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My Martin

Personne. Vient du latin d'origine étrusque, "persona" - masque de théâtre, rôle

La place ronde, le Lion de cuivre, l'escalier. Le couloir s'enfonce sous le square.

Les crânes sont bien rangés sur les tibias croisés. Énigmatiques blasons. Orbites vides, ils ricanent.

Sous terre, les invisibles. Ils occupent les locaux désaffectés, les wagons hors service. Musiques, trafics, cérémonies, beuveries. Monde inversé, négatif de la société en surface.



Une chanson fredonnée. Je me retourne, la fille est là. Si belle, longiligne. Elle me frôle, m'adresse un sourire et s'éloigne. La chanson se dissout dans le fond de bruits.



Pénombre bleue, station "Vélodrome d'Hiver". Le tunnel. Je pose mon sac à dos, prends une bombe de couleur. Se lancer ou partir.

Laisser venir. Être mal. Les pièces du puzzle s'agencent, des portes s'entre-bâillent, d'autres restent verrouillées.



    soleil, après-midi d'été. Chant obsédant des grillons. Sueur. Les vélos sont appuyés contre la clôture. Le pré est en pente. Le garçon est allongé sur le dos, au pied d'un arbre. L'autre garçon, plus jeune, est à genoux près de lui. Il tend la main vers la ceinture



Le dessin est dans ma tête. Les traits fusent, se croisent, s'entrelacent.

Le grondement lointain se rapproche, je me plaque contre le mur. Le métro, phares aveuglants, vacarme métallique. Chimère brinquebalante surgie des Profondeurs.

J'arrête, épuisé. Je ne ferai pas mieux. Je range mes bombes et rejoins la station.

Plus loin, les autres graffent une rame sur une voie de garage. Je reconnais les styles, couleurs, mouvements.

Queer, long gars fureteur. Ses animaux sont inspirés de la bande dessinée. Formes rondes, bouches ouvertes. Rouges-gorges, dragons hilares.

Youth, massif, dreadlocks. Ses mots courent, souples. "Jeunesse", "Police", "Justice".

Ils vont voir ce que j'ai fait. Queer approuve. "Je connais des gens qui recherchent de tels dessins", dit-il.

Nous remontons vers la surface.



*



Pas de nouvelles de Phœnix. Je ne le vois pas à la distribution des repas.

Je traverse la cité silencieuse. La plupart des étudiants, rentrés chez eux, suivent les cours à distance. Sur la pelouse jaune, le socle qui supportait le clitoris géant, volé depuis.

Je monte l'escalier, couloir jaune Je frappe à la porte. Elle s'ouvre.

Entrée, coin cuisine. Cloison basse et le lit, face à la fenêtre et au plan de travail.

Phœnix est allongé, recroquevillé. Je le secoue.

-"Tu vas bien ?"

Il s'assied. Sur la table, de l'argent et des boîtes de médicaments.

-"Tu es malade ?"

Il ne répond pas. Sa respiration siffle.

-"Je ne te vois plus. Tu ne descends plus avec nous ? Tu ne graffes plus ?"

Il est descendu seul, a réalisé des dessins. "Il l'a aspergé avec son poison". Il respire avec difficulté.

"Il a tué les autres, il me tuera."

Cette nuit, il me montrera.



*



Nous descendons. Phœnix m'entraîne dans une zone éloignée que je ne connais pas. Des murs.

-"Tu vois."

-"Je vois quoi ?"

-"Il a volé mon travail, tu comprends ?"

A l'écart, un dessin.



    infirmerie. Odeur de désinfectant. Le garçon est debout, short et slip baissés à mi-cuisses. Assis, penché vers lui, le docteur en blouse blanche, lunettes. Il manipule le sexe entre ses doigts. L'infirmière attend pour annoter le dossier



Je pose des questions, les réponses sont confuses. Nous remontons en surface.



*



Nuit, sous-sol. Je me poste à distance du dessin de Phœnix, derrière un contrefort. Je somnole, assis. Je dérive dans les heures sans repères.

Bruit de pas. Lampe frontale.

Quelqu'un devant le dessin. Il vaporise un produit avec méthode, de gauche à droite, de haut en bas. Le nuage se dépose sur le dessin. Grésillement, odeur chimique. Le dessin se décolle, se plisse. Le personnage tire les coins lentement, roule la pellicule.

Je saisis le voleur par le bras.

Il s'exclame, il tient la bombe, vaporise le produit. Je l'évite. Bref affrontement, je suis le plus fort. Je lui tords le poignet, il lâche la bombe qui roule. Je la ramasse, vaporise le produit sur le visage de mon adversaire. Il se débat sous moi, suffoque, secoué par de violentes quintes de toux. J'arrache son masque. Je me relève.

-"Qui êtes-vous ?", me dit-il.

-"Je suis l'ami de Phœnix. Pourquoi volez-vous ses dessins ?"

-"Je ne les vole pas, ils m'appartiennent. Je les ai achetés."

Il s'appelle Janus, il est connu. Il a contacté Phœnix, sur les conseils de Queer. Il cherche des graffeurs, pour donner une forme à ses images. Alors, il se sent mieux.

Il s'assied. Il tousse. "Le produit empêche de respirer". Je l'aide à se relever, je range la bombe dans mon sac. Nous remontons, Janus peine à marcher. Je le tiens par le bras. Je porte le rouleau du dessin.

Dans la rue, Janus est désorienté. Je lui propose de le raccompagner chez lui. Il hésite, accepte. Il est courbé en avant, je le soutiens.

Résidence banale en centre-ville. Boîtes aux lettres avec des étiquettes collées, des écritures différentes. Carrelage blanc, cabochons noirs. Ascenseur étroit, quatrième étage. Nous entrons.

Volets clos. Couloir, portes fermées. Boiseries. Des piles de journaux, magazines, prospectus, courrier non-ouvert, des journaux couvrent le plancher. Poussière grise.

Escalier de service, accès à une vaste halle entre les immeubles. Un ancien atelier. Des palettes entassées. Architecture métallique rouillée, verrière aux vitres cassées.

-"Voilà."

Les dessins sont exposés, tendus sur des feuilles d'or. Ils racontent une histoire disparate.





    lit, l'homme sur la femme. Alcôve, cheminée, miroir tâché. Photo de mariage en noir et blanc, cadre en simili cuir beige



    la femme debout. Elle enjambe l'homme qui sourit



    douche, béton mouillé. Peau chaude. Le garçon coupe l'eau, frissonne. Ventre plat, muscles marqués en carrés. Longue verge en repos. Il passe sa main sur son corps pour retirer l'eau. L'autre garçon lui essuie la nuque, le dos, avec la serviette humide. Il descend. Cul dur, raie ombreuse. Dans le corps, hors du corps



    lit d'enfant. Le garçon allongé sur le plancher, à côté



    fond jaune. Piscine intérieure. Le plongeur est en l'air, parallèle à la surface de l'eau, bras tendus. Une porte, un œil observe



    rangée de cabines de bain, cloisons à mi-hauteur, vasistas rectangulaires. Rideaux de plastique ouverts ou déchirés. Le garçon se sèche. En face, un garçon appuyé contre le mur, serviette sur l'épaule. Il passe sa langue sur ses lèvres



    cheval. Elle s'éloigne, cartable sur le dos. Elle part prendre le bus pour le collège. Il pleut fort





Je quitte Janus, passe à l'épicerie solidaire et vais dans ma chambre.



*



Plus tard, je monte voir Phœnix. Je frappe, la porte s'ouvre. Personne. Sur la table, une feuille de papier

Tout est Feu

Signature, lettres rouge sang.



Les sirènes longtemps me réveillent. Je vais à la fenêtre. Des lueurs pourpres éclairent les nuages. Je m'habille, suis les secours. Les rues sont barrées.

La résidence de Janus, la halle voisine, sont en feu. L'immeuble est évacué. Les flammes grondent au-dessus des toits qui s'effondrent, gerbes d'étincelles.

Les gens du quartier parlent. Police, ambulances. Deux corps dans la halle.



*

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