Et moins parce qu'affinités

Boris Krywicki

Retour sur la trilogie des Before, des romances pas comme les autres.

              Trois ultimatums étalés sur dix-huit ans. Le réalisateur Richard Linklater vérifie si les liens tricotés perdurent, comme l'indique son nom.  Ses trois Before (Sunrise, Sunset et Mindnight) composent un brûlot turgescent qui enfume le tison de la romance. Une triple rencontre avec une tocade incertaine. Un triptyque de films avec le même duo d'acteurs, parus chacun à neuf ans d'intervalle. Des jeux de chat et souris entre chien et loup. Jesse (Ethan Hawke) y aborde Céline (Julie Delpy). Ou est-ce l'inverse ? L'américain et la française – bilingue – se promènent le temps de confronter leurs divergences de culture, de langage, d'ambitions.

               Ces oppositions séduisantes se découvrent comme il se doit : à travers d'interminables conversations. Pas de mécanique où chaque réplique attend son écho chez le partenaire. Pas d'homélie fardée en sérénade. Juste les paroles qui écument dans un flux naturel. L'affiche du premier opus évoque celle de Titanic, mais Sunrise offre tout ce que l'inhumain cargo évacue. Avec moins de tendresse que de maladresse, il dresse la liste des sursauts qui claquemurent les claques affinitaires.

               Ce programme fougueux reste sagement encadré. Il s'élabore au fil de plans-séquences bavards dans des théâtres à découvrir. Vienne, Paris, une bourgade grecque. On évite pourtant les représentations iconiques. Dans Sunset, au lieu d'une carte postale sur fond de tour Eiffel, on piétine les havres secrets de Céline, autochtone de la capitale. Même la croisière sur la scène est dépeinte comme un piège pour naïfs. En fin de compte, une agréable présence peut le désarmer et renverser la situation. La contemplation de Notre-Dame depuis le fleuve prétexte l'exégèse de notre rapport au temps.

               Voilà l'indiscutable thème de la trilogie : notre propre chronologie. Nous façonnons nos souvenirs, nos ressentis consommés et nos aspirations, avec une subjectivité exclusive. Dans ce précis d'anthropologie figure l'éviction de la féérie, d'habitude inhérente à la romance. Quand Jesse tire un ouvrage de sa rencontre avec Céline, perdue de vue, il raconte son vécu personnel des événements. L'intéressée ne se reconnait pas toujours dans ce miroir vers l'antérieur. Cette asymétrie de Sunset redéfinit complètement ce que le spectateur avait observé dans l'opus précédent, Sunrise. Faut-il se fier aux détails ? La mémoire n'a-t-elle pas enjolivé l'idylle ? Le récit objectif perd sa marque de certain. Comme un pied-de-nez génial aux œuvres qui font espérer l'existence de destins catalogués, repris dans des éphémérides omniscientes.

               L'absence de fins fermées éperonne tout autant les attentes du spectateur. Si Richard Linklater sculpte le moment, il refuse de l'installer sur un piédestal. Les instants Before n'incarnent pas des points de bascules capitaux et capiteux où l'enjeu tutoie le zénith. Plutôt des réflexions confrontées, des disputes futiles, des taquineries radieuses. Les curieux addict au fin mot de la fin pourront pallier leur faim en se jetant sur la suite, enfin.  À ce titre, Before Midnight étanche la frustration avec le terme le moins avare des trois.

               Quel paradoxe, ces conclusions muettes à des œuvres loquaces ! On avertira les allergiques à la logorrhée. Mais les personnages ne parlent pas pour ne rien dire. Delpy et Hawke disent leur réplique. Sans les déclamer, les réciter, les incendier. Ce non-jeu rythme des débats enthousiasmants. Parfois puérils en apparence, ils renferment d'imposantes conceptions de la vie humaine. Le caractère itinérant des échanges rappelle les promenades des disciples d'Aristote. Les Before appartiennent à cette famille gigogne de long-métrages courts qui en disent plus long que des cours. Cette dynastie de films qui se concentrent sur une interaction humaine parce que banale : l'Auberge espagnole et ses suites, Le déclin de l'empire américain ou L'Esquive.  

               Une fois consulté la trilogie, elle donne l'impression de tout contenir. Nos affects, manies, espoirs. Nos fourvoiements couplés aux atermoiements. Elle prononce peu, avec ses poignées d'heures filmées en quasi-temps réel. L'enseignement réside dans le tacite. Les paroles s'envolent et écrivent aux restes. Puissent ces arrêts sur image inspirer de revigorants post-scriptum.


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