Le bégaiement : une force !

Sylvain Begon

Le bégaiement se produit à cause d'une pression sociale intense traduite dans le langage. Et si, à la place du stigmate on en faisait une force ? Voici comment :

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FAIRE DU BEGAIEMENT UNE FORCE :


Les modèles et les inspirations nous guident dans ce monde sans balise ni repère. Certains admirent des stars, des chanteuses, des politiques et d'autres des gens du commun. Ces derniers ont ceci d'admirables que d'être à notre niveau. Ils sont nos semblables en tout point mais ils ont ce petit plus qui suscite l'intérêt, la curiosité, le plaisir d'être en compagnie.

Il en est un desquels, je ne pus rester sans commentaire. A l'adolescence, alors que je voyais dans mes cheveux, les errements de dame nature, subtile alliance de bouclettes et frisottis, surplombée par un audacieux mélange d'une petite mèche blonde sur des cheveux mi-châtains mi-bruns, je voyais en lui des cheveux fins et rangés, lumineux comme le soleil. Mes yeux d'un marron commun ne s'illuminaient pas d'un vert-bleu tranchant. Il était plus grand, même s'il était petit, raison de plus pour moi d'espérer pouvoir le rattraper un jour. Les quelques poils de son menton finissait de combler ma convoitise, en cette période où le virilisme – aussi cruel que les attendus de féminité – construit ses préjugés lentement au cœur du corps. Je l'admirais physiquement. J'aurais aimé être non pas comme lui, mais un peu plus comme lui.

Alors que je connaissais très bien le football, voilà qu'il savait tout mieux que moi sur les noms des joueurs et leurs parcours. Au même poste, il arriva à devenir gardien de football de l'ASSE, sorte de version juvénile de Jérémie Janot (ancien gardien des verts), tandis que je peinais à faire mes débuts dans une petite bourgade forézienne, avant de jeter les gants pour les sports de raquette. Je le voyais meilleur en tout et si cela avait le don de m'agacer, j'avais aussi conscience de ma profonde aspiration à être un peu plus comme lui, comme un but réaliste à atteindre.

Cependant, ses traits physiques avantageux et ses qualités multiples indéniables étaient fracassés par un grain de sable qui semblait enrayer toute la mécanique. Un grain de sable, qui semblait vouloir détruire l'œuvre d'art, comme si d'un défaut s'il n'en fallait qu'un seul, le destin avait choisi le plus discret mais le plus perfide… Mon ami bégayait.

Il voyait cela comme une erreur, un défaut, une horrible malédiction. C'était là tout l'opposé. Ce léger bégaiement maîtrisé était la marque de sa personnalité. Loin d'être un défaut dans sa parole, c'était une véritable identité vocale qui s'exprimait à travers lui.

Les plus Grands Orateurs étaient bègues :

Comme Démosthène, Churchill, George VI, Julia Roberts, Georges Clémenceau mais aussi François Bayrou, il avait un défaut de prononciation, comme plus de 600 000 autres personnes en France. Tous ont été des orateurs de génie, à commencer par Démosthène lui-même, qui à force de se mettre des cailloux dans la bouche appris à articuler les sons. Il partait de plus loin que les orateurs Alcibiade, Lysias ou Périclès, mais il arriva plus haut ! Comme dans le mythe de Prométhée, ce qu'on avait enlevé en lui, ce qu'il ne possédait pas, Démosthène le cultivait, le surpassait, trouvait un palliatif, franchissait par son travail et son abnégation tous les obstacles. D'un défaut, il avait fait une force !

Voilà ce que ce défaut de communication, ces micro-pressions face aux relations sociales permettent de produire : un combat personnel, une identité. Contrôlé, son petit bégaiement devenait comme un bijou accroché à ses paroles. Il faisait son charme. « Faudrait-il le détruire à tout jamais », me demanda t-il un jour … ?

C'était, comme une part de lui, comme un guerrier qui regarde ses cicatrices comme incarnant autant de victoires sur l'ennemi. Il est toujours là, mais le regard a changé. Contrôlé, fluidifié, sa voix est unique. Il peut même devenir un atout, une force quand elle est consciente. Une force parce qu'elle permet de saisir ce travail de l'oralité et de voir qu'en le besognant, le travail de l'oral produit bien plus que ce qu'il laisse croire : confiance en soi, gestion des émotions, travail du corps, communication, conscience de la parole articulée, empathie, un travail que seul (et c'est bien dommage), fait celui qui a à priori ce défaut ! Une force, parce qu'elle permet par le travail de sauter des obstacles que certains ne peuvent franchir, car il croit la route droite et calme. Une force, parce qu'elle permet le travail sur soi, sur sa reconnaissance, son acceptation, sa prise de conscience corporelle.

Ainsi se forge l'éloge du bégaiement ou comme disait Jean Cocteau :

« Ce que l'on te reproche, cultive le, c'est toi ».


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