La Chasse aux Oeufs

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Tant que ce n'est qu'une fois par an...

Noiram se leva en toute hâte de sa sieste. C'était le jour le plus important de l'année (enfin l'un des jours les plus importants de l'année, probablement le troisième) et elle entendait déjà ses petits cousins piailler dans le salon.

Noiram sauta de son lit, couru jusqu'à son gros coffre à jouets, y farfouilla quelques instants et en tira la tant attendue couronne d'indien rouge et blanche qu'elle rangeait là précieusement toute l'année. Elle s'observa dans la glace ronde de sa coiffeuse, coiffa sa coiffe, appliqua deux traits de rouge à lèvres foncé sur ses joues, puis inspira un grand coup. Ça y était, Noiram-tout-court n'était plus, Noiram Casse Fèves La Grande était là, de nouveau.

Car aujourd'hui était le jour.

Aujourd'hui était le jour de la Chasse aux Œufs.

§

« Ne chahute pas trop avec tes cousins, d'accord ?

- Pffffouimman

- Et ne traînez pas trop, si vous ne les trouvez pas tous ce n'est pas grave d'accord mon amour ?

- Ouiouiouiouioui

- Je t'embrasse mon cœur, tu es très belle comme ça en indienne, amusez-vous bien les enfants ! Et n'oubliez pas cette année, il y a un lapin ! »

Maman partit et Noiram Casse Fèves resta seule avec ses cousins. Lentement, sur le carré d'herbe fraîche, elle se retourna pour inspecter ses troupes.

« Troisième Grade Pitiver !, cria-t'elle.

Un soldat en treillis armé d'une mitraillette en bois, Nathan, cinq ans, son petit cousin du côté de son père, se mit au garde à vous, une traînée de morve verte lui coulant le long des lèvres.

- Présent, m'dame !, renifla-t'il bruyamment.

- C'est chef, bleu-bite ! Nanko le Chasseur du Grand Nord de Glaces à l'Eau !

- Ma hache est à votre service, chef des steppes de l'est !, répondit Sylvain, son plus grand cousin, né le même jour que Noiram mais trois ans plus tôt.

- Parfait ! Et enfin…, là, Noiram, soupira. Princesse Lewellynn l'Elfe Magique de la Forêt Enchantée à la Fraise… Sérieux, Nathalie, t'es sûre que tu veux pas changer de personnage ?

Une adorable petite fille aux cheveux blonds comme les blés s'inclina dans les froufrous de sa robe couleur fraise, chantilly et tralala.

- La douce magie de la forêt des fées est à votre service, ô belle princesse indienne qui sent le cheval et la poussière et la sueur et le fess...

- Oui oui oui bon bon ça va, hein on n'est pas là pour faire des ronds de jambes on a compris, hein, bon. Messieurs, madame, je vous rappelle pourquoi on est là. C'est année, comme toutes les années, c'est pâques, et à pâque…, ici, Noiram laissa planer un petit silence dramatique. A pâque les œufs sont de sortis.

En face, tous se turent, son auditoire frémit.

- L'année dernière, continua Noiram, ces petits fils de putes on prit quatre des nôtres. Nous nous souviendrons tous de Mathieu, Katia, Laurenn et Arthur. Une minute de silence pour leurs mémoires…

- Je croyais qu'ils étaient partis à la maison de Martignolle  ?

- La ferme Princesse Lewellynn ! Bien. Cette année, nous ne laisserons pas de nouveau les erreurs passées ternir notre présent, cette année, nous sommes prêts. Princesse Lewellynn ?

La princesse immortelle et adorablement jolie de la forêt magique agita sa baguette et un éclair rose en jaillit, frappant un bosquet pour en faire aussitôt jaillir les plus délicates fleurs.

- Prête ! Pour l'amour !

- Bien ! Nanko ?

Le guerrier du nord lointain fit un mouvement de sa hache en bois et pointa le ciel au soleil lointain. Aussitôt, quelque part dans la forêt, l'esprit des ancêtres rugit, promettant force et carnage au jeune guerrier.

- Par le sang de mon père, je suis prêt !

- Excellent. Pitiver ?

Le soldat se jeta au sol, fit quelques manœuvres habiles, dégaina sa mitrailleuse et fit mine de tirer vers la forêt. Les balles fusèrent dans l'air et firent voler en éclat l'écorce d'un arbre quelques mètres plus loin.

- Prêt, chef, prêt !

- Parfait !, dit Noiram un sourire carnassier se peignant sur ses traits. Allons bouffer du Kinder, dit la gamine en dégainant une flèche invisible du carquois qui pendait dans son dos. »

§

Noiram progressait lentement dans l'ombre des sous-bois. Les yeux plissés, à l'affût, la chef était en chasse, l'arc bandé, prête à dégommer le moindre petit salopard qui passait à sa portée. Consciente du danger qui régnait dans la forêt silencieuse, vierge de tous animaux sauf eux, Noiram n'avait pas le droit à la moindre erreur, pas cette fois, pas comme l'année dernière…

Il y eut un craquement, sur sa gauche. Un animal ? Impossible, ils avaient tous fuis, alors ce ne pouvait être… Prudemment, elle se fondit dans l'ombre d'un arbre. Là, à quelques mètres d'elle, dans une petite clairière éclaboussée de soleil, l'un d'eux. Un petit, un jeune, un enfant peut-être…

L'œuf se dandinait dans les bruissements de l'herbe fraîche. Haut d'une vingtaine de centimètres, il était gros, rond, possédaient de petits bras et jambes armées de griffes redoutables et pointus. De dos, Noiram était incapable de voir son visage. Sautillant dans les hautes herbes, il semblait être affairé autour de quelque chose sur le sol. Noiram tendit l'oreille. Des bruits de succions, de mastications… Une branche craqua, l'œuf se retourna vers Noiram, ses yeux rouges et perçants se réduisirent à d'imperceptibles fentes… Et s'immobilisèrent. Il l'avait vue ! Dans la gueule de la bête, dans la bouche pleine de dents fines comme des aiguilles du monstre chocolaté, se faisait réduire en bouille le crâne et le tronc d'un jeune lapereau au pelage blanc souillé de sang.

Toutes griffes dehors, il se jeta sur Noiram.

Le geste fut bref, rapide, précis. La flèche déjà encochée siffla dans les airs, percuta l'œuf en plein vol, l'embrocha de part en part et l'épingla dans une gerbe de chocolat fondu à un tronc d'arbre proche. L'œuf agita encore quelques instants les bras, darda sur Noiram un regard chargé de haine, puis la flamme maudite dans ses yeux s'éteignit, et la bête mourra dans un gargouillis infâme.

La chef souffla, mais le repos pour la belle guerrière fut de courte duré. Dans les bois, non loin de sa clairière, un cri retentit.

« Par la barbe d'Odin ! Reculez, maudits ! »

Nanko ! Le guerrier du Nord ! Noiram reconnu aussi les cris suraigus de Lewellynn la princesse elfe. Ils étaient en danger ! Par les esprits anciens, elle devait les aider ! La chef abandonna son trophée agonisant et couru à travers les bois vers ses camarades en détresse.

§

Trop nombreux… Ils étaient trop nombreux… Nanko tituba, s'appuya au pilonne pour reprendre son souffle, tranchant d'un moulinet de hache la tête de la énième poule qui lui sautait à la figure en hurlant. Combien étaient-ils ? Une vingtaine, une trentaine ? Nanko n'arrivait même plus à les compter, parmi la masse grouillante qui s'étalait au pied du belvédère. Un peu plus loin, Lewellynn agitait sa baguette et projetait de salve d'énergie sur les monstres, œufs et poules mélangés, qui explosaient en grandes gerbes maronnasses. Mais de nouveau, d'autres surgissaient, ils en tuaient dix, vingt apparaissaient, jaillissants de fourrés par vague chocolatée.

Une flèche passa en sifflant près de son oreille, embrochant quatre poules en plein vol ! Dos au belvédère, sortant de la forêt, arrivait Noiram décochant flèche sur flèche !

« Défendez-vous, défendez-vous bon sang ! C'est l'invasion !, cria la guerrière.

- Ils sont trop nombreux, chef !, hurla Lewellynn par-dessus les cris et le tapage du combat, nous n'y arriverons pas ! Les parents en ont beaucoup trop pris !

- La cloche, riposta Noiram. Il faut trouver la cloche ! »

C'était la seule raison qu'une telle horde soit présente, une cloche, une cloche devait se trouver dans les parages. Esquivant l'assaut d'une poule dont elle arracha la tête avec les dents, Noiram fouilla les alentours du regard. Là ! Sur le toit du belvédère. Portée par d'obscurs courants, la cloche sonnait dans l'air, lâchant sur eux les miasmes et les horreurs venus du Monde Endormis.

« Nanko ! Là-haut !, cria Noiram. Jette-moi ! »

Nanko leva les yeux et vit la cloche. Saisissant Noiram qui courrait sur lui, il fit appel aux esprits ancestraux de son clan pour réunir la force nécessaire afin de jeter la guerrière dans les airs. La forêt lui répondit en écho et la guerrière s'envola.

Le vent sifflait aux oreilles de Noiram. Quatre mètres, trois mètres, la cloche se rapprochait, sa surface grêlée et constellée de cloques de chocolat fondu indiquant qu'elle était en surchauffe, enfantant à toute vitesse œufs et poules pour les submerger sous la masse… Deux mètres… Nanko n'y arriverait pas, elle n'avait pas assez de vitesse !

« Lewellynn !, hurla-t'elle. »

Lewellynn hocha la tête. Abandonnant le combat, qui de toutes façon serait perdu si la cloche restait en vie, elle planta son bâton dans le sol et murmura quelques paroles en ancien elfique.

« Lelkodo la dorian, oraska no pepito, shawarma gorgozonla… Chausson aux pommes kowabonga ! »

Les cieux se déchirèrent, et un éclair en jailli, frappant de plein fouet la cloche maudite qui chût au sol dans le grondement du tonnerre.

Nanko fondit sur elle et lui asséna un coup de hache, Noiram tomba des cieux telle une furie ailée et lui enfonça profondément deux flèches dans sa matrice.

Enfin, la cloche rendit l'âme, entraînant dans la mort tous les enfants maudits qu'autour d'elle elle avait enfantée.

Les trois chasseurs se posèrent dans l'herbe, haletants, soulageant leurs tensions et leurs blessures. Noiram passa en revue ses troupes. Nanko boitait, une profonde entaille courant sur la cuisse du barbare. Lewellynn quant à elle se tenait le ventre, la courageuse princesse ne disait rien, mais à voir l'éclat infiniment pâle de sa peau, il était certain qu'elle avait perdu beaucoup de sang. Si la chasse n'était pas finie, il était sûr qu'aucun d'eux n'auraient pu la continuer. Quant à Pitiver…

« Où est Pitiver ?, demanda Noiram, se rendant compte de l'absence du soldat. Les deux chasseurs se regardèrent, et Nanko tourna la tête vers elle.

- Et bien, tu te souviens quand ta mère avait parlé de lapin… »

§

Au sommet de la cascade, Pitiver tremblait. Le bruit de l'eau, l'odeur de la mousse, l'humidité des roches luisantes… Un peu plus loin, plus bas dans la plaine, le jardin et la maison. Là, ses amis qui l'attendaient peut-être, et quelque part entre les deux… Le lapin.

Mince !, pourquoi Nathan l'avait suivi ? Pourquoi s'était-il cru capable de s'occuper, lui, lui tout seul simple soldat, d'un lapin ? Un lapin de pâque, adulte ! Il n'avait aucune chance, il fallait qu'il redescende, tant pis pour cette année, les autres se moqueraient de lui mais… Il en avait marre de leurs jeux, il était fatigué, il voulait juste rentrer à la maison, se servir des céréales et regarder la télévision. En plus, ce fusil en bois était lourd, plein d'échardes, et ne tirait même pas de vraies balles !

Nathan s'engagea sur le chemin moussu qui longeait la cascade vers le jardin. Alors qu'il se baissait pour éviter une branche basse, il sentit un frémissement parcourir son épine dorsale. Quelque chose n'allait pas. Quelque chose n'allait plus…Le bruit de la cascade, le chant des oiseaux, tout s'était arrêté ! Il n'entendait plus que son souffle, le sifflement de son souffle, et les battements poussifs de son cœur dans sa poitrine apeurée.

Soudain, derrière lui, il entendit un bruit de pas. Un bruit de pas lourd, un bruit de pas lent qui, consciencieusement, écrasait les branches, écrasait les plantes, les fleurs et les champignons, les escargots et les limaces, les rongeurs et les petits animaux... Un bruit de pas qui broyait milles carapaces d'insectes et qui se rapprochait. Un bruit de pas, lent, mesuré. Le roulement de l'enfer qui s'approchait à ses côtés.

Cloué sur place, comme fondu dans le sol et incapable de bouger, Nathan se retourna. Là, à quelques centimètres de lui, exhalant une odeur puante de chocolat et de viande avariée, se trouvait une tête, une tête horrible, fondue et déformée, au sourire infect, immense et torturé, révélant des dents en caramels, bonbons et marshmallow, et une langue de nougat où grouillait les insectes, les cafards et les rats.

« aLOrS, nAThan, gronda le lapin d'une voix discordante. TU nE cRois plUS En tEs RêVEs ? »

Et le sourire du lapin fondit, et le visage du lapin fondit, et toute sa tête ne fut plus qu'une bouche, une bouche immense, une bouche gigantesque, qui s'élargit, s'élargit, jusqu'à ressembler aux parvis mêmes des enfers, jusqu'à faire deux, trois, quatre ou cinq fois même la taille de Nathan. Le lapin hurla, vomissant sur Nathan un flot de chocolat fondu, de bonbons collants, et de vers tortillant. Nathan se recroquevilla, incapable de bouger, sentant sa culotte s'inonder et les larmes lui monter aux yeux.

Quand soudain, alors que tout semblait perdu, une volée de flèches jaillie de bois, punaisant la tête du lapin en plein dans le flanc de la cascade. Le monstre roula des yeux, une hache siffla dans les airs et trancha son cou, une décharge magique fit pousser fleurs et plantes odorantes dans le reste de son crânes, propulsant ses yeux en deux gracieuses courbes hors de ses orbites. Sortant des bois, Noiram Croque Fèves, Nanko du Nord et Lewellynn Princesse des Elfes apparurent dans la lueur grandiose du soleil couchant.

Noiram s'approcha du lapin, arrachant ses flèches de la paroi et la tête, elle croqua dans une oreille en chocolat et tendit le trophée à un Nathan encore tremblant.

« Chi tu ne chcrois pas ench tesch rêvesch, dit-elle la bouche pleine. Euxch ilsch croient ench toich ! »

Fin

« C'est à cette heure-ci que vous rentrez les enfants ? Mais ?! Par tous les dieux, regardez-vous ! Dans quel état vous êtes ! Allez vous doucher, vite, pas question de goûter tant que vous êtes aussi cracra ! Et n'embêtez pas votre petit cousin Eliott, il vient de perdre une dent, et je crois que ce soir, dit Maman en se retournant, la petite souris va passer… »

Fin ?

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