Gratter la croûte

wikprod

une pluie qui ne mouille pas

Il y avait le soleil et il y avait la terre. Il y avait Dibango et il y avait les grands totems et les arbres à prières. Il y avait les chaises à palabres, et les chemins aux conteurs qui marchaient la brousse accompagnés d'histoires. Et les tribus et les tribus, et les villages et les villages.

Et il y avait moi, moi, Celle Qui Attend.

Il y avait les Tout-couleurs et les Diollas, il y avait les Doualas et les Yabassis. Il y avait les termitières et le regard du zébu et l'odeur du soleil. Il y avait le ciel bleu, si bleu, la terre rouge, si rouge et les arbres ocres à l'eau prisonnière, aux racines noueuses.

Les horizons infinis, brassés de chaleur. Les horizons infinis que seule délimitait la mer, car il y avait la mer, le désert de sel aux horizons de sang.

Et c'est de la mer que vinrent les caravelles.

Je suis une fille Diolla, ma mère était femme médecin, mon père était chasseur, j'ai eu cinq frères et sœurs, tous morts et retournés à la terre. Je suis seule et mes pieds foulent le sol rouge de mon pays. Je suis seule et la chaleur me cuit le dos, ma peau est noire et mes seins sont nus et mes pieds sont nus et mon corps est nu et mes mains sont nues, mais j'ai de bons yeux, mais je vois loin. C'est l'ivoire de mes yeux qui les a vu venir de loin, les caravelles, les termites de bois qui marchent la mer.

Je suis rentrée au village prévenir les miens, je suis rentrée au village dire aux miens : les voilà, ils arrivent, les histoires étaient vraies, souvenez-vous des Dibangos, souvenez des Wolofs ! Ils nous l'avaient dit, ils nous avaient prévenus, ils viennent pour le bois d'ébène, dur et fort, ils viennent pour les muscles et les dos, ils viennent pour les corps et les mains, ils viennent pour le bois d'ébène, dur et fort et qui ne rompt pas !

Je suis rentrée au village prévenir les miens mais mes jambes ne sont pas assez fortes, et sur la terre rouge mes pieds pas assez rapides. Je suis rentrée au village prévenir les miens mais les autres étaient déjà là, les autres étaient déjà là et j'ai vu les perles rouler dans la terre comme une pluie qui ne mouille pas.

J'ai vu les transactions, j'ai vu le commerce entre les hommes, j'ai vu les armes briller et les accords se sceller. Ils donnaient les adultères, les infidèles et les prisonniers. Ils donnaient les réfugiés, ceux marqués dès la naissance, dont les parents avaient été donnés avant eux.

Certains des miens prenaient la mer, certains des miens devenaient riches. Où allaient-ils, ceux qui prenaient la mer ? Où allaient-ils, dans le ventre de la bête de bois et de cordes et de haines et de larmes ?

Ils allaient au-delà de l'océan, ils allaient vers d'autres terres où les perles pourrissaient, où les cœurs pourrissaient, où la terre ne buvait que le sang et l'écume et la peur et la mort. Et les caravelles affamées revenaient le ventre vide.

J'ai vu le commerce et je n'ai rien fait car, il est des pluies qui ne mouillent pas, des pluies qui ne mouillent pas.

Je n'ai rien fait et je me suis enterrée sous terre, j'ai recouvert mon corps de poussière et de feuilles, je me suis réfugiée dans le corps chaud de la terre, dans la matrice de ma mère, et là je suis devenue Nature, j'ai attendu Nuit que se cache l'œil du soleil.

J'ai attendu Nuit et le sommeil de mon peuple et le sommeil de leur peuple et j'ai attendu les torpeurs de l'alcool et de la bêtise et de la haine et je me suis levée de terre, je me suis levée de tombe, je me suis levée de rien et je suis sortie du tronc creux de l'arbre-serpent et je les ai tous tués. Tous. Enfants, femmes, hommes, les vendeurs et les vendus, les acheteurs et les achetés. Un par un, lentement, le couteau se promenait dans les chairs au niveau du cou et j'abreuvais la terre rouge de sang rouge, et que poussent les fruits de la terre contre le sang des miens, le coton et la canne et les fruits !

Le sang et la rouille et les os et les fleurs blanches de nos récoltes.

Au lendemain tous étaient morts. Les miens, comme les leurs. Et j'ai attendu, j'ai attendu assise au milieu de la terre humide, au milieu des germes du coton et des champs et des arbres à fouets et des arbres à chaines et des arbres à sucre, j'ai attendu.

Les perles autour de mon cou, j'ai attendu.

Le tabac fort dans ma bouche, j'ai attendu.

L'alcool brûlant dans ma gorge, j'ai attendu.

Et la Toile et la Poudre et le Plomb et l'Argent sont mon trône et ma couche, et j'ai attendu et j'attends toujours.

Je suis Celle Qui Attend.

Je suis Celle Qui Attend que reviennent les caravelles aux ventres vides.

Et j'attends.

Et je gratte la croûte pour ne pas oublier la plaie.

Et j'attends.

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