In Fine

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Les carottes sont cuites

La plaine était grande, alanguie sous le ciel bleu moucheté de petits nuages, ronds et doux comme des agneaux. Quelques sentiers intimes, primesautiers, gambadaient sur son dos arrondis ; des bois denses et touffus apportaient çà et là, sur l'herbe tendre, une touche émeraude. Là, sur cette plaine, quelque part, un lapin sortait de son terrier et reniflait la carotte.

Il est très important de comprendre qu'en notre époque moderne les enjeux actuels ne permettent pas de tergiversations improductives, encore moins d'élucubrations déplacées n'apportant rien d'autres qu'empiriques incompréhensions, aux contextes forcément déplacés. Restons pragmatiques. Si nous devons prendre un exemple dans les tragédies récentes du grand capital, il paraît primordial de souligner l'abracadabrantesque envolée des valeurs foncières au profit des grands groupes de revenus internationaux. Toutes choses étant égales par ailleurs, nous pouvons - et devons - procéder derechef à l'équilibrage des valeurs ajoutées pour réajuster l'interpénétration des taux à forte attractivité. Soyons pro-actifs.

Souvent, vers le milieu de la matinée, un petit vent se levait. Il descendait des montagnes lointaines, celles que l'on voyait au Nord et qui donnaient à l'horizon cet aspect dentelé et élégant, comme si la terre s'était coiffée du ciel en un fin voilage. Des odeurs d'herbes et de bois naissaient, des odeurs de champignons, de terre chaude, de pierres dorées sous le soleil. Les animaux paissaient, agitant parfois leurs oreilles ou frémissant leurs chairs pour que s'envolent les mouches avides. Le lapin, entre deux touffes denses, rongeait sa carotte.

Contrairement aux nombreuses réflexions qu'on put apporter les slides 8, 9 et 794 de la présentation du comité de pilotage de lundi dernier, Berthier a d'ailleurs fait un excellent travail de restitution, nous ne pouvons décemment ni infirmer, ni confirmer, la présence d'une action dévalorisante dans notre plan de réorganisation sociale. Si restructuration il y a , et restructuration il doit y avoir, il ne faut pas perdre de vu les retours sur investissements directs qu'une telle opération pourrait, et va, engendrer. Les conjonctures évidentes découlant du dernier krach boursier ne nous permettant pas de prises de risques inutiles, il est inéluctable que l'application directe des protocoles B, C, et Orange Violacé nous permettront un redressement immédiat du cours de nos valeurs natives, mais également une dévalorisation positive de notre capital sympathie auprès du grand public. Pensons discrimination méliorative, pensons pro-activité.

Puis il y a également la mer. Enfin ce n'est pas vraiment la mer, c'est plus un fleuve, un large fleuve tranquille qui prend sa source bien loin, à l'Ouest, où le lapin n'est jamais allé. D'ailleurs, le lapin n'a jamais vu la mer. Aussi, il aime imaginer que le fleuve est la mer, sa mer. L'eau glougloute paisiblement à ses rivages de sable blond, de roches brunes. Les libellules amoureuses volent en duo, virevoltantes dans les nénuphars brassés par les vents. Des familles de canards avancent en caquetant le long des berges. Plus haut, un castor a construit son barrage, et les truites agiles redoublent d'habilité pour esquiver les piège des branches dans le courant. Le lapin frémit en regardant la mer. Il l'aurait bien voguée, sa mer, il l'aurait bien explorée, construit un petit radeau pour rejoindre l'autre rive, bravé à pattes le courant pour parcourir d'autres pays, d'autres racines, d'autres terriers et d'autres carottes, d'autres lendemains, mais… Mais le jour va tomber, la journée est finie. Elle aura été belle, quoi qu'il arrive, quoi qu'on en dise, de toutes façons elle s'en fout, c'est comme ça et puis c'est tout. Belle. Longue et prospère, paisible et tranquille, comme ce grand fleuve qui, un jour, un jour trouvera l'océan.

Bien sûr que je vais mourir. Nous allons tous mourir, c'est une évidence que la nature nous impose dès les premières secondes de notre vie. Nous sommes malades de vivre. Mais il ne faut pas avoir peur.  Moi je n'ai pas peur. Avez-vous peur ? Vous ne devriez pas, vous ne serez jamais leaders. Regardez-moi. Nous avons tous une vie pour arriver à la mort préparés, fiers. Êtes-vous prêts pour votre mort ? Je le suis. Je suis une femme responsable, ma vie aura été bien remplie. Ma carrière professionnelle est exemplaire, j'ai une belle voiture, une belle maison, j'ai beaucoup d'argent. Ma carrière personnelle est exemplaire, mes enfants ont réussi, mon mari a une situation plus que confortable, je suis en sécurité, les gens m'aiment, mes amis m'apprécient. Je suis promise à une belle retraite et la maladie ne me guette pas et je n'ai pas peur de la mort, je n'ai pas peur de la mort. J'ai marqué mon époque. J'ai fait de grandes choses. J'ai été un membre important de l'entreprise, du groupe. Je suis force de proposition, j'ai des idées, je connais des gens hauts placés, j'étais là. J'ai été un exemple pour la société. Le retour sur investissement de ma vie est exemplaire. In fine j'ai réussi. Je suis parti de rien, aujourd'hui je dirige ce groupe. Je n'ai jamais rien demandé à personne, je n'ai jamais plié l'échine. J'ai combattu, et j'ai vaincu. Le faible fuit face à l'adversité, moi, je suis l'adversité. Je n'ai pas peur de la mort. Ma vie aura été une réussite. Mes objectifs sont atteints, à tous les niveaux. Mon quota de bonheur est optimal, je n'ai plus de rêves, j'ai des réussites. Je n'ai pas peur de la mort, laissez-moi réussir ma mort, je n'ai pas peur de la mort, je réussirai ma mort, je n'ai pas peur de la mort, vous serez tous présents et vous applaudirez ma mort et ma mort sera un exemple, vous voudrez mourir comme moi, vous mourrez avec moi, mourrons ensembles, je vous guiderai dans les limbes et nous y bâtirons une entreprise, et une société, et il y aura des écoles et des statues et des parcs et des enfants et rires et ne m'oubliez pas, ne m'oubliez pas, je suis quelqu'un, je suis votre chef, je compte, vous, je, Je n'ai pas peur de la mort, écoutez-moi, Je n'ai pas peur de

Le lapin s'allongea dans l'herbe, et sans bruit il mourut.

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