Jamais plus

edeneige

Jamais plus...

De Scardalinace

Jamais plus je ne sentirais un coeur battre près du mien.

Jamais plus je ne sentirais le corps d'une femme contre moi.

Jamais plus je ne dirais « Je t'aime », ni mes oreilles ne recueilleront cette douce confession.

Jamais plus mon coeur ne sentira cette chaleur l'envahir sous le regard d'un sourire.

Jamais plus le suicide ne me couvrira de ses caresses quand Elle claquera la porte.

Jamais plus les enfants ne seront innocents.

Jamais plus ils croiront à mes stupides mensonges.

Jamais plus ils ne me regarderont de leur si petit royaume.

Jamais plus.

Je suis vieux. Là sur mon banc à voir le monde tourner si aisément sans moi. Je tomberai, là, sur le sable de ce parc et le monde n'en saura rien. On versa les larmes d'usage. On se souviendra de mes bons moments, de mes défauts ridicules et puis une fois le cercueil fermé, les gens partiront vite dans leur univers, là où je ne serais déjà plus.

Cela fait trois ans que je ne parle plus à quelqu'un qui ne soit pas à mes petits soins.

Les enfants sont loin. Ils vivent leurs vies. Loin. Une petite lettre sporadique, mais la vieillesse, ils n'aiment pas ça. Comment leur en vouloir alors que partout on veut être éternels et beaux.

Déjà petit, je fondais dans le tableau, les maîtres disaient que j'étais gentil, mais je ne crois pas qu'ils savaient de qui ils parlaient vraiment.

Je déteste et j'aime plus encore les amoureux. A voir comment ils se touchent, leurs regards, leurs rires idiots à se vriller le pauvre coeur. Il doit toujours y avoir un coup de vent quand ils passent parce que les larmes couronnent chaque fois mes yeux presque éteints. J'entends les infirmières parler de leurs nuits, de leurs maris, de la saloperie d'amant. C'est pour un type comme ça qu'elle est partie avec les enfants mais le plus douloureux c’était leur regard quand ils venaient me rendre visite. Je savais. Oui, chez moi ce n’était plus drôle, plus comique, papa était devenu triste et portait à la boisson une liaison dangereuse.

Jusqu'à l'accident où il laissa une jambe et la passion des ivresses. Il boitait mais il ne devait plus avoir la joie d'oublier l'étroitesse de son destin. Il boita jusqu'à ce que les enfants partent loin. Il boita jusqu'à ce que ses parents disparaissent. Il boita jusqu'à ce que ses collègues de boulot lui disent adieux. Il boita jusqu'à la dernière solitude et puis jusqu'à ce que les infirmières deviennent sa seule famille.

Une vie.

Seul.

            Sans rien autour.

Pas les voisins, pas la famille, plus les amis et les amours ils n’étaient plus que souvenirs en filigrane sépia. Il avait connu les filles de joies certains soirs où l'amour acceptait de rimer avec les billets non pas doux mais argentés. Il partait vite après, honteux d'avoir vécu quelques heures avec une femme... Il rêvait beaucoup. A ses passions avec des actrices, avec des violonistes, avec des chanteuses, des comédiennes de tragédies... Il fallait qu'elle soit une artiste. Pendant plusieurs semaines, il savait tout d'elle, de sa naissance, de sa vie, de ses passions et puis le temps passant elle l'abandonnait pour un autre, un plus réel alors il était malheureux, sauvage, il maudissait les femmes. Il taquinait la bouteille mais sans jamais la toucher. Et puis un soir au détour d'un journal, d'un film, d'une musique, d'une couverture de magazine il découvrait un sourire avenant et tout recommençait... Jusqu'à la prochaine. Oui, en quelque sorte il avait été heureux mais on ne peut aimer sans contact, sans réponse alors il se mentait à lui même, il tentait de tricher avec sa mémoire, avec son coeur et son esprit. Il le savait bien sûr, mais pour un petit moment, il était heureux avec sa star. Il lui parlait de Baudelaire, il aimait beaucoup Baudelaire et les romantiques aussi. Il avait eut des très bonnes notes grâce à eux. Quand il se promenait, loin dans la forêt, derrière chez lui, il parlait à haute voix et récitait pour sa belle invisible de longs monologues.

Il avait été tenté à un moment d'écrire mais les amis l'avaient vite dissuadé de poursuivre. C'est à cet instant qu'il comprit que les vivants... Ben, il ne pouvait pas vivre avec eux. Alors il a déposé sa plume et son cahier au fond d'une armoire et il a continué d'écrire en lui. Les années sont passées et les cheveux sont devenus blancs. Il croyait naïvement peut-être qu'il lui restait le temps d'une dernière passion avec une vielle dame, mais la pension n'offrait que des veuves affreuses et des infirmières bien trop jolies pour ses artères. Il ne regardait plus les films, il ne lisait plus, il n'écrivait plus. Il contemplait les gens du parc voisin. Il voyait toutes ces vies qu'il n'avait pas eues, toutes ces vies si pleines. Il voyait des parents heureux de promener les enfants qui leur donnaient tant de sourires, il voyait les lycéens s'aimer sur l'herbe alors qu'ils auraient dû être en cours, il voyait les disputes naître sur les lèvres des amants déçus, il voyait les gens courir pour des retards de boulot, pour des absences de boulot, pour des rendez-vous importants de boulot. Tout cela sous ses yeux.

Il n'était plus rien.

Je n'étais plus rien sur l'échiquier, même plus un pion. Rien. Un enfant, je le fus longtemps. Un adolescent, je le fus peu. Un homme, je ne le fus jamais. Un mari, je le fus mal. Un père, je le fus par inadvertance. Un vieux, je le fus inexorablement. Un mort, je le serais bientôt. Les enfants ne viendront pas. Ils sont trop loin. Les autres, mon dieu... non personne ne viendra parce je suis seul. Je n'arrive même pas à pleurer pour cela. Pas que ma vieillesse m'ai fait taire mes dernières larmes mais parce que cela est... Depuis longtemps, depuis trop longtemps je suis dans ce corps. Je respire, je mange, je dors, je bois, je chie et chaque jour c'est pareil, et ainsi de suite. J'aurai pu finir tout cela mais je le devais pour les enfants, pour la famille... pour un ridicule sens de l'honneur. Et quand on ne le fait pas rapidement alors que la peine vous submerge, et bien quand la mer est calme, qu'il fait un soleil terrible sur le monde on a plus le courage de mettre la tête sous l'eau et on continue le voyage, on rame jour après jour, on rame sans trop regarder l'horizon, on rame jusqu'à croire que bientôt il y aura une terre qui voudra de ce corps mais nous le savons tous, n'est-ce pas, que cela n'existe pas. On est déjà mort quand on vient au monde. On naît seul et on meurt seul. Il n'y a que l'ignorance de l'enfant qui nous fait oublier cette tragédie, on se sent alors si garant de son éternité qu'on ferme les yeux. On joue entre les bras de maman, on court vers papa, on ne parle pas encore de ce funeste destin. Maman, je suis mort. Papa, je suis mort. Et vous aussi, vous êtes mort. J'ai cru pouvoir oublier ce chemin tracé dans les bras d’une fugueuse mais l'amant guillotine m'a rattrapé et les enfants m'ont poussé sur l'échafaud.

Je ne suis plus la génération montante mais celle qui doit quitter la scène.

Seul.

Un joli mot pour une vie si vide. Le soleil se couche et demain je reviendrais. Je me poserais là, sur ce banc entre mes étudiants, mes mamans et mes infirmières jusqu'au jour où je ne viendrais plus, mais sans moi le parc tournera toujours parce que de nouveau, un vieil homme prendra ma place...

Signaler ce texte