Je suis la Noire

Hugo Sahuquet

Texte racontant une partie d'échec

Je suis la Noire, l'absolue, le Mal. La robe des ténèbres sur un corps d'ébène, la nuit incarnée en une silhouette de rêve. Mon dessein s'épand sur cet univers d'ivoire, et le blanc un jour se peindra de noir sous mes flammes affamées. Cette bataille sera leur dernière.

Les soldats se font face et avancent. Ces pions s'impatientent et vont naïvement à la confrontation. Les pièces se dévisagent alors que les douces mélodies claquantes du combat embaument le monde.

Ils envoient leur cavalerie, fébrile et malhabilement avancée. Notre stratégie est toute tracée, je sens notre dieu maître et confiant. Sa main couvre déjà tout espoir pour ces piètres ennemis.

Va donc valet, poste-toi sur cette crique et attend le moment opportun, n'ait point peur de ton égal qui vient t'affronter... je vois ma cible à l'autre bout du champ de bataille. Ce lâche monarque parade derrière ses suivants, bardé par ses soldats aux côtés de sa pitoyable reine. Quelle est donc cette tenue de princesse que vous portez ma soeur ? Croyez-vous que cela puisse seoir à une guerre de sang ? Ces tissus de richesse déchirés ne vous serviront qu'à pleurer votre roi.

J'avance vers ma proie. Hautains, ces adversaires ne se méfient pas de moi, alors que je suis la plus impitoyable de notre armée... une bien fâcheuse erreur que leur destin payera. Continue donc à regarder ailleurs, cher souverain... c'est une panthère qui s'apprête à t'ôter la tête.

Porté par mon mouvement, un soldat me suit alors que la cavalerie d'en face continue de déployer. Notre second valet fonce vers l'un des chevaux et le perce au flanc. La bête tombe, sans espoir de survie. J'entends ces hennissements au loin, mais je ne détournerai pas mon regard. Non...

Surpris par un soldat, ce dernier valet intrépide tombe. Je n'ai que faire de ces pions... je vois ma cible devant moi, déjà piégée. Sois attentif, valet posté sur la crique qui attendait l'ouverture... vois ta reine frapper comme l'éclair.

D'un seul bond, je traverse le combat et pourfend la seule garde du roi. Ma lame ensanglantée a fendu la terre et fait taire la bataille. Je me trouve maintenant face à cet homme dont le règne n'a que trop duré. Son cou frôlant mon tranchant, personne ne lui viendra en aide.

Misérable, dans ton dernier souffle regarde la beauté du fer glacé par ta vie, tombe sur cet endroit que tu n'as point quitté, sur cette terre obscure que tu n'as su protéger.

Et dans ta chute, vois ton royaume s'effondrer et ton monde se parer de noir.

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