Inventeurs d'inventions

Hawk

Inachevé.
Huit heures et quart.
Huit heures et quart c'est joli. C'est une bonne heure pour le bonheur vous ne trouvez pas ? Je devrais inventer une machine à bonheur. Elle distribuerait du bonheur tous les matins à huit heures et quart.
Elle ressemblerait à un nuage. Avec un bouton jaune sur le côté droit. Le bouton du bonheur. Il faudrait inclure un mécanisme de distribution automatique. Ce bouton jaune, c'est pour le bonheur du reste de la journée. On sait jamais, les coup de blues frappent toute la journée. On appuierait sur le bouton et le bonheur sortirait du nuage, comme le matin, à huit heures et quart.
Il parait que pour être heureux, il faut faire comprendre à son cerveau ce qui nous rendrait heureux. Il faudrait que ce nuage soit relié à la partie du cerveau qui s'occupe du bonheur. Et le nuage traduirait factuellement ce qu'envoie le bureau du bonheur.

- Bonjour Mademoiselle, votre invention s'il vous plaît.
- De ?
Ah ! Oui ! Un instant !

C'est qu'elle est lourde. Puis c'est qu'elle est complexe. J'aurais du la faire plus jolie, avec plus de pastel, et moins de câbles et de boutons.

- C'est votre invention ?
- Oui Monsieur le directeur, c'est mon invention.
- Elle est ridicule, ce n'est ni smart, ni small, ni light. J'peux rien faire avec ça.
- Mais ça peut révolutionner la vie des gens, vous savez, je pourrais revoir le graphisme, c'est le mécanisme qui est intéressant.
- Et à quoi elle sert ?
- A voyager dans le temps.
- Vraiment ? Voyager dans le temps ?
- Oui. Voyager dans le temps d'une seconde.
- Ah ! voilà qui est intéressant ! Voyager dans le temps d'une seconde ! Et qu'est-ce que vous voulez que ça nous foute de voyager dans le temps si ce n'est que pour une seconde ?
- Et bien, pour un tas de choses. Vous savez, les gens n'ont plus beaucoup de temps de nos jours, et remonter le temps d'une seconde permet de revivre des instants qu'on a perdu pour toujours. Vous savez, comme dans ce film, avec Stéphane et Stéphanie ! Enfin, ça n'a aucune d'importance. Ce qui a de l'importance c'est le temps. La seconde qui précède une catastrophe, un œuf qui tombe, un baiser qui tourne mal, ou qui tourne bien, ce sont des instants qui valent la peine d'être vécus. Retourner dans le temps pourrait permettre à la fois de revivre de doux moments, comme d'effacer des moments moins glorieux. Éviter à cet œuf de tomber et éviter ce baiser malvenu ! Voyez, les secondes sont précieuses. Vous pouvez rire, mais revivre une seule seconde d'un film, d'un rendez-vous, ou d'une lecture, revivre une seconde d'un instant de bonheur, c'est une chose à laquelle il faut songer.
- Elle fonctionne ?
- Bien sûr qu'elle fonctionne ! Il faut tourner ce bouton, juste là, dans ce sens pour choisir de revenir dans le passé d'une seconde et dans celui là pour choisir d'aller dans le futur d'une seconde, et enclencher cette manette pour activer le processus.

C'est à ce moment précis que mon cœur s'est mit à battre. Les gens se sont tuent, l'odeur de café a stagné, et la lumière s'est figé.

- pour activer le processus.
- Vous dites ?
- C'est la machine, elle est revenu une seconde en arrière.
- Primo, mes pensées sont aller au rythme du temps, elles ne sont pas remontées dans votre temps, vous avez simplement répété votre phrase. Secundo, une seconde n'a le temps de rien. Une seconde n'empêche pas un œuf de tomber, et une seconde n'est pas le temps d'un baiser. Rentrez chez vous, vous êtes ridicule.
Machine suivante.

Il pleut. Il est neuf heures sept.

Le bus de neuf heures six vient de partir. Autant rentrer à pied, foutu pour foutu, ma machine peut bien prendre l'eau, elle deviendra un aquarium. Je vais y mettre des poissons. C'est pas idiot, ça a déjà été inventé, mais ce n'est pas idiot. On pourra m'appeler la recycleuse d'inventions. C'est moins joli.
C'est moins joli, oui. Je crois que je vais avoir besoin de cette machine à bonheur. Je pourrais la programmer sur dix heures cinq. Remarque, le temps de l'inventer, il sera peut-être déjà midi cinquante. Une machine à bonheur ne sert à rien à l'heure du repas. Il faudrait la programmer pour dix-sept heures dix-sept.

Il pleut toujours. Il est déjà dix-sept heures dix-sept, je n'ai pas terminé ma machine à bonheur, et il pleut sur les carreaux. La pluie c'est chouette. Il faudrait inventer un bocal à pluie et un bocal à soleil. Quand il fait beau, mais que la pluie manque (oui, ça arrive quelques fois) on ouvrirait le bocal à pluie et il se mettrait à pleuvoir dans l'appartement. C'est une idée à explorer, mais il faudrait couvrir tout l'appartement, moi j'aime la pluie, mais pas lui. C'est plus facile pour le bocal à soleil. Mon appartement aime la lumière. Le soleil est un merveilleux fabricant de lumière. Ou alors il faudrait canaliser la pluie sous un parapluie. Ou prévoir une baignoire géante.
A côté de ma poubelle géante.
Je vais finir par manquer de place. Il faudrait que je pousse le canapé. Un canapé pour regarder par la fenêtre, ça ne sert que les jours de panne d'inspiration.
Il faudrait que je note toutes mes idées d'inventions dans un carnet, je vais finir par les oublier.

Ma porte en bois vibre. Des pas avancent dans le couloir et s'arrête juste sur le seuil. C'est le moment où les gens toquent, habituellement. Mais la personne aux pieds bruyants ne fait plus un bruit. Je m'avance dans l'entrée et regarde à travers ma porte. Avec mon œil de poisson, je vois un garçon. Il a trente ans je crois. Non, à vrai dire, peut-être vingt-sept. Mais je l'ai déjà vu. Il était avec l'engueuleur de rêves de ce matin.

- Oui ?

C'est drôle les yeux qu'il a. Cette manière de me regarder comme si je venais de pénétrer par effraction chez lui, alors que c'est lui, qui se tient devant chez moi. Comme j'ai ouvert, il a l'air décontenancé.

- Tu veux un thé ? J'ai de la cannelle, mais je suis d'accord, un mois de mai n'est pas fait pour la cannelle. Lychee peut-être ? Attends, j'ai un thé à la vanille, tu m'en diras des nouvelles. Entre, j'vais pas te manger.
- Volontiers.

Il n'est pas bavard. Mais il a cessé de me regarder comme si je venais de manger son écureuil, et ça, c'est déjà une bonne nouvelle.

- C'est à cause de votre invention que je suis là. Dites, à quoi cela vous sert-il d'avoir une si grande poubelle ?
- C'est pour les inventions qui marchent pas. Je peux pas les jeter, parce que si j'ai besoin d'une pièce, je peux plonger dans ma poubelle et la récupérer ! Vous pouvez aller jeter un œil, l'échelle est juste là.
- Si je me penche, je vais tomber, et me noyer sous le flot de votre imagination, ce n'est pas raisonnable. Je vais juste prendre un thé, merci.
- C'est toi qui vois.

Il a l'air très grand. Comme un géant. On aurait l'impression qu'il est bancal et que, de là haut, les oiseaux se cognent en plein vole contre son front. Il a des cheveux bruns parsemés de blanc. On dirait qu'il a planté des mèches de paille sur son cuir chevelu. J'avais inventé une machine à campagne pour appartement, il y a quelques années. C'était un jardin miniature, et la machine dégageait un parfum d'herbe fraîchement coupée et de vaches. J'ai croisé cette machine aujourd'hui, dans la poubelle, et bien, il est en friche maintenant. Ses cheveux me font penser à mon jardin. On dirait qu'on a balancé une bombe dans ses cheveux. Il doit se coiffer comme ça le matin, un coup de bombe dans ces beaux cheveux ondulés, boum, ils sont en bazar.
En bazar.
Flûte, j'ai pas rangé mon bureau.

- Il est super chaud. Ne te brûle pas, j'ai pas assez de pansement pour tous tes doigts, il faudrait que je passe à la pharmacie.
- Je vais tacher de faire attention. Il faut que je vous parle. Votre invention, elle est..
- Je viens de t'offrir un thé à la vanille, et tu es dans mon appartement, dis moi tu.
- Ton invention, elle est fabuleuse. Moi je l'aime bien. Peut-être y a t-il quelques modifications à faire, peut-être qu'elle n'est pas encore très au point, et peut-être faudrait-il penser à rajouter une ou deux secondes, mais je la trouve audacieuse et j'aimerais t'aider.
- Moi je l'aime comme elle est. Mais de toutes les manières elle ne marche plus, elle a prit la pluie, c'est une aquarium désormais. Helmut vit dedans.
- Vous êtes alors de ces recycleuses d'inventions. C'est fascinant. Je reviendrais demain avec un nouvel aquarium pour Helmut, un thé à la framboise, et ma caisse à outils.

C'est déconcertant, décontenançant, impressionnant.

- Je ne veux rien construire avec vous, et vous ne toucherez pas à ma machine, Helmut ne bouge pas, et moi, je ne veux pas de votre aide. Si vous voulez bricoler, vous le ferez sur le pas de ma porte.

Il est vingt et une heure sept.
Il descend les trois étages à pied.
Le vent est doux sur les carreaux, et mes joues s'empourprent à l'idée que ce géant revienne demain matin. Il fait calme dans l'appartement, tempête dans ma tête. Une sensation entre la naissance d'une fleur dans l'estomac, et la pousse d'épines dans les tempes. Il est temps d'inventer une machine à comprendre les sentiments.

Comme prévu, il est huit heures quarante neuf et ce grand nigot bricole sur mon paillasson.
J'ai posé une petite table sur le pas de la porte, il peut bricoler dans les meilleures conditions et on peut se souffler des idées, lui et moi, par la porte grande ouverte. Il a apporté du thé à la framboise, du thé glaçon, comme si l'hiver venait de déverser toute sa neige à l'intérieur de la tasse jaune et bleu qu'il tient dans la main. Le matin c'est agréable, quand il est le temps de la chaleur sur les joues et sous les aisselles. Les temps pour visiter l'océan avec un maillot de bain vichy.
Mais il n'y a pas d'océan ici, et ce temps est un temps à attraper un rhume.

- Tu inventes quoi ?
- Une machine à frapper à ta porte.
- Ça existe déjà. On appelle ça, un heurtoir. Tu penses qu'on peut inventer un engin pour écouter l'océan ? Ecouter l'océan, même à des kilomètres de lui ?
- Ça existe déjà. On appelle ça, un coquillage.
- Et une machine à se promener ? Il faudrait une pièce entière. Sur les murs ce serait le décors. Si je veux me balader dans une forêt, il faudrait que sur les murs défilent une forêt de pins. Mais il faudrait aussi que ça sente la forêt, que le sol soit recouvert de pomme de pins, de feuilles, que ça craque. Et la brise. Il faudrait sentir une brise sur les joues.
Qu'est-ce que tu en penses ?
- Tu as une pièce vide, toi ?
- Non.
- Moi non plus. Il faudrait quelque chose de transportable. Pour pouvoir le sortir quand on se promène, pour aller se promener ailleurs.
- Sur une casquette ? Un mini ventilateur devant pour la brise et des vitres avec un mini-projecteur pour devant, et sur les côtés !
- Ou alors on prend l'avion, puis comme ça, on change de promenade plus simplement.

C'est définitif, lui et moi, on ne sera jamais d'accord dans la vie.
  • Je veux bien la prendre à l’essai ta machine. Une seconde, c’est mieux que rien. En recherche fondamentale des inventions restèrent dans les tiroirs de la recherche appliquée sans trouver d’applications pendant des années, puis un jour l’industrie n’a plus pu s’en passer. C’est le cas du téflon, de l’amiante aussi, mais là, on aurait mieux fait de s’en passer. :o))

    · Il y a 2 mois ·
    Photo rv livre

    Hervé Lénervé

Signaler ce texte