La débauche sentimentale ( ou presque ).

candice

" La froideur du marbre sur lequel je suis avachi me fait revenir à moi et j'ouvre les yeux. Ces pauvres yeux meurtris par le froid et mes larmes qui ont bien trop coulé me font mal. Je scrute attentivement les alentours, tend l'oreille à la recherche d'un quelconque son .. mais je ne perçois rien d'autre qu'un long silence mortuaire et pesant, une ville dépourvue de tout. Je suis seul. Je suis seul et je ne me souviens de rien. A part ce détail bien sûr. La cause de ma présence dans cet endroit mort. 2 jours auparavant, elle me demandait de la rejoindre. 10 000 foutus kilomètres nous séparaient, et pourtant je n'ai pas hésité. J'ai bouclé hâtivement la première valise qui me tombait sous la main, j'ai sauté dans le premier avion qui passait, et j'ai marché, marché et encore marché, comme si chacun de mes pas était guidé par le son de sa voix. Comme si chaque seconde représentait toute une vie. Comme si chacune de mes respirations me rapprochait de son être. Comme si cet instant allait devenir un cadre idyllique à nos retrouvailles. J'étais à la recherche du fameux pont ancien qui définissait notre point de rendez-vous. Je l'ai cherché, cherché en pensant ne jamais pouvoir le trouver. Puis, il est apparu devant moi comme une grâce de Dieu. Et je l'ai vue. Accoudée au pont, admirant l'eau glaciale qui ruisselait sous celui-ci. Elle était tellement belle que je n'osais plus avancer. J'aurais pu la regarder pendant des heures. Me perdre dans ses yeux pour l'éternité. Je me suis délicatement approché d'elle. Le velours du manteau marron qui soulignait parfaitement sa silhouette est venu embrasser mes doigts quand j'ai posé une main fébrile sur sa taille. Nonchalamment, elle s'est retournée et a plongé son regard dans le mien, brillant d'émotion. C'est alors que j'ai pris conscience que je n'étais rien. Et qu'elle était tout. Toute la beauté du monde se reflétait dans ses magnifiques yeux bleus turquoise. Je n'osais parler. Un sourire de soulagement se dessinait peu à peu sur mon visage, tandis que la mine peinée qu'elle affichait ne présageait rien de bon. Des doutes jusqu'alors inexistants ont traversé mon esprit et j'ai posé un regard interrogateur sur son visage. De la même manière, elle a effleuré d'une main sa splendide chevelure blonde agrémentée d'un bonnet de laine gris chiné, et j'ai contemplé la moue qui venait remplacer ce si beau sourire que je lui connaissais depuis toujours. J'ai lâché l'emprise que j'avais sur son corps et je l'ai admirée. Sans dire un mot. Le regard absent, perdu dans ses yeux livides qui cherchaient un moyen de me fuir. Le silence devint roi, comme si les mots étaient de trop. Nous nous sommes contemplés sans émettre un son. J'aurais pu rester figé devant elle pendant des heures. Son attitude confuse me semblait suspecte. Son courage ayant repris le dessus, elle a parlé. Sa voix suave a caressé le creux de mon oreille, comme si le son produit était le plus beau que ce monde n'ait jamais connu. La douceur de ces mots me fit frissonner d'émerveillement et je l'écoutais. Captivé. C'était comme un bercement continu, un feule doux et enivrant. Puis l'incompréhension a pris place majoritaire en moi. Les deux derniers mots prononcés n'étaient pas exactement ceux que j'avais escompté. Deux mots. Une déchirure. Comme si le monde venait de s'écrouler sous mes pieds. Comme si le vide qui venait de s'ouvrir allait m'attirer jusqu'au plus profond des limites du possible. Comme si mon cœur venait de cesser brusquement tout battement impromptu. Comme si ma vie s'arrêtait soudainement. Comme si ma moitié partait en fumée à jamais loin de moi. J'ai affiché une mine décontenancée, la mâchoire tremblante de chagrin et de froid, puis ses larmes ont coulé, sans bien même m'expliquer le pourquoi du comment. Enfouissant son visage gelé dans son écharpe de laine, elle s'est mise à courir en me tournant le dos. Je l'ai regardée partir, sans bouger, terrassé par ce choc immédiat. Le bruit de ses talons sur les dalles de pierres asymétriques a résonné comme un écho douloureux dans ma tête et je fus anéanti par la répétition persistante des mots si durs prononcés juste avant. Je n'ai pas cherché à la suivre. C'était son choix. J'allais crever de tristesse et de douleur mais je l'aimais trop pour aller à son encontre. J'ai laissé mes larmes inonder mes yeux, tentant une respiration régulière pour ne pas m'étouffer dans mes sanglots, j'ai redescendu prudemment l'allée, les joues piquantes de froid et d'humidité, et j'ai recommencé ma longue marche méditative. La brise glaciale luttait pour agresser mon visage mais j'avançais, tête baissée et le cœur foutu. Je ne vis plus passer les minutes, tant mon esprit demeurait hanté par sa si belle image. J'ai jeté violemment mon sac sur un bout de trottoir délabré, et je me suis posté dessus, en pleurant de plus belle. Je contemplais d'un air vide les gens qui défilaient devant moi, sans jamais les détailler. Puis j'ai allumé une clope. Comme si je voulais en finir. Comme si cette putain de vie me paraissait désormais trop inutile. Comme si je voulais provoquer, engendrer, accentuer ma future descente aux enfers. J'ai saboté mes poumons avec trois autres clopes consécutives et j'ai fermé les yeux. Comme pour tout oublier. Comme pour effacer de ma mémoire cette terrible nouvelle. Je somnolait en pleine rue comme un vieil homme malheureux et perdu. Le froid de la ville et le souffle du vent accablaient mon corps, et je me suis laissé aller dans une profonde inertie frappante, d'une durée insoupçonnable. Puis je me suis réveillé. Mon sang chaud lancinait à l'intérieur de mes tempes, mes yeux probablement rouge écarlate me faisaient mal, et la douleur gardée en moi revint subitement me cingler. J'ai scruté les alentours. La ville n'était plus la même. Comme si cette fille n'était plus la seule à m'avoir abandonné. Comme si j'étais devenu orphelin de tout. Orphelin de soutien, orphelin de l'amour. La dizaine de centimètres de neige qui recouvrait le trottoir vétuste rendait l'atmosphère rigoureuse, voire angoissante. Il n'y avait plus personne. J'étais seul dans cette ville immense, laide et vide. Je ne percevais rien d'autre que ma respiration saccadée, dans ce silence religieux. Je me suis levé comme pour chercher une issue. La semelle de mes bottes a écrasé la neige ternie à mesure que mes pas progressaient. Et l'on n'entendait que ça. Je cherchais une issue. Une issue à cette ville. Une issue à ce que je venais de vivre. Une issue à ma souffrance.Une issue à ma vie. Je ne sais pas vers quoi j'avance. Je n'ai plus goût à rien. Une partie de moi voudrait reprendre le dessus. Prouver sa force. Et l'autre partie veut achever de me détruire. Mais toute envie a disparu. C'est aujourd'hui que je rends les armes. Je vais me laisser dépérir comme un chien esseulé. A quoi bon me battre ... je suis comme déjà mort. Et j'ai marché. Marché, et encore marché ... jusqu'à ce que mon cœur trop fatigué me permette de crever. Ce soir, elle avait tout gagné. "

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