La chasse à la boite

Hervé Nouvel

Je me baladais seul en forêt, mon frère n’avait pas voulu m’accompagner, il avait des choses à faire ! Depuis la fin des combats il était parfois bien mystérieux, semblait souffrir intérieurement, puis refaisait surface…

Mais non ! Il avait un côté secret, discret plutôt. Allez, encore une histoire de femme, voilà tout !

Puisque j’étais seul je décidais de progresser en toute discrétion, une habitude de maquisard. Sans trop y croire j’espérais croiser des animaux sauvages, des oiseaux, ou même des champignons.

Bien sûr ce n’était plus la saison mais je m’amusais à chercher. Effectivement j’en trouvais un tout desséché, un trophée qui en vaut bien d’autres.

Je décidais de pousser plus loin que d’habitude. J’avais du temps, et passé une clairière à l’écart, on pouvait rejoindre l’ancienne route du génie, oubliée de tous mais excellent raccourci pour un retour au village compatible avec l’heure de la soupe.

Les branches se faisaient plus basses, je m’imaginais trappeur ne trappant rien mais sans peur, les crocus sauvages ne sont pas dangereux.

Je savais que la clairière approchait. Adossée au rocher côté nord, elle était un peu en contrebas, bien ceinturée de chênes verts poussés en sauvageons épais du côté sud par lequel j’arrivais. Elle était quasi indécelable sauf à un œil averti. J’entendis un coup de feu, puis encore un…

Dès le premier j’avais stoppé, il avait porté au cœur, j’ammenuisais mon souffle pour m’amplifier l’ouïe.

Je perçus un chuintement, un couinement, un crissement, une plainte, puis une voix. Un homme parlait pour lui-même.

« Je l’ai bien eue cette salope ! »

Les coups de feu m’avaient tendu comme un arc, mes années de maquis rendu prudent et silencieux comme un chat. L’homme ne parlait plus mais je l’entendais remuer sans méfiance.

De mon abri, je mis un moment à comprendre la scène.

Le feuillage épais me demandait de prudentes contorsions. Je surplombais cette sorte de théâtre antique dont j’étais le seul spectateur, le seul de cette minuscule arène où un homme venait de sacrifier à bout portant une panthère enfermée dans une cage.

L’animal placé contre la petite falaise, l’homme me tournait le dos.

J’avais entendu parlé de cette ignominie, de cette chasse à la boite, des « hommes » jouaient à tuer des bêtes féroces, c’est vrai, mais qui ne tuaient jamais par vice. Et voilà que dans ce coin de paradis provençal un abruti de la pire espèce avait trimballé une cage avec sa panthère.

Il avait tout un attirail de chasse, des victuailles, des bières, des cartouchières, deux fusils, dont un à lunette pour tirer à même pas quinze mètres ! Il ne s’en était pas servi d’ailleurs, l’arme était appuyée contre un tronc assez loin de la cage, presque à ma main.

La bête agonisait alors qu’il lui parlait, grisé par son fabuleux exploit, découvrant émerveillé, sa toute neuve éloquence. Il ne pensait même pas à l’achever, accroupi un genou en terre, l’autre levé tel un chevalier présentant la tête de l’ennemi à son Roi.

La souffrance de l’animal qui fut magnifique me toucha...  (à suivre)

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