J'écris

Alexandre Jarry

J'écris

« Pour moi, ça a commencé avec un mal de dos… »

J'attendis les réactions des autres personnes présentes dans le cercle de chaises, mais il n'y eut que quelques hochements de têtes. Convenus, blasés ou sincèrement compréhensif ?

« Autant vous dire que je n'ai pas fait le lien tout de suite. »

Mon ton faussement monocorde et mon petit air pincé furent cette fois récompensés de quelques rires. Des rires creux et qui ne pouvaient vouloir dire qu'une chose : « Viens-en au fait ! » J'enchaînai.

« J'étais fracassé. Coincé. Du soir au matin et du matin au soir. Je ne vous raconte même pas mes nuits ! A vrai dire, je ne sais pas vraiment par où commencer…

— Par le début, tout simplement, m'encouragea Mike, celui qui dirigeait la discussion. Expliquez-nous comment ce mal est survenu et à partir de quand vous l'avez jugé intolérable.

— J'ignore quand ça a commencé, ou comment. Mais cette putain de douleur… Pardon, cette douleur, bon sang ! C'était quelque chose ! Un parpaing dans le dos quand j'étais allongé, un enchevêtrement de nœuds dans les muscles lorsque je changeais de position. Assis, je ne tenais pas deux minutes. Debout, ça allait encore, mais fallait pas s'attendre à me voir tendre les bras vers le Bon Dieu. Vous voyez le tableau ? Bref, après deux ou trois mois à morfler constamment, j'ai voulu prendre les choses en mains. Je vous passe les détails, mais en gros ça m'a coûté un matelas, des semelles orthomachinchose, de la kiné, de l'ostéo pas remboursée, un passage par le cabinet du psy et même une séance d'hypnose. Pendant un instant, j'ai hésité à demander une carte Vitale Gold à la sécu, bordel ! »

Les visages des autres en disaient long. Tous fermés, tous impassibles mais avec tout de même un soupçon d'emmerdement au fond des yeux qui frôlait l'impolitesse.

« Et qu'en est-il sorti, de tous ces rendez-vous médicaux ? Vous avez certainement dû en apprendre davantage sur vous-même et sur les causes de ces douleurs, intervint Mike, en grand Sauveur de la Communication. Vous en êtes sorti grandi, plus fort, vous en avez tiré quelque chose, je me trompe ? »

Le grand Mike, épaules carrées et brosse à chiottes en guise de coiffure commençait à me rendre la réunion plus que pénible. Il avait beau faire son job et recentrer le débat, son ton dégoulinant d'empathie à la limite de la condescendance et ses questions à sens unique me donnaient envie de pratiquer le lancer de marteau dans son portail de dents bien droites et étincelantes.

« Plus grand, je ne crois pas, répondis-je néanmoins. D'autant que j'ai un peu de difficultés à me tenir droit, voyez ? Mais j'ai compris que tout venait de mon métier. C'est mon généraliste qui m'a foutu sur la voie. ‘Vous faites un drôle de boulot', qu'il m'a dit. ‘Mine de rien, si vous comptez bien, entre les heures de sommeil perdues et la frustration de ne pas percer, de ne pas être reconnu, ça en fait des tensions qui s'accumulent. Ajoutez à ça les contorsions que vous vous infligez, et vous êtes bon pour le tour de reins.' Voilà, mot pour mot, au guillemet près, ce que m'a dit le doc. Puis, la suite, vous la connaissez, je viens de vous la raconter : matelas, godasses, psy, hypnose et… me voici, ici, aujourd'hui, parmi vous, pour partager mon désespoir, et surtout parce que je n'entrevois pas d'autre solution.

— Je vois, pondit le Mike qui, vus les culs-de-bouteille qu'il se payait, ne devait pas voir grand-chose. Votre métier vous aurait donc conduit au surmenage, à la fatigue ? C'est simplement votre corps qui tire la sonnette d'alarme, en fin de compte.

— Mais pas du tout ! C'est ce métier qui est inconfortable. Laissez donc mon pauvre corps tranquille ! »

Narrateur, 1. Mike, 0.

Une main se leva, et j'eus comme un sursaut. Les individus qui étaient là, sur leurs chaises, les moutons qui étaient là, près de nous, étaient donc doués de parole ? Je n'avais pas envisagé ce coup-là ! Il y a des choses qui m'échappent parfois lorsque je suis distrait. Le lever de main s'accompagna – diantre ! – de mouvements de lèvres et le son d'une voix s'éleva bientôt. Bravo, mouton de Mike, tu viens de remporter ton niveau Emancipation.

« Vous ne nous avez pas dit quel était votre métier, bêla-t-il.

— Et bien, j'écris. Comme vous tous, non ? Je suis auteur, écrivain, appelez ça comme vous voudrez, moi-même je m'y perds. Rassurez-moi, on est bien tous réunis pour parler de ça, pas vrai ? »

Tous opinèrent du chef. Tellement synchro que je fus incapable de repérer le mouton qui s'était démarqué du troupeau. Ah… Non, pardon, voilà qu'il refaisait surface, avec sa petite main levée !

« J'écris aussi, dit-il en hochant la tête, mais comme vous avez parlé de ‘contorsions', j'en ai déduit que vous aviez une toute autre activité et que l'écriture n'était pas vraiment un métier pour vous. »

Seigneur, que ce mouton frisé était bavard. Il venait d'empiéter sur le précieux temps de parole de Mike, et risquait probablement la tonte de la honte. Le chef de cérémonie commença à tirer la gueule.

Narrateur, 1. Mouton, 1. Mike, 0.

Je souris.

« Je suis tenté de vous retourner la question : comment écrivez vous, vous ? Parce que pour bien écrire, j'estime qu'il faut être un minimum investi dans son texte. Vous me suivez ? »

Quelques ‘oui'.

« Et, pour moi, être investi implique une certaine souplesse. Reconnaissez quand même que c'est pas évident de se coucher sur le papier, et de se glisser entre les mots, tout en essayant de se faire petit – parce que, bon, entre une pièce de viande de presque 80kg et une feuille de cahier, il y a une sacrée différence – de se faire petit, disais-je donc, afin de passer inaperçu aux yeux du lecteur. Moi, je vous garantis qu'un bonhomme assis, là, au beau milieu d'un bouquin sur votre table de chevet, ça n'est pas du plus bel effet. Il faut que l'auteur arrive à se faire oublier, nom de Dieu ! Vous saisissez ça, j'en suis sûr. Pourtant il n'a pas beaucoup le choix : il doit garder le contrôle de la narration. JE dois garder le contrôle de la narration. Et, ce n'est pas le plus dur ! Parce que, à ce stade du processus, je n'ai même pas encore commencé à écrire. Alors, rendez-vous un peu compte ! »

Ils me dévisagèrent, comme médusés par mon explication. Sans doute croyaient-ils à une farce. Ce n'en était pas une. Je poursuivis.

« Pour écrire, moi, je prends mon stylo, et je le fais passer derrière mon dos. Je m'allonge sur la feuille, histoire de m'intégrer à l'histoire pour voir où elle mène, puis je commence à écrire. Sur mon propre dos. Naturellement, la gymnastique n'est déjà pas aisée à la base, alors je vous laisse imaginer lorsque je parle de ‘moi' ou que j'utilise le pronom ‘je'… ça devient douloureux, forcément. D'où, vous l'avez bien compris, mon dos vrillé.

— D'accord, articula Mike lentement, très bien… Que vous a conseillé votre médecin, en regard de cette… pathologie pour le moins… hum… inhabituelle ?

— Il m'a littéralement dit que je ne devais pas prendre mon boulot d'écrivain au pied de la lettre, et que j'avais peut-être besoin de tourner la page pour que mon œuvre ne reste pas lettre morte.

— Très drôle. »

Narrateur, 2. Moutons, 1. Mike, 0.

« Il m'a aussi expliqué que si je voulais continuer à écrire des histoires sans souffrir, j'allais devoir envisager de les raconter à la troisième personne du singulier.

— Et pourtant, trancha Mike, un sourire carnassier envahissant soudain son visage, vous voici ici, parmi nous, en train d'écrire une nouvelle à la première personne, vautré sur votre feuille, stylo derrière la nuque et dos en vrac… Soit vous êtes très courageux, soit vous n'êtes pas vraiment du genre à suivre les conseils. Considérez-vous qu'écrire cette nouvelle est en soi une manière de replonger ? »

Narrateur, 2. Moutons, 1. Mike, 1 (mais seulement 1, mon coco…).

« A vrai dire, je trouve assez prétentieux de me placer tel un Dieu, six pieds au-dessus de mes personnages, sachant absolument tout d'eux et de la suite des événements, et ne partageant avec le lecteur que certaines informations, en fonction de mes caprices, pendant que mes personnages – toujours eux – s'emberlificotent les pinceaux dans un univers dont ils n'ont pas toutes les clefs, et pas toujours bien décrit.

— Et parler de ‘vous', dire ‘je' toutes les deux lignes, en volant la vedette aux personnages – encore eux ! – vous ne trouvez pas ça prétentieux et égocentrique, me renvoya l'adversaire ?

— C'est possible en effet. Mais je sais que quelque tournure que prenne l'histoire, je resterai moi-même. Je demeurerai authentique. Pourquoi ? Parce que MOI, j'existe. Et parce que JE tiens le stylo. »

Mike me fusilla du regard. Il ne souriait plus. Plus du tout.

Super Narrateur à la Première Personne du Singulier, 3. Moutons, 1. Mike, (toujours) 1.

« Vous savez que votre attitude défiante me rappelle dangereusement celle, typique, du pervers narcissique, m'asséna Monsieur Je-fais-la-morale-à-tout-va. Faites bien attention à vous. Nous avons eu la gentillesse et l'obligeance de vous accueillir dans notre cercle de discussion, mais j'ai aussi le pouvoir de vous expulser du groupe. »

A mon tour, je lui jetai un regard mauvais. Puis, je me détendis. Je venais de comprendre quelque chose d'essentiel. Quelque chose d'imparable. Quelque chose que Mike n'avait pas.

« Mike, dis-je doucement, presque en murmurant. Tout ce que vous me dites, je le sais. Je l'ai vu venir. Et ça ne m'impressionne absolument pas. Ce qui m'impressionne, c'est de vous voir creuser votre propre tombe.

— Je vous demande pardon ?

— Regardez bien autour de vous, Mike. Que voyez-vous ?

— Je… Je…

— Vous ne voyez pas grand-chose, je sais. Je sais… Et pourquoi, d'après vous ?

—  Je… Je, balbutia à nouveau le bonhomme.

— Vous ne savez pas, le coupai-je. Laissez-moi vous éclairer. »

Une lampe s'alluma sur un plafond blafard qui dénotait profondément, du simple fait qu'il n'avait pas été décrit jusqu'à présent. Mike leva la tête, visiblement perturbé, puis se mit à paniquer lorsqu'il commença à comprendre dans quel jeu je l'entrainais.

« Vous voyez le plafond. Vous voyez l'ampoule. Mais vous ne voyez rien d'autre. Ou plus exactement, ce que vous voyez, c'est tout ce ‘rien' mis en évidence par cette lampe que je viens d'allumer. Flippant, non ? Toute cette immensité de vide surplombée d'un stupide plafond éclairé. Tellement absurde ! Il y a de quoi en perdre la raison, moi je dis. Je n'ai pas besoin de vous expliquer que dans cette nouvelle, le privilège de la description me revient. C'est MA nouvelle. Or, je n'avais pas décrit cette pièce. Seulement quelques chaises, c'est un peu maigre, vous ne trouvez pas, Mike ? En toute logique, si je ne décris pas la pièce, son existence en devient discutable. Donc, ce plafond éclairé, là… Il n'est là que parce que je viens de le décider. »

Mike remua la tête, terrorisé et se mit à agiter les bras, comme dans une lutte désespérée contre la noyade.

« Si l'on continue selon cette même logique, je ne vous ai pas décrit avec un nez, des jambes ou même des vêtements. Tiens, c'est marrant ça ; vous n'avez pas de vêtements ! »

Bon, c'est vrai, ce coup-ci était très bas, très mesquin, je dois bien le reconnaître. Mais tellement important !

Narrateur Tout-Puissant, 4. Moutons, 1. Mike, 1.

Les restes difformes et horrifiants du corps désormais monstrueux de Mike s'agitèrent alors dans une mascarade étrangement glauque. Des cris de folies en sortirent, désarticulés, et Mike, le grand Mike aux épaules carrées et à la coiffure de brosse à chiottes, disparut. Il disparut, comme ça. Comme une bulle de savon éclatant à la surface d'un bain ; parce que je l'avais décidé, et que l'effet me plaisait assez, aussi ridicule fût-il. En fait, vous vous en doutez, je détestais ce personnage. Trop désagréable à mon goût.

Bien fait !

Et maintenant, les moutons… Oui, parce que je vous vois venir, avec vos questions. Que sont devenus les autres membres du groupe pendant que, dans mon délire, j'achevais Mike avec un panache difficilement compréhensible ? Très franchement, de vous à moi… Que saviez-vous d'eux ? Je veux dire, vraiment ? Un bras, des lèvres, quelques têtes dodelinant, des frisettes, des sons de voix, ça ne fait pas bien lourd en termes de description, vous ne trouvez pas ? Alors, oui, je l'avoue, eux aussi durent disparaître. Mal aimés de leur créateur et profondément inutiles, il faut bien le dire, je les ai tout simplement effacés de l'histoire. Et sans cérémonie, encore.

Faut pas déconner.

Après un léger temps de réflexion durant lequel je savourai, je crois, mon petit plaisir coupable, je me mis en tête de quitter les lieux. Je franchis la porte donnant sur la rue que je venais d'imaginer, de créer, puis sortis de ma poche un calepin. Il y avait dans celui-ci la liste des choses que je devais essayer pour trouver un remède à mon mal de dos. Tous les éléments en étaient rayés, sauf un. Le dernier. Je tirai un stylo de l'intérieur de ma veste puis barrai à contrecœur cette dernière solution possible. Il était inscrit :

Les écrivains anonymes

« Et je crois bien que vais continuer d'en faire partie pendant un bon moment. » Dis-je à une passante un peu éberluée, et stressée à l'idée de ne pas savoir ce qui l'attendait au-delà de la rue… 

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