Jonathan Chandler - Chapitre Quatre

Julie Rosalie

Chroniques d'une cuvette assassine

            Les élèves de St. Johns étaient des élèves bourrés d'imagination. Bourrés tout court, de temps en temps, mais également bourrés d'imagination. Si je n'avais pas été la cible de leur créativité, je les aurais peut-être même félicités. Après tout, faire preuve d'autant d'intelligence pour détruire une personne, ce n'était pas donné à tout le monde. Le faire avec autant de créativité était encore plus admirable.

            L'épisode du bal d'Halloween m'avait un peu plus enfoncé la tête sous l'eau. Des photos de moi couvert de faux sang circulaient dans l'établissement. Certains petits malins avaient même commencé à m'appeler « Cuvette de menstruations ». Heureusement, cette nouvelle lubie n'avait pas duré plus de quatre jours. Ça n'amusait personne, à l'exception des trois couillons qui avaient eu cette idée de génie. Alors, ça s'est vite arrêté.

            Durant le mois de novembre, des affiches colorées ont fait leur apparition. Punaisées dans les couloirs, elles promouvaient quelques clubs qui manquaient d'adhérents. Il était flagrant que certains clubs avaient plus de succès que d'autres. Pour une pom-pom girl à engager, plus d'une trentaine de filles se sont inscrites. Il en allait de même pour l'équipe de football locale. Même la chorale parvenait à trouver de nouveaux fidèles. Le club de sciences, en revanche, tirait la tronche.

            Une journée était organisée pour tenter sa chance dans l'un des clubs. Tandis que les blondes à queue de cheval se précipitaient pour auditionner en tant que cheerleader et que d'autres s'imaginaient être le nouveau Jean Valjean du spectacle de fin d'année, moi, je me suis dirigé vers le club de sciences. J'étais le seul devant la porte. Attendez, laissez-moi rectifier : il y avait deux personnes quand je suis arrivé. Ces deux personnes sont parties quand elles m'ont vu au bout du couloir. Rectification terminée.

            Un dernière année a ouvert la porte. Il a soupiré en me reconnaissant. Discrimination à l'embauche. Ça commençait bien. Le jeune homme s'est tourné vers l'intérieur de la salle.

-          Les gars, c'est Chandler.

Il y a eu un silence. Silence durant lequel j'ai préféré admirer mes chaussures.

-          Fais-le entrer.

Le dernière année m'a fait entrer dans la salle. Dès mon arrivée, des étoiles ont brillé dans mes yeux. Il y avait des maquettes partout. Des reproductions de système solaire beaucoup plus stylés que ceux que l'on voit dans les lycées de séries télé. Des microscopes dernier cri. D'énormes encyclopédies qui suppliaient qu'on les lise. Je devais faire partie de ce club.

Assis derrière une grande table, deux lycéens me regardaient. J'ai reconnu l'un d'entre eux. Il avait assisté à ma présentation catastrophique. Lui aussi m'avait reconnu. Le troisième est allé s'asseoir près d'eux. Le plus à gauche, un blond à lunettes, a désigné une chaise. Je m'y suis installé, moyennement serein. Un nouveau silence a envahi l'espace. Je ne savais plus où me mettre. Finalement, Lucas, le dernière année qui m'avait fait entrer, a pris la parole :

-          Pourquoi vouloir intégrer le club de sciences ?

-          Je suis passionné par la science, depuis que je suis gamin. Ça me fascine, j'adore essayer de comprendre les réactions chimiques provoquées par tel ou tel élément ou étudier le comportement de micro-organismes. Et puis, surtout, j'aime savoir d'où je viens, en tant qu'être humain. J'ai une édition magnifique de L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux chez moi. Je l'ai lue une quinzaine de fois, je pense, et je la feuillette encore aujourd'hui. Je…

Nouveau silence. Je ne savais pas si je devais avancer d'autres arguments ou si ma passion pour la science était suffisamment manifeste. J'ai observé les visages. Graham, le blond à lunettes, a fini par me sourire. Lucas a hoché la tête. Quant à Austin, le troisième du groupe, il était plus réticent. Il ne voulait pas de moi. Il ne voulait pas de Cuvette dans son club.

-          Pourrais-tu sortir un instant ? m'a-t-il demandé. Nous devons délibérer.

-          Austin, a lancé Lucas, c'est le seul candidat. Il n'y a pas à délibérer.

-          Moi, je veux délibérer.

Lucas a haussé les épaules et m'a fait signe de sortir. J'ai obéi et ai été attendre sagement dans le couloir. Adossé au mur du club, des échos me parvenaient. J'ai de suite reconnu la voix de Austin, plus aiguë que celles de ses compères.

-          Nous ne pouvons pas l'accepter !

-          Tu l'as entendu ? a répondu Lucas. Ce type est véritablement passionné, comme nous trois ! Ce serait idiot de ne pas l'accepter sous prétexte que quatre-vingt pourcents du lycée le déteste pour je ne sais quelle raison.

-          Tu n'étais pas là le jour où il est arrivé. Moi, j'y étais.

Il était au troisième rang. Je m'en souvenais parfaitement. Je me souvenais de ses taches de rousseur.

-          Et alors ? Il s'est foiré sur sa présentation, il n'a pas tué ta mère !

-          Mais les gars, il en va du prestige de notre club !

-          De quel prestige tu parles ? a demandé une troisième voix.

La voix de Graham, malgré son physique de grande tige, était plus chaude et plus posée. Presque apaisante.

-          Le club de sciences n'a jamais été un club de prestige. Il suffit de compter le nombre de membres. Personne ne veut s'inscrire au club de sciences, tout le monde veut être pom-pom girl ou quaterback. Alors, si Chandler a envie de faire partie de notre club, pourquoi pas, après tout ?

-          Graham a raison, Austin. Avant que Chandler débarque au lycée, c'étaient nous les mal-aimés de St. Johns. Pourquoi ne pas lui laisser une chance ?

Austin n'a pas répondu. Ou alors, je n'ai pas entendu sa réponse. C'était le moment qu'avaient choisi deux élèves pour me jeter un café brûlant à la gueule. J'ai hurlé, plus de surprise que de douleur, et les ai regardés partir en rigolant. Je me suis demandé ce que ça faisait, d'être respecté par les autres. Pas aimé, juste respecté. Je n'ai pas eu le temps d'y penser bien longtemps. Lucas avait rouvert la porte et me faisait signe d'entrer. Je n'ai quitté la salle que trois heures plus tard. J'y étais entré en tant que Cuvette postulante. J'en suis sorti en tant que nouveau membre Jonathan.

Les réunions du club de sciences avaient lieu tous les mardis et les vendredis soir de dix-huit heures à vingt heures. Nous en profitions pour approfondir les sujets abordés en cours, par le biais de recherches et de lectures spécialisées. Certains développaient des projets plus personnels. Un professeur de chimie venait de temps à autre jeter un œil mais il ne restait jamais plus d'une heure. Les réunions étaient en général assez calmes. Mais je m'en fichais : c'était un instant qui n'appartenait qu'à moi et durant lequel Cuvette cessait d'exister. Alors, j'adorais aller au club de sciences.

Nous ne nous parlions pas beaucoup. Lucas et Graham, tous deux en dernière année au lycée, travaillaient d'arrache-pied pour obtenir une bourse et partir étudier dans l'université de leurs rêves. L'un voulait travailler dans la recherche médicale et passait toutes les réunions le nez collé à ses échantillons de cellules souches. L'autre se passionnait pour la génétique et ambitionnait de faire carrière dans ce domaine. Même s'ils étaient tous les deux très agréables à mon encontre, nous ne nous parlions que très peu. J'avais donc décidé de me rapprocher d'Austin.

Cela faisait deux semaines que j'avais rejoint le club. Je n'avais pas de projet personnel mais j'avais des microscopes à ma disposition. Lucas et Graham s'étaient absentés ce soir-là. Des dossiers de bourse à préparer. Austin et moi étions seuls. J'ai décidé d'engager la conversation.

Quelques jours plus tôt, monsieur Ingman, notre professeur de chimie, m'avait proposé de participer à un concours annuel orienté sur la protection de la nature et le renouvellement des énergies. Pas très sexy comme sujet, j'en conviens. Mais monsieur Ingman semblait penser que mes compétences et mon adoration sans borne pour la science me permettraient de me faire remarquer lors de ce concours. J'avais effectivement des capacités, mais je n'avais aucune idée. Austin, en revanche…

-          Austin, je voulais te parler de quelque chose.

-          Si c'est à propos du concours, oublie-moi.

Je l'ai observé quelques secondes, hébété.

-          Tu es au courant ?

Il a levé les yeux de son microscope.

-          Tes moindres faits et gestes sont observés, analysés et critiqués par l'ensemble du lycée. Alors, oui, je suis au courant.

Je me suis assis à côté de lui.

-          J'ai besoin d'aide, je ne sais pas quoi faire.

-          Pas mon problème, a grogné Austin avant de retourner à ses affaires.

Agacé, j'ai éteint la lumière de son microscope.

-          Putain, c'est quoi ton problème ?

-          Je sais que tu n'as jamais voulu de moi dans ce club, mais, maintenant que j'y suis, j'aimerais que l'on s'entraide, toi et moi. Tu as des idées, je peux t'aider à les faire évoluer.

-          Qui te dit que j'ai besoin de toi ?

J'ai désigné le classeur posé auprès de lui.

-          Ça fait combien de temps que tu bosses là-dessus ?

-          Les plus grandes inventions ne sont pas nées en un jour.

-          Combien de temps ?

Austin a soupiré.

-          Deux ans et demi.

Il a poussé le classeur.

-          J'y suis presque, je le sais. Il me manque quelque chose mais je ne sais pas quoi.

-          Laisse-moi t'aider.

Austin ne voulait pas de mon aide. Ce soir-là, il a refusé ma main tendue. Je ne lui en ai pas tenu rigueur. Néanmoins, une semaine plus tard, il est venu me parler au club. Même Lucas et Graham ne s'y attendaient pas. Il m'a demandé mon aide. En échange, il m'aiderait à son tour sur ce concours.

Austin a tenu sa promesse. Je l'ai aidé à finaliser son projet, il m'a aidé en retour à trouver des idées pour le concours. Nous avons passé des soirées ensemble à réfléchir, à imaginer des concepts. J'avais des idées, mais elles étaient souvent mauvaises. Austin était là pour me le démontrer. Puis, un soir de décembre, il y a eu la bonne idée. Celle dont j'avais besoin. Celle qui me ferait gagner le concours et qui m'aiderait sûrement à décrocher la bourse qui allait avec le premier prix.

Pour fêter cela, Austin et moi sommes sortis boire au verre au bar d'à côté. Les lycéens de St. Johns y venaient souvent. Les prix étaient raisonnables, les serveurs étaient gentils. La décoration rendait hommage aux légendes du rock n'roll américain et du Elvis passait en boucle de vingt heures à deux heures du matin. Nous étions dans ce créneau. Love Me Tender. La chanson préférée de ma mère.

-          Je voulais m'excuser, a commencé Austin, pour la façon dont je t'ai accueilli dans le club.

-          J'aurais sûrement fait pareil. C'est humain.

-          Non, c'est juste con.

Il a pris une gorgée de son soda.

-          C'est con de mépriser quelqu'un à cause d'une présentation. Je veux dire, c'est juste une présentation foireuse.

-          On ne parle plus de « foireuse » à ce niveau-là, ai-je souri.

J'ai attrapé une poignée de cacahuètes. Austin est resté pensif un instant.

-          J'ai entendu parler de ton histoire avec Lane Coulter.

J'ai fait un vague signe de la main. « Laisse tomber, c'est du passé. »

-          C'est une fille bien. Vraiment. Elle est toujours prête à aider, elle est toujours très souriante. C'est juste qu'elle rêve de nager avec les gros poissons. Elle a tenté d'intégrer l'équipe des pom-pom girls l'année dernière.

-          Et… ?

-          Elle a été recalée. Mais ça, c'était couru d'avance. Elle est trop petite et trop « grosse ».

Austin a mimé des guillemets. J'ai soupiré. La moquerie facile et les préjugés touchaient tout le monde à St. Johns. J'ai mieux regardé Austin. Avant mon arrivée, il faisait partie de ceux dont on se moquait. Lui, Graham, Lucas. Ils avaient été les parias de St. Johns. Le lycée était un monde cruel et un triste microcosme de notre société. Un monde où les plus grands tapaient sur les plus petits et où les plus petits finissaient par penser qu'il était normal d'être tapé par les plus grands.

J'ai payé les deux sodas, pour remercier Austin, et nous avons quitté le bar. Lui partait à gauche, moi à droite. Nous avons parlé encore quelques minutes. Nous avons reparlé du concours. Nous étions heureux. Nous nous sommes tapés dans les mains avant de nous prendre dans les bras. Comme deux vieux potes qui se connaissaient depuis toujours. Finalement, nous nous sommes salués et chacun est parti de son côté.

Nous nous sommes donnés rendez-vous les jours suivants pour continuer à travailler sur le concept que nous avions trouvé. Un jour, il venait chez moi. Le lendemain, j'allais chez lui. Nous travaillions également au club et continuions encore au bar. Ce concours occupait toutes nos pensées. Nous n'avions plus conscience du monde extérieur tant nous étions passionnés par ce que nous faisions. Nous aurions dû, pourtant. J'aurais dû. Pour la sécurité d'Austin, j'aurais dû.

D'étranges affiches ont commencé à faire leur apparition au lycée vers la fin de novembre. Elles étaient noires et ne promouvaient ni groupe de musique, ni club, ni événement organisé. Rien. Juste l'adresse d'un site Internet. Je n'y ai pas prêté plus d'attention. Cela m'interpellait, bien sûr, mais je connaissais trop la créativité malsaine des élèves de St. Johns pour m'aventurer sur ce site. J'ai passé mon chemin et me suis rendu en classe.

Le lendemain, un numéro masqué m'a envoyé une photo. Celle d'une de ces affiches noires. Aucun message n'accompagnait cette photo mais je sentais bien qu'on voulait que j'aille sur ce site. J'ai ignoré le message. Ce site n'avait sûrement rien de bon. Toute la journée, les élèves m'ont pointé du doigt en rigolant. Ça avait très certainement un rapport avec le site mais je ne voulais toujours pas m'y intéresser. Les élèves riaient de moi, j'en avais l'habitude. Pourquoi me faire plus de mal en allant consulter ce putain de site ?

Le soir, j'ai rejoint Austin, Graham et Lucas au club de sciences. Austin et moi avions presque fini notre projet, nous devions terminer d'écrire le dossier qui l'accompagnait. Quand je suis arrivé au club, Graham et Lucas travaillaient chacun de leur côté. La bourse qu'ils espéraient tant était à portée de main. Ils ne devaient pas relâcher leurs efforts. Je les ai laissés tranquilles et ai été retrouver Austin. Les yeux rivés sur son microscope, il ne m'avait pas entendu arriver. Du moins, c'était ce que je croyais.

-          Salut Austin !

Pas de réponse. J'ai réitéré mon salut. Toujours rien. J'ai éteint la lumière de son microscope.

-          Putain !

Il a rallumé son microscope et s'est remis à bosser. Je suis resté quelques secondes, immobile, sans comprendre. Pourquoi une telle froideur à mon égard ? Hier encore, nous nous imaginions remporter le premier prix du concours grâce à notre camaraderie sans faille.

-          C'est quoi le problème ? ai-je fini par demander.

Pas de réponse. J'ai de nouveau éteint son microscope.

-          Arrête de faire ça !

-          C'est quoi le problème ?

Austin a bruyamment soupiré.

-          Tu as vu les affiches ? a-t-il dit.

J'ai hoché la tête.

-          Tu n'as pas été consulté le site, n'est-ce pas ?

-          Je sais déjà que ce site a été créé pour se foutre de ma gueule, alors à quoi bon ?

Austin a rallumé son microscope.

-          Le problème, Jonathan, c'est que tu m'as entraîné dans ta merde, cette fois.

Il s'est penché sur son appareil.

-          Si tu l'éteins encore une fois, je te pète les tibias.

Je me suis éloigné d'Austin, perplexe. Que voulait-il dire par « tu m'as entraîné dans ta merde » ? Du coin de l'œil, j'ai aperçu Graham qui m'observait. J'ai tourné la tête. Il était de nouveau plongé dans son travail. Je devais aller voir ce site. Je devais comprendre. J'avais enfin des amis. Du moins, des gens à qui parler. Je ne pouvais pas laisser une énième rumeur me prendre ça.

Je me suis installé devant l'un des ordinateurs du club. J'ai retrouvé la photo qui m'avait été envoyé et ai tapé l'adresse du site. J'ai hésité. Avais-je vraiment envie de savoir ? J'ai jeté un regard du côté d'Austin. Non, je n'avais pas envie de savoir. Mais j'avais visiblement apporté des ennuis à Austin. Je devais savoir. Alors, j'ai lancé la recherche. Ce que j'y ai découvert m'a donné la nausée.

Des élèves avaient apparemment remarqué la toute fraîche amitié qui s'était créée entre Austin et moi. Mais ces mêmes élèves avaient décidé que j'avais eu tort de chercher à me faire des amis. Alors, ils s'en étaient pris à Austin, pour lui suggérer de manière très subtile de s'éloigner de moi.

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