Il

Myc Martin

Je te propose un marché. Tu veux ma place ?

Canicule.

Je travaille dans le bureau, à l'arrière de la maison. Je lance le Programme. Les images s'animent, je vois les vies en direct. Parfois des informations particulières apparaissent.

Sans intérêt, je valide. Suivant.

La sélection défile. Sans intérêt, je valide.





Je ne dors pas, je suis inquiet, j'attends qu'il rentre. Enfin la porte d'entrée, discrète. Je suis faible, je devrais réagir, m'imposer.

Pas léger dans l'escalier. Il se glisse dans le lit. Son corps est plein des odeurs lourdes du dehors.

"-Où étais-tu ?"

...





Il.

Il n'a pas de nom. Il est Servant, censé m'aider à la maison pour le ménage, les courses. Il a migré. La Police arrête les Migrants et les affecte au service des Résidents de la Cité. Des bracelets aux poignets indiquent leur condition. Ils ne portent pas de vêtements, pour ne pas pouvoir dissimuler d'armes. S'ils sont trop nombreux, la Police les élimine au cours d'actions extérieures.

Mon Servant a pris de l'ascendant, de l'indépendance. Il rentre, il sort pendant la journée, pendant la nuit, il est relativement libre. Peu à peu, il a développé ses affaires, son commerce, en relation avec des Servants ou des Résidents. Il ne m'en parle pas, je ne lui pose pas de question.

"-Vous n'êtes pas curieux, Maître."





Je travaille dans le bureau, je n'ai pas fermé la porte. Le Programme me présente les vies, je valide.

-"Que faites-vous, Maître ?"

Il est derrière moi. Je suis concentré, je ne l'ai pas entendu monter l'escalier.

-"J'ai reconnu certains Résidents."

Voix ironique. J'hésite... Je rappelle les vies précédentes en vision.

-"Lesquelles ?"

-"Elle : elle habite vers la Rivière. Exigeante. Lui : de l'autre côté, vers la Falaise. Demande spéciale."

-"Tu les connais ?"

-"Des clients. Des clientes. Je rends service. Maître, vous pouvez voir toutes les vies de la Cité ?"

-"Oui."

-"Si je pense à certaines personnes, vous pouvez voir leurs vies ? S'il vous plaît, montrez-moi."

Il est à mon côté. Je touche son front et charge sa demande. Trois vies, il veut voir trois vies. Elles apparaissent en vision.

Un Résident âgé écrit à son bureau.

Une Résidente, sans doute son épouse, avec un enfant sur les genoux.

Un jeune marche dehors. Il ressemble à mon Servant, en plus jeune.

-"Tuez-les."

-"Que dis-tu ?"

-"Tuez-les, vous avez ce pouvoir."

Je secoue la tête.

-"Tuez-les. Tuez-les !"

Il saisit une lampe, la jette contre l'image de toutes ses forces. Le verre vole en une gerbe d'éclats. Il descend l'escalier en courant, claque la porte d'entrée avec violence, la maison tremble.





Je l'attends toute la journée, toute la nuit. Enfin il rentre, va dans l'annexe. Les heures passent.

Je vais le voir. Il a la fièvre, couché en boule sur le sol. Il sent la sueur, il saigne, il a une plaie au côté. Je le prends dans mes bras, l'emmène dans la salle de bains, nettoie sa blessure. Il serre fort ma main.

Je le ramène dans la chambre, le lit. Non, le sol.

-.".. pourquoi veux-tu les tuer ?"

-"Ils me haïssent. Je suis le fils d'Elle, Lui ne veut pas de moi. Il ne reconnaît que son Fils, veut qu'Il prenne la suite. Ils ont voulu me tuer, ils m'ont fait chasser de la Cité. Les Migrants m'ont protégé. "

Je m'allonge à son côté. Il se calme. Il somnole, me prend dans ses bras.

Je me laisse aller.

-"Maître... Ces cicatrices, qui vous a mutilé ?.. Ces taches noires... Moi, je vous ai dit. Vous, dites-moi. "

-"... "





La nuit. Il n'est pas rentré. Je travaille dans le bureau, je n'ai pas sommeil. Je l'attends.

Un bruit confus dans la rue. Je cours à la fenêtre.

Un groupe à proximité de la maison. Des ombres contre le mur, d'autres rient. De la lumière, le silence, comme une scène jouée. Recroquevillé à terre, une forme se protège la tête de ses bras. Deux Servants s'acharnent, à coups de pieds.

J'ouvre la fenêtre, crie "Arrêtez !" Ils frappent. Le corps à terre est inerte, ne se protège plus, les coups se concentrent sur la tête en sang. Ils vont le tuer. Je me précipite dehors, écarte les agresseurs. L'un d'eux brandit un couteau, me frappe au thorax.

Je projette l'éclair de mes yeux vers sa gorge. Elle craque, se déchire. L'autre Servant ramasse le couteau, se rue sur moi.

Éclair. Le bras est broyé, rejeté en arrière. Le Servant titube, le couteau vole, s'enfonce dans sa bouche.

Le groupe se resserre. Ils soutiennent les deux Servants et s'évanouissent dans la nuit.

Je soulève la victime ensanglantée et l'emporte chez moi. Mon Servant, il ne respire plus.

Je passe mes mains sur son visage, ouvre sa bouche, lui donne mon air, ma vie.

Je m'allonge sur lui, aspire ses lésions, lui transfuse ma force, mon sang, ma volonté.

Ses plaies se referment, les cicatrices courent sur sa peau puis s'effacent.

-"Maître... Vous êtes couvert de sang. Votre poitrine est ouverte..."

-"Pourquoi voulaient-ils te tuer ? Qu'as-tu fait ?"

-"J'ai empiété sur leur territoire. Des dettes..."

Je l'aide à se relever, le soutiens pour aller dans l'annexe.

-"Maître... Comment pouvez-vous vivre ? Je vois vos poumons, votre cœur... Il est entaillé, le sang coule partout."

-"..."





Mon servant est assis, il me regarde, sidéré. Je m'assieds par terre, face à lui.

-"Écoute-moi. Tu veux que les trois Résidents que tu hais, meurent ? "

-"Oui."

-"Tu veux développer tes affaires, effacer ceux qui t'ont agressé ? Je te propose un marché : prends ma place."

-Votre place ?..

Je passe mes mains sur mon torse. Les chairs bruissent, se referment, se colorent, les coulées de sang pâlissent.

-"Si tu acceptes, tu tueras qui tu voudras. Personne ne pourra te tuer. Jusqu'à ce que tu trouves quelqu'un pour te remplacer. "

-"Mais vous ?"

-"Moi, je vais mourir."

Il hésite.

-"Écoute ta haine : tu veux qu'ils meurent ?.."


-"Mais vous ?"

-"Moi, je vais mourir."

Il hésite.

-"Écoute ta haine : tu veux qu'ils meurent ?.."

-"J'accepte..."

Vite. Je pose mes mains sur sa tête pour lui transférer ma mémoire, mon savoir. Il est secoué par des spasmes. Les bracelets à ses poignets explosent.

Je me dissous en poussière.


*


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