La Lune

k-short-stories

Illustration by Geralt

C'était devenu le mot d'ordre : défendre la Lune. La défendre de qui, de quoi, cela personne n'était capable de le formuler clairement. Il fallait la défendre, un point c'est tout.

 

Emilio n'arrivait pas à comprendre, il y avait tant de choses bien plus importantes, bien plus tangibles à défendre : les guerres injustes qui profitaient aux uns tandis qu'elles détruisaient la vie des autres, la pauvreté, la maladie, la corruption. Alors pourquoi la Lune ? Et pourquoi pas le Soleil après tout ?


Les gens devenaient hystériques dès lors qu'il tentait d'aborder le sujet avec eux « Comment ?? Toi aussi tu veux la perte de la Lune, c'est ça ? Es-tu un ennemi de la Lune ? Oui tu l'es !! Tu veux la voir disparaître ! Tu n'es qu'un monstre !! »


Partout, Emilio voyait des pancartes, les gens se regroupaient pour manifester, scandant des slogans sans queue ni tête « Pas touche à ma Lune ! ». Le plus ahurissant pour Emilio était le manque de connaissances de la majorité des militants : il avait déjà entendu que la Lune était une planète, que la Terre gravitait autour d'elle et qu'elle risquait bientôt de perdre ses anneaux si on agissait pas très vite.

 

La théorie la plus hallucinante qu'il avait entendu était que, contrairement à ce que l'on avait essayé de nous faire croire, le phénomène de révolution lunaire n'avait rien de normal, car si la Lune disparaissait ainsi, ce n'était pas dû à sa rotation, mais à l'expression de son mal : elle se laissait périr, et au dernier moment, elle se forçait à recouvrir des forces pour réapparaître. Cependant, cela ne faisait aucun doute, un jour ou l'autre, elle ne ferait plus cet effort, et le monde en serait privé à tout jamais.

 

Alors que faire pour contrer cet horrible dessein ? Et bien, lorsqu'Emilio le demandait,  les solutions étaient données par millier, mais à savoir en quoi celles-ci pouvaient être utiles,  personne ne pouvait le lui dire. Il fallait donc s'habiller en gris tous les samedis, effectuer des danses en l'honneur de la Lune, utiliser de l'eau froide pour faire sa vaisselle, manifester, beaucoup manifester, et détester Neil Amstrong, preuve que l'Humain est un être anthropocentré et intrinsèquement cruel. En outre, actes de rébellion infaillibles, il fallait acheter des t-shirts, pantalons, chaussures, chaussettes, caleçons « save our moon », et bien évidemment, haïr nos gouvernements, bien que ceux-ci n'aient que la défense de la Lune à la bouche.

 

En somme, matraquage nuit et jour, à la télévision, à la radio, dans les musiques, dans la littérature, au cinéma, dans les vêtements. Partout, jusqu'au papier toilette, il fallait sauver la Lune. Emilio n'arrivait pas à s'y faire, y avait-il une maladie mentale qui avait soudainement rendu le monde fou?

 

Un jour, tandis qu'il était au travail, il eut le malheur d'exprimer ses réticences sur le sauvetage de la Lune. Ses propos furent rapportés à son employeur qui, révolté, indigné, horrifié par ce manque d'humanisme, le congédia sur le champ. « Notre entreprise véhicule des valeurs de solidarité, d'éthique et de profond respect envers notre patrimoine céleste, et nous ne pouvons employer des salariés qui vont profondément à l'encontre de nos principes moraux ».

 

Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Alors, puisqu'il ne pouvait en trouver, il décida de donner du sens à toute cette mascarade.

 

Ce ne fut pas chose aisée, il fallait agir rapidement, et surtout, de façon totalement anonyme. Il l'enterra au fin fond d'une forêt isolée, à quelques heures de chez lui. Les gens finiraient forcément par la retrouver, mais il s'écoulerait un temps assez long avant que cela ne se produise.

 

Ce fut une véritable déferlante : sur toutes les chaines les programmes avaient été interrompus, les journalistes produisaient une centaine de papiers par semaine, chaque jour dans les rues, une masse humaine marchait tantôt en silence, tantôt hurlante, saccageant, frappant, pillant à tout va. Dehors, des gens se flagellaient, se scarifiaient, s'arrachaient les cheveux, certains allaient même jusqu'au suicide. Tous les citoyens du monde -dans les pays où ils pouvaient se le permettre- s'étaient attachés devant les parlements et avaient commencé une grève de la faim, d'autres avaient tenté de les assiéger, d'autres encore, avait essayé de s'introduire dedans pour tuer les hommes politiques.

 

Le monde entier n'avait que cette question à la bouche «  Qui donc avait volé la Lune ? »

 

Les théories complotistes ne tardèrent pas à apparaître : les gouvernements avaient sciemment volé la lune pour mettre la population dans un état de choc, rendant celle-ci bien plus facilement manipulable. Pour d'autres, plus catégoriques, il n'y avait pas de doute : il s'agissait là du fait d'extra-terrestres, et la Terre devait se préparer, car elle aussi  risquait de se faire capturer.

   

Emilio était complétement dépassé. Certes, il avait fait cela sur un coup de tête, pour se venger de ce monde qui le traitait comme un pariât, mais ses intentions n'avaient pas été mauvaises : il avait réellement pensé que s'il volait la Lune, les gens se rendraient compte de l'absurdité de leur combat et prendraient de la distance par rapport aux émotions qui les guidaient, mais en réalité, cela eu seulement comme effet de transformer leur folie en démence.

 

Le plus atroce fut quand un ensemble de gouvernements de pays alliés désignèrent avec fermeté et sans l'ombre d'un doute le pays qui avait volé la Lune. Emilio ne pouvait y croire : à quoi jouaient-ils ? S'ils tenaient tant à leur chère Lune, pourquoi ne cherchaient-ils pas à la retrouver au lieu d'inventer ce genre d'inepties, sans compter qu'au vu de leurs moyens, ils pouvaient la localiser en quelques minutes !

 

Emilio se sentit devenir fou parmi les fous. Était-ce lui qui n'était pas normal ? Parfois, il semblait plus rassurant de croire que les gens faisaient semblant, qu'ils jouaient tous une gigantesque pièce de théâtre et qu'à un moment ou un autre, on verrait le rideau se baisser. A savoir s'il s'agissait d'une comédie ou d'une tragédie, telle était la question : le monde était devenu un absurde qui en devenait tragique, un tragique qui en devenait absurde.

 

Un soir, Emilio décida de se saouler, pour oublier qu'il vivait dans un monde perdu mais surtout, pour oublier qu'il l'avait rendu encore pire. Une fois ivre, il s'allongea sur le rebord d'un trottoir, la bouteille à la main. Un vieil homme s'approcha de lui :

 

-          Petit, petit ? Tu m'entends ?

 

Emilio recouvrit ses esprits peu à peu.

 

-          Et bah, qu'est-ce qui te met dans cet état ?

-          La… la Lune

-          Je vois… je t'avais pris pour un clochard. Rentre chez toi petit, et repose toi.

 

Emilio ne l'avait pas remarqué aux premiers abords, mais l'homme avait la peau crasseuse et portait des vêtements sales et déchirés.

 

-          Pourquoi dès lors que je vous ai parlé de la Lune, vous en avez conclu que je n'en étais pas un ?

-          Parce les clodos détestent la Lune.

-          Pourquoi…

-          Tous ces gens qui se pâment d'altruisme, tous ces gens qui défendent corps et âme une Lune sur laquelle ils ne sont jamais allés, sont les mêmes qui passent sans nous regarder, qui nous ignorent lorsqu'on leur demande, ne serait-ce qu'un centime. Ce ne sont que des problèmes de riches. Ils défendent la Lune mais n'ont jamais pris le temps de la regarder comme nous autres. Ils ne l'ont jamais appréciée à sa juste valeur, mais uniquement pour l'image qu'elle donne d'eux-mêmes. Ça fait beau ça, d'être défenseur de la Lune, tu penses bien, mais ça n'ira pas plus loin. C'est comme si un passant prenait une photo avec moi pour montrer aux autres qu'il en a quelque chose à foutre de la pauvreté, puis qu'il repartait sans me donner le moindre sou pour que je puisse me nourrir.

 

C'est à ce moment qu'Emilio comprit. Son raisonnement de base était biaisé, car il avait toujours été persuadé que l'être humain était intrinsèquement altruiste. Il avait vraiment cru que tous ces gens ressentaient de l'amour pour la Lune, qu'ils voulaient réellement la sauver. Il avait ainsi expliqué leur comportement dû à une folie collective, comme une espèce d'épidémie, mais il en était rien, puisque les clochards et lui étaient restés parfaitement lucides. Non, l'être humain était surtout intrinsèquement tourné vers sa petite personne, l'image était la seule chose qui importait. Ce n'était pas la Lune en elle-même qui comptait, ça aurait pu très bien être le Soleil, l'Océan Pacifique, Saturne, Mars ou Jupiter. Non, ce qui importait, c'était le caractère noble de la lutte qui se dégageait.

 

En réalité, l'apparence avait rendu les gens fous, elle était la pire des malédictions : ils étaient condamnés à l'obsession de ce que pensent les autres d'eux, emprisonnés dans leur regard, et le plus triste, c'est qu'ils refusaient de voir la réalité de leur situation, préférant la masquer sous un soi-disant altruisme.

 

Lorsqu'Emilio voyait ces pseudos-militants verser leurs larmes de crocodiles sur les plateaux télévisés, il en venait même à se demander s'ils ne s'étaient pas convaincus eux-mêmes que leur cause avait une réelle importance, même si intrinsèquement, il n'en était rien. Cela rendait leurs actions légèrement moins répréhensibles. Peut-être que l'inanité de la vie de certains les poussaient à trouver ce prétexte pour donner du sens à leur existence. Non, Emilio cherchait encore à trouver une excuse à toute cette folie : il y avait bien l'idée de donner du sens à sa vie, mais ce sens, cette fin en soi, était bel et bien la recherche du paraître, cette vanité qui les pousser à penser qu'ils étaient au centre de l'attention et que de ce fait, leur image importait tant. Comment en était-on arrivé à cela ? L'ignorance, cela était le mot. Rendre la masse bête, inéduquée, ignorante du passé, de son histoire, sans valeurs ni principes,  si bien que la seule chose qui puisse lui importer résultait à se regarder le nombril nuits et jours.

 

Mais qui faisait tout cela ? Pourquoi n'y avait-il pas une volonté des puissants à rendre le monde plus conscient, plus intelligent ? Car tout simplement, cela leur était extrêmement avantageux. Proposez des t-shirts avec écrit « ma Lune, mon combat », et ils se vendraient comme des petits pains, prétendez que votre entreprise soutient la lutte à la mode, et vous verrez votre chiffre d'affaire grimper. 

 

En rentrant chez lui, il alluma la télévision Les gouvernements avaient déclaré la guerre contre le pays qui avait soi-disant capturé la Lune. A ce moment-là, Emilio comprit. Désigner un ennemi commun, jouer sur la peur, tout cela pour justifier la guerre, une guerre qui avait pour seul objectif de piller les ressources de pays en toute impunité. Tout cela aussi pour se faire réélire : comment ne pas faire confiance à notre brave Etat qui combat sans merci les sauvages qui nous ont volé la Lune ? Puis tous ces impôts à payer, au nom d'un « soutient pour nos troupes vaillantes », qui ne savaient même pas pourquoi elles se battaient en réalité.

 

Même s'il avait pu le faire, à quoi bon rendre la Lune ? Au final, personne ne souhaitait la retrouver, son absence profitait à tellement.

Le monde marchait ainsi : argent, manipulation d'une population abrutie et uniquement bonne à se prendre en selfie, politiques corrompus et du sang, des larmes, des cris, la guerre.

 

Alors est-ce qu'Emilio voulait vraiment vivre dans un monde pareil ? Il pouvait certes essayer de changer les choses, éveiller les consciences, mais il avait en face de lui des ennemis beaucoup trop puissants, qui ne se battaient pas avec les mêmes armes que lui.

 

Puis au fond, il avait essayé de le faire en volant la Lune, mais à cause de lui, des pays qui n'avaient rien demandé connaissaient la guerre. Il avait enterré la Lune en même temps que sa foi en l'humanité. Alors il retourna dans la forêt, déterra là où il avait creusé jadis, et s'allongea sur l'astre. Elle restait belle malgré le fait qu'on l'ai salie autant. Il ferma les yeux et ne bougea plus. Le pauvre mendiant avait raison, ils n'avaient jamais vraiment observé la Lune, car si cela avait était le cas, ils n'auraient pu dire mot.

Report this text