La Mal

sylvenn

Noires Heures - Essais

Elle est la beauté à l'état le plus pur. Certains ont essayé de la cacher, de faire taire ses lignes si fluides, en vain. Aucun tissu ne saurait recouvrir une peau si parfaite. Soie, lin, cachemire… tous se désintègrent à son contact.
Ses pieds sont fins et chétifs comme les pas d'une ballerine sur un parterre de velours. Si les frêles orteils qui les terminent sont recourbés, c'est parce que la Terre elle-même n'est pas digne, dans sa grossièreté, de caresser l'aura d'un tel Ange.
Ses courtes jambes, plus lisses que l'eau, s'élargissent doucement jusqu'à un bassin dont l'infinie générosité inciterait le plus insensible des hommes à faire enfanter cette Déesse d'un petit demi-dieu.
Parmi toutes les sources de vie que l'on puisse trouver, ni les planètes ni les atomes n'ont jamais pu rivaliser avec la rondeur de ses fesses.
Son ventre plat semble n'attendre que de gonfler, mais quelle somme de prétention un mortel devrait-il contenir en lui pour prétendre à un tel honneur ?
Plus haut, ses seins doux et laiteux comme la Lune rappellent au plus impitoyable des guerriers qu'il a un jour été un enfant nourri par l'amour d'une mère ; le ramenant au temps où il n'était alors qu'un nourrisson sans cette fierté illégitime qui inonde le cœur des hommes au fil des années.
Mais c'est bien son visage de cire qui dresse cette femme au rang de Déesse. Ce masque porte en lui toute la force du monde distillée dans l'infinie tendresse que renferme l'insondable profondeur de ses pupilles.
Combien d'inconscients assoiffés d'amour se sont ainsi noyés dans l'océan de ses yeux ? Oui. Beaucoup. Car malgré sa divine beauté, malgré le sourire angélique qui traverse les plaines de son doux visage en fleurs, malgré l'énigmatique et envoûtante passivité qui se dégage de son corps… autour de l'immobile et silencieuse statue vivante qu'est cette Muse, gisent çà et là les millions de carcasses sans vie d'hommes dont le cœur, dupé par le désir, s'est brisé à ses pieds.
Tous rampaient devant elle, mais ses yeux jamais ne se sont abaissés vers les leurs. Non ; ils étaient réservés au cœur d'un autre. Au cœur de l'homme que jamais tu ne seras. Ainsi quand Méduse changeait les hommes en pierre d'un regard glacial, la Déesse leur réservait un sort bien plus cruel encore. Une violence sans contact. Une torture lente et sans geste. Un crime par l'indifférence, jusqu'à ce que le désir ait rongé la dernière des entrailles de ces bougres.
Oui, cet Ange n'est fait que de pureté. De cette pureté qui donne au miroir la faculté de refléter au centuple le Mal qui réside dans le cœur des hommes. D'aucuns ont tenté de briser ce miroir. Tous finirent par se briser eux-mêmes.

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