Enfin j'ouvre les yeux (3)

Sandrine Darcos

Episode 3
-          Oui, c'est vrai, un peu. Elle est adorable, tu t'en rendras compte par toi-même.
-          Comme tu dis, et rapidement, nous déjeunons ensemble dans la semaine.
-          Je vois qu'elle n'a pas perdu de temps. Il ne put s'empêcher d'esquisser un sourire.
-          Que veux-tu dire, j'avoue ne pas comprendre.
-          Patience ma chérie, tu verras.
Mais qu'ont-ils à être mystérieux ces deux-là ? Me voilà dans l'impatience, chose que j'ai du mal à gérer et dont je vais devoir me satisfaire en attendant.
 
 
Gaby arriva avec quelques minutes de retard, le pas léger et l'air radieux.
-          Toutes mes excuses Cécile, décidément, je vous en veux. Vous savez ce qu'est circuler à Paris ?
Me dit-elle tout en m'embrassant et en passant son bras sous le mien. Je ne pus que la suivre vers l'entrée de ce restaurant, quartier du Marais. J'étais un peu mal à l'aise, pour gagner du temps et attendre qu'elle engage la conversation, j'appris la carte par cœur et commença à attaquer les différentes formules.
-          Je n'ai pas encore entendu le son de votre voix, je ne vous intimide pas au moins ?
-          Je ne dirais pas çà Gaby, disons que je ne saisis pas bien le sens de notre rendez-vous.
Son sourire me détendit complétement, et les mots affluaient et se bousculaient dans ma bouche. De l'entrée à l'arrivée du dessert, nous avons papotées de tout, sa vie, son mariage, son fils, de moi aussi, un peu, forcément moins longtemps, vu notre différence, d'âge, bien sûr. Elle porte très bien le sien, la cinquantaine fraîchement dépassée, le teint clair et lisse, l'allure sereine, bref une cinquantenaire épanouie qui depuis quelques minutes jetait un œil discret sur sa montre.
-          Vous avez peut-être un rendez-vous ? Je vais demander l'addition.
-          Non, c'est moi qui vous invite et mon rendez-vous est ici même, mais pas avant une bonne demie heure, nous avons encore le temps pour que je vous parle d'un sujet qui me tient à cœur.
Je sentais que nous entrions dans le vif du sujet effectivement.
-          Je vous écoute Gaby.
-          Voilà, la dernière fois, j'ai été maladroite, j'en conviens. Mais je ne pouvais développer davantage, vous allez comprendre pourquoi. Le mariage était une institution importante pour ma génération, un engagement à vie, surtout lorsque votre mari a de hautes responsabilités qui nous obligent à évoluer dans un certain milieu où l'image de marque, la façade, appelez cela comme vous le voulez, sont les choses les plus importantes à leurs yeux.
Dans quelques années Éric et vous-même serez dans le même cas de figure, c'est certain, mon mari le dit. Alors, en vous parlant de "grand saut", je voulais vous mettre en garde sur l'avenir qui vous attends, il y a pire c'est certain, je ne m'en plains pas. Ce dont je souffre c'est de ne pouvoir vivre au grand jour ma véritable vie, ce que je suis réellement parce qu'à mon époque ce n'était même pas pensable. Nous étions vouées à une seule route, pas question de prendre une traverse et d'avoir des états d'âmes ou des peines de cœur. Notre éducation à l´époque, était aussi rigide que nos cols amidonnés.
Et puis, l'enfant, l'adolescente, la jeune femme que j'étais a suivi ce chemin, sans se poser de questions, jusqu'au jour....ou......j'ai senti....que.....
Sa voix tombait, ses mots s'espaçaient. Plus aucuns sons ne sortaient de sa bouche restée entrouverte. Ses yeux brillants me fixaient.
-          Cécile, .... Je suis homosexuelle, gay, lesbienne, peu importe... J'aime les femmes !
J'étais sciée, comme guillotinée par le couperet de ses dernières paroles, il fallait que je réagisse et vite, elle attendait, un souffle, un mot, n'importe quoi, un signe de ma part, une réaction quoi.
-          Gaby, je vais certainement être maladroite....Je....
-          Soyez vous-même Cécile, c'est tellement mieux.
-          Eh bien, je suis touchée par votre confession. A vrai dire, même un peu mal à l'aise, c'est délicat comme sujet, je ne connais pas...De plus...Je ne comprends pas pourquoi vous me dîtes cela.
-          Je vous l'ai dit simplement pour que vous preniez conscience de l'importance de votre futur engagement. Vous allez être la femme d'un homme très important dans quelques années. Vous n'avez pas le droit à l'erreur, vous l'aurait épousé lui, et sa carrière. En conclusion, si vous faites un écart quel qu'il soit, et que cela se sait, il perdra son poste. Nous sommes trop exposées aux regards des gens "biens comme il faut « et à une certaine presse qui n'attends que çà. C'est un monde hypocrite.
-          Je sais tout çà Gaby, mais êtes-vous sure que c'est la seule raison ?
Je repensais à mon rêve de cette nuit, comme si j'avais l'intuition qu'elle avait devinée.
-          Oui, c'est la seule, pourquoi, vous en voyez une autre ?
Elle me souriait d'un air interrogateur et surpris. Tout allait très vite dans ma tête. Qu'est-ce que je fais, je lui dis. Elle serait de bons conseils, et puis non, ça voudrait dire que j'accorde trop d'importance à une irréalité.
-          Alors, qu'elle est-elle cette autre raison ?
Il fallait que je me sorte de là, à dire les choses spontanément, c'est tout moi ça.
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