La feuille

Marion Ploix

Je pars. Ce monde, je ne le comprends plus. Je fais glisser le stylo sur une page blanche et je fais l'effort de projeter encore un rêve, un désir possible. Plus d'échappatoire. Les livres ont disparu, quelques rares rescapés ont brûlé sur la place du village hier encore. Dans les regards des voisins, je n'ai vu que peur et résignation.
J'ai chaud. Ces couches de tissus qui m'emprisonnent me démangent et me sont devenues insupportables.

Cinq ans ! Une éternité depuis que ces fous revêtus d'une calme arrogance et de cette colère froide ont fermé les bouches et les cœurs. Dans ce village de montagne mon père est partit le premier, et sans lui l'école a fermé.
Je me souviens des mots qu'il m'enseignait comme d'un rêve qui me hante et qu'il faut taire au plus profond de moi, liberté, respect, ils ont le goût de pierre et sont si lourds à porter... mieux vaut faire comme s'ils n'avaient jamais été prononcés.

Je meurs chaque jour un peu plus de ne pas savoir me révolter. Trop de lassitude et d'effroi.
Mais ce soir, je pars. Je laisserai cette feuille sur la terre humide de la réserve, si proche du charnier que personne ne s'en approche. Dans l'heure sombre d'une nuit qui me voudrait soumise, encore, je fuis. Dans mon sac, un peu d'eau et le carnet de mon père qui est la seule chose qui me reste de lui. Il sera mon tombeau, ou bien mon salut. Si je meurs, je souhaite juste que ce soit rapide. Je redoute de souffrir. Mais rester pour être mariée à ce serpent m'est simplement impossible.

Mes sœurs chéries je ne peux que vous donner mon amour, toujours, et sans doute nous retrouverons-nous auprès de notre cher père dans peu de temps, pardon, pardon...

Il paraît qu'il existe par centaines des lieux fabuleux où l'on vient à loisir prendre parmi des milliers d'autres un livre, que l'on peut ouvrir et lire. Mon seul rêve, si ce monde veut encore de moi, serait d'en voir une un jour, et de laisser errer mes pas au creux de ces allées pleines d'étagères immenses et repues d'une multitude d'histoires humaines. J'en savoure le mot de toutes mes papilles comme on goûterait un met inestimable... bi-bli-o-thè-que... et je ris d'oser penser que la terreur pourrait changer de camp, sous les traits d'un crayon et de quelques feuilles de papier.

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