fenêtre

Beneset

2:36. Le réveil l'affichait en gros chiffres rouges, il était deux heures et trente six minutes. L'heure de dormir normalement, surtout un soir de semaine. Et pourtant dans son lit Julien se retournait toujours et sans cesse. Il n'avait pas sommeil lui. Et après avoir essayé mille façon de le trouver il renonça: de toute façon les premières heures du jour le lui raviraient. Il se leva et alla à la fenêtre où il songea qu'il devrait penser à y installer un fauteuil pour ses observations nocturnes. Toujours le même paysage, les mêmes gens, les mêmes chats, peut être. Les arbres projetaient leurs ombres au sol ou sur les murs et pour la millième fois il y voyait les mêmes dessins. Il alluma une première cigarette, la jeta et en ralluma une seconde. Un rituel. Et puis il alla à son ordinateur, le mit en route et attendit. Une fois sur son bureau il ouvrit le traitement de texte. Page blanche. Longtemps il avait cru que ça ne concernait que les autres, que lui il en était préservé et que ce serait toujours ainsi. Mais puisque la vie n'était pas un long fleuve tranquille il l'avait connue cette traversée du désert. Et pire encore ; les embryons qu'il avait entassé en espérant les voir un jour publiés lui semblaient vides eux aussi. Il les relisait et les supprimait un à un. Il en était venu à douter de sa plume. Et chaque soir depuis maintenant deux ans plus une ligne ne naissait. Ou si c'était le cas elle rejoignait la corbeille le lendemain. C'étaient souvent des douloureux souvenirs de fête un peu trop imprégnées de fumée, de joint et d'alcool. Ou alors des textes noirs à souhait. Manifestement ce ne serait pas encore pour ce soir. Il avait beau triturer son clavier rien ne se fixait sur l'écran. Sentiment déchirant que ce néant. Au fond, c'est à ça que doit ressembler la mort songea-t-il, une étendue de blanc si grande qu'elle semble infinie. Hein Pap...

Le réveil le tira de là, annonçant un nouveau jour. Il s'éveilla en sursaut, honteux de s'être fait avoir une fois de plus. Il avait cédé. Une fois le poste éteint et l'alarme coupée il fila sous la douche. Quand il en sortit dix minutes plus tard un café et des tartines l'attendaient sur la table. Il les engloutit, remercia sa mère et sortit dans le froid d'un matin d'hiver. Comme tous les jours il était le dernier à arriver, le bus n'allait plus tarder. Il s'assit sur une pierre et se prit la tête entre les mains; il n'était pas encore réveillé et son premier cours était un contrôle de physique qu'il n'avait absolument pas relu. Une note importante avait précisée Mme Bastien, son professeur. Il fut vite tiré de ses pensées par les klaxons. Quand il monta il ignora les ricanements et les commentaires. Il avait appris à les dépasser, ainsi que ses innombrables surnoms, les coups et les insultes. Il s'installa à l'avant et laissa marcher son imagination. Et c'était ça le pire: elle était délirante mais il n'arrivait plus à la fixer. Ce qui l'avait sauvé se retournait contre lui à nouveau. Comme avant... Il descendit l'esprit ailleurs et ne reprit conscience qu'en cours de français, son cours favori... En dernière heure de la journée. Monsieur Lopin cria soudain:

julien, pouvez vous me dire ce que je viens d'expliquer?

vous ne m'écoutiez pas, non c'est vrai, vous êtes assez bon pour vous passer des consignes...

je réfléchissais...

heureux de le savoir, mais vous viendrez me voir à la fin du cours...

mais monsieur, j'ai mon bus à prendre...

ce n'est pas mon problème. Vous viendrez me voir à la fin du cours. Et maintenant reprenons là où nous en étions. Julien vous rattraperez plus tard...

Allez vous faire voir songea Julien. Il allait devoir faire du stop, sa mère ne pouvant venir le chercher. Génial... Il se força à suivre les consignes et en conclut qu'il s'agissait d'une écriture d'invention. Mais sur quel thème et pour quand? C'est Alicia, une fille qui avait des vues sur lui et l'une des rares sur laquelle il n'en avait jamais eu, qui lui donna la réponse; il fallait faire ce devoir pour la rentrée des vacances et il portait sur une réactualisation d'une légende locale. Que ferait-il? Il répondit qu'il n'en savait encore rien et alla rejoindre son professeur. Quand tout le monde fut sorti ce dernier ferma la porte puis regagna son bureau, l'air grave:

asseyez vous, j'en ai pour un moment

mais...

L'inflexible homme ne voulut rien entendre aux protestations. Il le sermonna quant à son attitude qui depuis peu devenait selon lui et d'autres collègues «franchement préoccupante». Et ses notes qui chutaient, voulait-il son bac oui ou non? Il n'avait aucune excuse. Et tout en disant cela il criait de plus en plus fort, tapait du poing devant lui et ponctuait son intervention de jurons et d'expressions argotiques. Il ne s'arrêta que quand il vit son élève fondre en larmes. Après un regard du genre : quelle mauviette celui là, je hausse à peine le ton et il pleure il le laissa sortir. Ce discours avait duré près de trois quarts d'heures et il en était maintenant certain il allait devoir rentrer à pieds. Et sous la pluie battante. Sur le parking où ils se séparèrent, Monsieur Lopin dans sa BMW et lui à pieds il se laissa aller aux sanglots. Le lycée était quasi désert à cette heure ci et prenait une allure d'usine désaffectée, ou de prison. Il se mit vite en route, trempé jusqu'aux os et gelé de la tête aux pieds. Dans la nuit tombante il avait l'impression que quelqu'un, ou quelque chose, le suivait. Il remonta le col de sa veste et hâta le pas. Derrière lui rien ne bougeait. Une hallucination. Une voiture passa à toute vitesse et lui envoya au passage une vague. Et puis le vent s'en mêla, comme s'il n'y en avait pas assez. Des branches fouettaient l'air, d'autres craquaient. Et la pluie redoubla d'intensité. Il pleuvait à présent des hallebardes. C'est après une éternité pensa-t-il qu'il arriva dans un premier village, à seulement un kilomètre du lycée... Au moins il ne rencontrerait personne à cette heure ci. Abrité sous un porche et grelottant tout ce qu'il pouvait Julien mit la main à la poche... et elle se referma sur le vide. Son portable n'y était plus... Il s'effondra en larmes une fois de plus. Il allait devoir continuer à pieds, sur cinq kilomètres. Il remit le chemin sous ses pieds, maudissant son professeur sans qui tout cela ne serait pas arrivé. De repenser à cet homme lui fit se plonger malgré lui dans le devoir. Et il se rappela la légende du «tueur à la hache».

Mais écoutez plutôt : L'histoire commence à Ginesterx au dix neuvième siècle. A cette époque vivait Jean, un paysan sans soucis, sa femme et leurs quatre enfants. Les travaux de la ferme avaient toujours suffi à remplir leurs ventres. Oh, il est vrai que leur chaumière prenait l'eau quand des déluges s'abattaient sur leurs têtes mais comme tout paysan ils étaient solides. Les enfants grandissaient et on dit même que sous les jupes de Marie, sa femme, le ventre s'arrondissait. Un cinquième bébé allait naître. Sa fille aînée, Jeannette, avait trouvé comme époux le fils du médecin et les noces n'allaient plus tarder. Une vie de bonheur. Mais, les choses changent. La révolution industrielle passa par là et fit tomber bien des têtes. La famille Hourrian fut de ces malheureux. Comment cela se passa-t-il? Quand les techniques agricoles évoluèrent notre malheureux Jean ne put pas suivre et devint rapidement le «pauvre» du petit bourg. Le fils du médecin trouva un part plus intéressant, la fille du notaire. Quand l'enfant sortit du ventre de Marie il portait déjà les stigmates de la faiblesse et mourut le lendemain, avant même son baptême. L'aîné, Albert, partit mourir dans les mines de houille. Le pauvre père de famille ne pouvait plus voir sa famille sombrer ainsi. La nuit où il apprit la mort de son fils il tombait un déluge et soudain, sous une nuit de pleine lune il fut pris de folie. Il prit la hache qui lui servait habituellement à couper le bois et décapita toute sa famille, poussant des hurlements inhumains. Seule Marguerite, la plus jeune parvint à – on ne sait comment – lui échapper. Une fois son œuvre faite il s'enfuit en courant sous la pluie. Les jours suivants eurent lieu des battues pour le retrouver mais en vain. Sa fille non plus. Pourtant il était là; en dit-on une semaine quinze villageois perdirent la vie. Et puis des granges se mirent à brûler, puis des fermes. Il se déplaçait vite et mettait à feu et à sang ce qui s'opposait à lui. Les crimes cessèrent aussi soudainement qu'ils avait commencés mais le corps ne fut jamais retrouvé. Et il se raconte encore aujourd'hui que par des nuits de violents orages il revient. Et effectivement en deux siècles pas loin de quarante crimes eurent lieu, sans qu'aucun coupable ne soit jamais inquiété. Tous avaient en commun d'être tués lorsqu'il pleuvait. Coïncidence?

Cette légende réactualisée: le rêve, ou plutôt l'horreur. Cette fois quelque chose disait à Julien qu'il allait de nouveau pouvoir noircir des pages entières. Cette excitation, ces frissons, qu'il connaissait si bien ressurgissaient. Une bouffée de puissance qui permit de lui faire oublier un moment qu'il marchait sous un déluge. Et mentalement d'abord, il commença à l'écrire cette rédaction. Et il s'amusa. Il prit plaisir dans la description morbide des évènements.

Jeudi 05 février, 18h39. Serge Lopin, professeur de français au lycée Beaulieu roulait à toute vitesse pour rentrer chez lui, la mine abattue. Il venait de sermonner Julien Masedhi, l'un de ses élèves de première littéraire. Il y avait peut être été un peu fort; l'adolescent était parti en pleurs. Et il allait devoir rentrer chez lui à pieds. Sous des trombes d'eau. Où habitait-il déjà ce garçon? Un mystère celui là, toujours seul. Qu'allait-il devenir? Il n'avait pas une trop mauvaise plume pour son âge. Il roulait vite et ne vit que trop tard une silhouette au milieu de la route. Il n'eut pas le temps de l'éviter et la percuta. Affolé il descendit de sa BMW et là, personne. Avait-il rêvé? Il manquait un peu de sommeil ces derniers jours. Le cœur battant encore la chamade il remonta dans sa voiture. Il allait repartir quand il avisa une présence derrière lui. Il se retourna et cria. Un homme le regardait fixement, un rictus aux lèvres, comme s'il préparait un mauvais coup. Ne serait-ce que son visage était inhumain. La peau partait en cloques noirâtres et certaines parties du visage, comme la joue gauche laissaient apparaître muscles et os. Il n'avait pas ou plus de nez mais un trou béant à sa place. Ses yeux quant à eux, étaient vitreux et injectés de sang. Un pus blanc dégoulinait d'une plaie à l'arcade sourcilière. Enfin, pour finir, son oreille droite avait été arrachée. De là où il était Serge ne pouvait voir le reste du corps mais il préférait autant. Comme l'autre n'attaquait pas il demanda d'une voix blanche :

qui êtes vous?

Tu sais qui je suis

qui?

Tu ne me reconnais donc pas, moi l'arrière arrière grand père de ton arrière grand mère?

Pardon?

Oui, celui que tout le monde appelle maintenant Le tueur à la hache – Serge manqua de tourner de l'œil – tu vois à présent?

Écoutez, c'est une très mauvaise blague et...

ne sois pas insultant, je te prie. Et maintenant écoutes moi: j'ai besoin d'un nouveau corps pour continuer ma tâche et tu es fort bien bâti, à croire que tu es né une hache dans les mains. Alors je te laisse le choix ; ou bien tu m'aides ou bien les tiens mourront d'une manière peu enviable...

je... - il commençait à perdre l'usage de la parole, étant déjà tétanisé et incapable de bouger le moindre orteil. Il sentit l'habitacle tanguer, les parois se rapprocher et le monde devenir flou...

Un bon début pensa-t-il. Un peu risqué certes mais monsieur Lopin avait bien dit qu'ils ne devaient en aucun cas se brimer. Il se sentit déjà un peu mieux malgré que la tempête ne se soit pas calmée. Mais très vite cette sensation s'estompa et fut remplacée par une angoisse. Celle ci devint en un rien de temps une panique dont il ne connaissait pas les raisons. Et aussi étrangement une autre partie de lui se sentait fort, victorieux. Il s'en résultat d'abord une nausée puis successivement des bouffées de chaud et de froid. Son cœur battait la chamade, à tel point songea-t-il qu'il allait lâcher. Le malaise alla en empirant et ses poumons, sa gorge et ses yeux le brûlèrent. Il avait l'impression que sa trachée venait subitement de se refermer. Alors il craqua, se mit à pleurer et à crier de toutes ses forces, usant pour cela le peu d'oxygène qu'il lui restait. Il était à présent incapable de faire un seul pas, tétanisé. Et par ce temps, sur des petites routes comme celles ci il n'avait aucun espoir quant à une éventuelle voiture. Et pourtant lorsqu'il tomba une camionnette passait. Elle ne l'aurait pas vu, effondré au sol si une branche, inspirée par une providentielle rafale, n'avait pas coupé la route au véhicule. Son chauffeur descendit alors et Julien cria, émettant une sorte de râle, de sanglot qui fit sursauter le conducteur. L'adolescent n'y croyait pas ses yeux. Quelqu'un arrivait, il n'allait pas mourir seul et si jeune. Immédiatement l'étranger prit tout en main et la crise passa, lentement. Dans la cabine Hervé, c'est ainsi qu'il s'appelait, n'osa pas remettre le contact et lui proposa d'appeler le SAMU. Julien fit non de la tête et dés qu'il fut en mesure de parler il le remercia. Pendant le trajet du retour ils discutèrent un peu et une fois arrivé il ne lui restait qu'un mince soupçon de culpabilité. De quoi se sentait-il coupable? Il n'avait pourtant rien fait de mal.

Ce n'était visiblement pas de l'avis de sa mère. Quand il rentra dans l'appartement ses sœurs finissaient de manger et elle se tenait fixe debout, les yeux lui sembla-t-il un peu rougis. Il resta un instant dégoulinant sur le palier, interdit. Entre les deux se jouait un duel psychologique mais ce silence devenait pesant et c'est donc le fils qui brisa la glace.

je vais bien, ne t'inquiètes pas...

tu vas bien – répéta-t-elle hors d'elle - et peut on savoir ce que monsieur fabriquait aussi tard si ce n'est pas indiscret?

Mon professeur de français, monsieur Lopin, m'a demandé de rester et...

pour?

… - il n'avait pas envisagé de lui dire ce soir et la discussion risquait de prendre une toute autre direction où il ne manquerait probablement pas de s'enfoncer. Il improvisa donc un gros mensonge – pour me parler d'une de mes rédactions, qu'il avait beaucoup aimée et qu'il voudrait que je lise devant toute la classe

Elle se radoucit un peu et il put s'approcher de la table sans risquer de se prendre une gifle. Grelottant il s'assit à table alors que ses sœurs allaient se coucher. Elle lui apporta une assiette encore fumante et lui dit d'aller se changer, se doucher. Il suivit le conseil avec attention et revint un quart d'heure plus tard. Elle lui fit signe que la discussion n'était pas encore terminée...

Et si je comprends bien tu viens du lycée à pieds?

Oui

il ne te serait pas venu à l'esprit de me téléphoner?

Si mais... - il attendait la claque - … je n'ai plus mon portable...

c'est à dire?

Je l'ai perdu, ou on me l'a volé...

bravo... Tu crois que j'ai de l'argent à balancer comme ça par les fenêtres? Ne t'attends pas à en avoir un neuf avant longtemps... Pas croyable...

et du coup j'ai marché sous le déluge – il lui épargna l'épisode du malaise - …

alors vas te coucher tout de suite. Moi j'y vais, je suis épuisée. Bonne nuit.

Et elle monta dans sa chambre, d'un pas sec. Bien sur elle n'oublia pas de faire claquer la porte de sa chambre. Quel mauvais caractère elle a songea Julien. Il ne s'en tirait pas si mal que ça tout de même. Et puis cette aventure lui ferait un exploit à raconter le lendemain à sa bande. Il lui suffirait d'enjoliver certains détails et d'en omettre d'autres. Peut être même cela dépasserait-il son cercle...

9:54. Le réveil l'affichait en gros chiffres rouges, il était neuf heures et cinquante quatre minutes. Il mit un instant à se souvenir qu'à cette heure ci il aurait du être en cours d'histoire. Et merde pensa-t-il. Mais pourquoi sa mère ne l'avait-il pas réveillé? Il remarqua ensuite que ses draps étaient humides, pour ne pas dire mouillés, comme son pyjama. De belles auréoles maculaient ses dessous de bras. Il avait sué. Et pourtant il tremblait à présent de froid. Le simple contact de sa main sur le radiateur suffit à lui faire comprendre que le radiateur était pourtant monté au maximum. Il se mit dans le même temps à tousser et à avoir le nez qui coulait. Voilà donc; elle était rentrée pour le réveiller mais elle avait vu son état, regrettait cette dispute de la veille et l'avait laissé dormir. Étant une ancienne infirmière elle savait identifier, même endormi, un malade. Il se leva et alla déjeuner. Fidèle à son habitude elle l'y attendait, la tête renversée en arrière sur le fauteuil. Elle sursauta à son approche et se mit à lui déverser un flot ininterrompu de paroles. Pour masquer qu'elle venait de pleurer se dit avec amertume l'adolescent. Elle s'excusa pour la veille et lui expliqua que sa journée avait été difficile. Ils se réconcilièrent immédiatement.

Une fois ce repas englouti le convalescent retourna dans sa chambre. Aussitôt il alluma son ordinateur et sur le bureau trouva ce qu'il avait déjà écrit la veille. Il le relut et voulut le supprimer. Pourtant, quelque chose l'en empêcha. Il le relut et cette fois en fut satisfait. Se pourrait-il qu'il ai retrouvé son pouvoir d'écriture? Ce n'était donc pas entièrement mort? Fort de ce constat il se remit à taper. Un bruit dans la chambre le fit sursauter et il se retourna. 12:09. Le réveil l'affichait en gros chiffres rouges, il était midi neuf. Ce qui voulait dire qu'il s'était endormi en écrivant. Mais qu'étais-ce que ce bruit, comme un craquement? Rien. Il devait devenir fou. Et le reste de la journée se passa de la même façon. Il écrivait, s'endormait, se réveillait, écrivait... A sept heures du soir il lorsqu'il éteint enfin son ordinateur il avait devant lui cinq pages pleines. Il alla rejoindre sa mère devant le poste de télévision et apprit une nouvelle qui lui fit froid dans le dos : le lycée venait de prendre feu, ce qui était manifestement un acte criminel car le proviseur, monsieur Chourait, avait été retrouvé ligoté et décapité. On n'avait pas encore retrouvé la tête. Exactement comme dans sa rédaction... Il se mit à se sentir mal et prit une décision. Du temps où il était encore bon élève monsieur Lopin lui avait donné son adresse, dans l'espoir de réveiller la bête d'écrivain qui sommeillait en lui. Et il l'avait gardée. Il projeta donc d'aller lui rendre visite malgré la distance qui séparait leurs villages. Il partirait aprés que sa mère ai pris les cachets qui l'aidaient à trouver le repos. Si tout allait bien il serait de retour le lendemain matin avant que leur effet ne s'estompe et ferait comme si de rien n'était.

Les heures qui avaient précédées avaient été extrêmement longues et pénibles. La culpabilité ne cessait de monter et la peur de la découverte qu'il ferait. Il hésita longuement quand la lumière de la chambre où dormait sa mère s'éteint mais il ne pouvait plus faire volte-face. Par chance le ciel était dégagé et la lune pleine. Il mit le chemin sous ses pieds, fredonnant pour se donner du courage. La première sortie de ses vacances. Sur son passage les chiens aboyaient et des lumières s'allumaient. Il arriva plus vite qu'il ne l'aurait pensé, à deux heure du matin aprés trois heures de marche dont une où il s'était perdu et enlisé sur un petit sentier boueux. Il se trouvait maintenant, à destination, dans une résidence pavillonnaire. La maison qu'habitait son professeur était, comme toutes les autres, recouverte d'une hideuse couche de fausses pierres sous laquelle suintait l'ennui des occupants. Ne voyant pas de lumière il décida de casser un carreau et de s'infiltrer. Tant pis si une alarme sonnait, il y avait peut être plus urgent. Cette tache se révéla plus difficile que prévue et il s'ouvrit l'avant bras et la main en achevant le verre. Sans tenir compte de la douleur il ouvrit la fenêtre et s'y engouffra. Le renfermé se faisait déjà sentir et une odeur attira Julien vers l'évier. Il s'en détourna aussitôt : la tête de monsieur Chourait était là, déjà froide à en croire la couleur... Il hurla. Puis des bruits de pas au dessus de sa tête finirent de le tétaniser. Quelqu'un descendait l'escalier. Il sentit comme la veille ses poumons se rétracter. L'autre continuait à avancer tandis que lui était incapable de bouger le moindre muscle. Il le voyait déjà, brandissant une hache. Au lieu de cela il se trouva nez à nez avec une jeune de son âge, une belle rousse qu'il avait déjà vu dans son bureau: sa fille. Immédiatement il sentit ses muscles revivre et attrapa derrière lui un cutter. Elle se plaqua les mains sur la bouche et cria, devenant pâle.

laisses moi partir maintenant – voyant que l'autre acquiesçait il poursuivit – et dis lui bien que je sais qui il est. Je l'attends chez moi. C'est bien entendu? Julien...

Et il sortit comme il était venu, sans demander ses restes. Son cœur battait encore à tout rompre et il se demanda comment il avait trouvé le courage de parler, la force de remuer sa langue. Une fois dehors il s'effondra contre le mur, sous cette pluie fine qui recommençait à tomber. Puis il se ressaisit, se disant qu'il valait mieux pour lui ne pas traîner trop longtemps dans les parages. Il se remit en route. Pour une fois la chance sourit au jeune homme, tremblant et blessé: un camion le prit. L'équipage, déjà composé de trois garçons et quatre filles, lui souhaita la bienvenue à bord et Morgane, l'une d'entre elles, lui fit des premiers soins, lui recommandant de se faire voir par un médecin le plus vite possible. A cause des risques d'infections et de complications se justifia-t-elle, désignant pour étayer son propos Boris, endormi. Ce dernier avait l'avant bras gauche manquant. Des frissons secouèrent Julien. Ils eurent le temps de discuter et il apprit qu'ils écumaient le monde, ou plutôt la France en attendant, à la recherche de découvertes et de sensations fortes. Quand il leur dit qu'il écrivait tous s'exclamèrent et proposèrent qu'ils se revoient le lendemain pour qu'il leur lise ses nouvelles. Il accepta avec plaisir, malgré un mauvais pressentiment. C'est avec regret qu'ils se séparèrent. Pour la première fois Julien avait l'impression d'être intégré. Quand il leur dit Jules, le conducteur et propriétaire du van lui dit qu'ils n'étaient pas des gens tout à fait comme les autres mais des marginaux, c'est à dire qu'ils voulaient vivre et non survivre. Il ne comprit pas tout à leur discours mais se dit qu'ils étaient de sympathiques personnes et qu'il avait eu de la chance.

A peine rentré il sut ce qu'il fallait faire, et vite. Sa mère avait gardé comme souvenir de son père le fusil avec lequel il avait mis fin à ses jours dix ans plus tôt. A cette pensée les yeux de Julien s'emplirent de larmes. Foutu cancer, foutue vie. Il récupéra l'arme, la chargea et monta dans sa chambre avec, comme si de rien n'était. A ce moment là si l'une de ses sœurs ou sa mère s'était levée il aurait peut être tiré...

Serge Lopin fonçait sur la petite route qui séparait Ouzerneau de sa maison. Il était fatigué et Camille avait essayée de l'appeler, sans succès. Et quand il avait réessayé elle n'avait pas répondue. Ce qui l'inquiétait est qu'elle n'avait pas laissé de message mais des sanglots, peut être teintés d'inaudibles murmures. Que s'était-il passée? S'était elle coupée en travaillant la tête de monsieur Chourait? Il fonçait tant qu'il manqua de justesse de finir sa course contre un platane. Enfin quant il arriva il comprit que la maison avait été visitée: le carreau de l'entrée avait été brisé, un peu de sang y avait d'ailleurs coagulé. Il faudrait penser à le faire analyser lorsqu'il porterait plainte. Pris d'un mauvais pressentiment il prit comme arme une barre de fer. Une chance pour une fois songea-t-il que son jardin soit une véritable décharge. La lumière de la cuisine était allumée et des sanglots étouffés en provenaient.

Camille!!! rugit-il en entrant dans la pièce.

Elle releva la tête, les yeux baignés de larmes. Elle tremblait et était pâle. A peine capable de respirer. L 'avait-il touché? Avait-il osé lever la main sur SA fille, la... la violer? Il la saisit délicatement comme on prend un bébé et la porta sur le canapé du salon. Elle semblait sur le point de tourner de l'œil. Heureusement une tasse de thé la réconforta un peu. Après une heure elle put enfin parler de manière à peu prés compréhensible :

il a dit qu'il savait qui tu étais, que tu savais aussi où le trouver...

qui, qui a dit ça? Qui a fait ça? Tu le connais?

Elle secoua la tête, laissant éclater ses sanglots. Quand elle se fut calmée elle reprit

Julien il s'appelle...

Comment était-il physiquement? Tu pourrais me le décrire? Tu as vu son visage?

Se pouvait-il que ce fut Julien Masedhi, de première littéraire qui ai cherché à se venger? Pourquoi? Ce gosse n'était pourtant pas con. Et comment était il venu ici? Comment avait-il eu son adresse? Non, pas possible...

oui, il n'avait pas de cagoule. Un grand, blond. Des boutons pleins la figure, le teint rouge. Il était mal fringué

habillé ma puce, habillé... Je vais aller voir chez lui. Viens avec moi, je ne veux pas qu'il puisse t'arriver autre chose. Il a dit quelque chose d'autre? La raison de sa visite ici?

Non, mais quand je l'ai surpris il regardait dans l'évier, l'air choqué. Je crois qu'il pensait que...

Merde, merde et merde... Allez, on y va.

En route Serge ne cessa de songer à cette intrusion et aux conséquences qu'elle pourrait avoir. Il n'en revenait toujours pas. A coté de lui Camille dormait, bourrée de tranquillisants qu'il avait pourtant espéré ne plus jamais revoir dans sa vie. Il eut une soudaine vision de sa défunte femme, Béatrice. Qu'elle lui manquait, huit aprés l'accident. Qu'elle lui manquait... Il s'autorisa quelques larmes. Probablement aurait-il été submergé s'ils n'étaient pas arrivés. Chez son élève tout semblait si tranquille, dans ce HLM. Il sonna une première fois, personne ne lui ouvrit, il sonna à nouveau, personne encore. Il attendit un peu et recommença encore et encore. Sans d'autres résultats que de l'énerver davantage. Il fit le tour du propriétaire et aperçut de la lumière qui filtrait entre les volets clos. Quelqu'un au moins dans cette maison l'entendait et le laissait à la porte. Pourquoi, sinon signer sa culpabilité? Que devait-il faire? Appeler la police? Il sonna encore une fois, sans espoir...

Onze coups seraient le signal, le douzième serait fatal. Car quiconque trahissait le sombre secret de Jean le maudit avait sur lui un pouvoir. Il fallait tuer puis décapiter le bourreau une nuit de pleine lune et jeter le chef dans le Riouleze. Julien le savait car il était un élu, appelé pour débarrasser le monde de ce fléau. Ce pauvre Serge Lopin n'avait finalement été que l'enveloppe du crime. Mais il devrait mourir. Le préposé lui, savait qu'il risquait la prison pour commettre son geste, mais quand les gens comprendraient, quand les gens sauraient qui il avait tué il ne faisait aucun doute qu'il deviendrait alors un héros et rentrerait dans la légende. Il faisait le bien...

Dix coups, dix coups dans le vide. Dans la voiture Camille remuait un peu. Il alluma une cigarette. Elle gémit dans son sommeil artificiel. Puis elle ouvrit les yeux. Alors, d'une voix encore pâteuse elle demanda :

on y va?

Il acquiesça et écrasa ce qui lui restait sur le perron. A ce moment là il entendit derrière la porte un bruit de verre brisé. Il enfonça une nouvelle fois, ultime espoir...

La radio crachait les dernières informations : nouveau rebondissement dans l'affaire de l'incendie du lycée Jean Renoir: le proviseur de l'établissement, monsieur Martin Chourait, présumé disparu lors du sinistre s'est présenté hier soir au commissariat, la tête bien sur les épaules. Il semblerait que l'identification ait été faite d'après le témoignage d'une personnelle de surface qui l'aurait vu à la fenêtre. Affaire à suivre... Papa, allez... Au moment où le reste de sa phrase allait sortir la porte s'ouvrit. Brusquement. Et dans l'encadrement de la porte se dessina une silhouette qu'elle ne reconnaissait que trop bien: le visiteur. Il portait un fusil, braqué sur son père. Elle cria mais son avertissement resta vain, couvert par la détonation d'un coup de feu. Au même instant son père partit à la renverse et sa tête heurta un pot de fleur. Il ne se relevait pas... Papa non, non, non, non...    

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