La bouffonne du roi

plumedesang

Petite nouvelle que je viens de terminer, inspirée par l'image de couverture.

Il était une fois un couple et leur fille, qu'ils chérissaient plus que tout. Bien que de condition modeste, ils ne se privaient pas pour gâter cette dernière et lui offraient régulièrement de somptueux jouets, déguisements et poupées. Car, en effet, le plaisir et le ravissement des enfants était leur vocation. Fabricants de jouets, ils ne cessaient de faire le bonheur des petits. Ils tenaient une boutique en ville, où ils vendaient leurs créations. Autrefois, les affaires étaient prospères, mais depuis un an, ils couraient à leur perte. Un confiseur s'était installé juste en face de leur échoppe. L'enseigne, décorée de bonbons et gâteaux de couleurs vives, attirait les enfants comme des mouches, telle la maison de la sorcière d' Hansel et Gretel. Plus aucun d'entre eux ne se précipitait dans la boutique à la devanture délavée. Tous, sauf une. La fille des deux artisans continuait de s'émerveiller face aux créations de ses parents. Elle se promenait de rayon en rayon, essayant un costume d'Arlequin par ci, faisant la causette à une poupée par là. Malgré leur déclin, le couple était heureux de voir le désintérêt total de leur fille pour les sucreries de l'échoppe voisine. Mieux, ils se réjouissaient de continuer à faire le bonheur de cette dernière. Ils auraient pu continuer à vivre ainsi de leur modeste condition pendant longtemps encore, mais un jour, le confiseur d'en face alla trop loin.


C'était un jour de novembre. La pluie tombait en trombes, inondant les trottoirs, ruisselant sur les façades des bâtiments. Un temps morose, annonciateur de la catastrophe qui se profilait à l'horizon pour nos deux fabricants. En effet quelle ne fut pas la surprise et, surtout, le mécontentement du couple lorsque se présenta dans leur boutique le responsable de leur faillite. En effet, celui-ci, tout guilleret, se tenait en face des commerçants, documents en main, afin de racheter leur boutique. La confiserie ne suffisant plus à contenter ses envies de grandeur, il souhaitait aussi, désormais, se lancer dans la vente de jouets importés d'extrême Orient. Nos deux artisans, choqués par l'arrogance de cet individu, protestèrent vivement. Il n'était pas question de laisser ce malfrat, qui, de surcroit, n'y connaissait rien en jouets de qualité, s'approprier leur affaire pour en faire une enseigne bas de gamme. C'est ainsi qu'ils le mirent à la porte. Mécontent de cette entrevue, le confiseur les menaça: si ils ne cédaient pas, il ferait saisir la boutique et se l'appropriait, quoi qu'il arrive. Il savait que le couple était endetté jusqu'au cou. Ce qu'il ignorait, en revanche, c'est que ses rivaux avaient plus d'un tour dans leur sac.


En effet, issue d'une longue lignée de sorcières, Meredith, la frêle femme qui tenait une boutique de jouets avec son mari, André, et sa fille, Ophélia, avait conservé le savoir, transmis de génération en génération, dans une malle, fermée à double tour. Elle ne se séparait jamais de la clé, accrochée en permanence autour de son cou. Elle n'avait jamais ouvert la malle depuis que sa mère lui avait transmis le précieux grimoire, renfermant tout le savoir familial. Jamais... jusqu'à ce jour. Lorsqu'elle introduisit la clé dans la serrure, l'odeur de cuir, mêlée à celles de vieux papier et de poussière la réconforta aussitôt. Elle s'était enfermée dans son cabinet personnel, où, ni sa fille, ni son mari, n'avaient le droit d'entrer. Elle y passa toute la nuit.


Au petit matin, son œuvre était fin prête. Il s'agissait d'un magnifique masque, en or et cuivre, surmonté de deux oreilles de chat. Si l'objet était splendide, il n'en restait pas moins dangereux: doté d'un charme puissant, quiconque le revêtait sombrait aussitôt dans la folie. Et Meredith comptait bien que quelqu'un en particulier succombe à la tentation de le porter: cet arrogant confiseur. Il voulait débarrasser sa famille de leur bien le plus précieux, elle n'allait pas se laisser faire. Elle comptait ainsi apporter le masque au vil personnage en main propre, en gage de leur reddition, et espérait que ce dernier tomberait dans le piège. Bien sûr, tout ne se passa pas comme prévu.


Ophélia, qui, comme à son habitude s'amusait avec les créations de ses parents, avait surpris sa mère, sortant de son cabinet, le somptueux masque sous le bras. Elle fut aussitôt conquise par l'objet et réclama à sa mère de l'essayer sur le champ. Naturellement, cette dernière refusa catégoriquement, prétextant que c'était un cadeau pour le fils de quelqu'un de très important et qu'il ne fallait surtout pas l'abimer. Elle s'apprêtait d'ailleurs à l'amener sans tarder à son destinataire, quand trois coups retentirent à la porte. André étant encore endormi à une heure si matinale, Meredith alla ouvrir... et par mégarde, posa le masque sur une table, dans le couloir. Ophélia, malgré le refus de sa mère, se faufila sur la pointe des pieds jusqu'à la dite table, s'empara aussi discrètement que possible de l'objet de sa convoitise et l'enfila...


...Meredith était en pleine dispute avec des huissiers lorsqu'elle entendit le cri strident poussé par sa fille. S'apercevant qu'elle ne portait plus le masque sous le bras, elle comprit de suite l'horreur de la situation qui allait s'ensuivre. Elle claqua la porte au nez des deux silhouettes abasourdies et se rua dans le couloir. Ses craintes furent confirmées: Ophélia n'avait pas résisté à la tentation d'essayer le masque.


Plus rien ne fut pareil. Plus les jours passaient, plus la situation empirait. André, qui était encore dans les bras de Morphée lorsque la catastrophe s'était produite, avait interrogé sa femme sur le changement brutal d'attitude de leur fille. Ne croyant pas aux mensonges que lui débitait à chaque fois Meredith, cette dernière s'était finalement vue contrainte de lui révéler la vérité. Fou furieux à l'idée que sa femme était responsable de la folie dans laquelle avait sombré leur fille, il quitta dans les jours qui suivirent le domicile familial, pour commencer une nouvelle vie loin, très loin. Meredith fut laissée seule avec Ophélia... Ne supportant plus de voir sa fille dans un tel état, et ne connaissant pas de moyen de défaire son acte, le grimoire n'en mentionnant aucun, elle mit fin à ses jours. Ophélia était désormais seule, plongée dans la folie et livrée à elle même.


Les années passèrent. Ophélia était désormais une jeune femme. Toujours aussi folle, elle était, de surcroit, à la rue. Grimée de son masque de chat, elle dansait, chantait, faisait des pitreries dans les rues de la ville. Les passants s'arrêtaient sur son passage, le plus souvent pour se moquer. Bien qu'atteinte, elle n'en demeurait pas moins une très jolie femme, si bien que plusieurs homme, profitant de son déséquilibre mental, abusèrent d'elle. A quoi bon payer une catin, lorsque l'on peut avoir bien mieux gratuit? C'est ainsi que l'existence d'Ophélia fut connue par le roi.


Un de ses conseillers, de passage en ville, avait, comme tout le monde, remarqué la jeune femme. Hilare aux pitreries de la belle, il n'était pas insensible à ses charmes, et avait donc, comme beaucoup d'autres avant lui, passé du bons temps en sa compagnie. De retour au palais, il s'était longuement vanté auprès du roi de ses ébats avec cette jeune beauté à la cuisse très facile. Intrigué, ce dernier avait donc voulu voir le spectacle de lui même. C'est ainsi qu'il se déplaça en personne dans la ville où errait Ophélia.


Arrivé sur place, il ne mit pas longtemps à la trouver. En effet une seule femme correspondait à la description de son sujet et il n'était pas difficile de faire le rapprochement: aucune femme n'arborait de masque et sautillait d'un pied sur l'autre en s'époumonant de la sorte. Lorsqu'il la vit, le roi fut amusé par ses pitreries et séduit par sa beauté. Il décida sur le champ de l'emmener à la cour et de faire d'elle sa bouffonne et sa favorite. Ophélia, dans son état, accepta de le suivre docilement.


C'est ainsi que bien que folle, Ophélia connut des jours meilleurs au palais.

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