La porte

Myc Martin

Un frelon tueur en série Une araignée qui perd la tête Des abeilles belliqueuses Des rats ostracisés Une chouette aux yeux jaunes -"Je ne suis pas heureuse. Je ne suis pas heureuse."

Voler.

Voler.

Voler sans fin dans l'air du soir.


Il fait encore jour, un jour pâle, ni trop chaud, ni trop froid. Je monte à la verticale vers le soleil, plane loin au-dessus de la ville. Puis les ombres s'allongent et faussent les distances. Je dois alors me protéger, chercher un abri pour la nuit.

Il fait nuit, le moment est venu. Je décris une grande boucle, perds de l'altitude. Je survole une maison grise aux volets clos, remarque une cour avec une treille et...

Des fils se collent à moi. Un filet mou absorbe toute ma vitesse et m'immobilise.

Mon cœur bat très fort, comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. je n'ai jamais vécu un tel instant. Je me débats, tourne la tête. Soudain les fils se mettent à vibrer à peine, de loin en loin puis le rythme s'intensifie. Quelque chose, quelqu'un approche.

Elle se tient au-dessus de moi, énorme, campée sur ses huit pattes, ses deux mandibules s'ouvrent et se ferment tout près de ma tête. Une araignée. Elle m'examine. Ses mandibules luisent, crissent l'une contre l'autre.

-"Qui es-tu ?"

La voix est calme, grave, profonde. L'araignée me domine, ses pattes aux pointes effilées portent comme des crochets, son corps sphérique est rayé de jaune, ses yeux sont composés de mille facettes qui enregistrent mille images de moi.

La voix renouvelle sa question sans impatience.

-"Qui es-tu ?"

Elle soulève une patte, la pointe touche ma poitrine, sans appuyer.

-"Je ne sais pas. Je n'ai pas de mémoire. Je vis l'instant, sans passé, sans présent, sans avenir."

La pointe se soulève, s'immobilise puis revient appuyer sur ma poitrine.

-"L'instant... Sais-tu ce qu'il advient de mes proies ? Je ponds mes œufs en elles, sans les tuer. Mes œufs éclosent, les larves se nourrissent de la chair qui les abrite. Leur vie se fractionne en multiples vies. Tu es bien chétif avec ton corps blanc, tes jambes, tes bras blancs."

La pointe de la patte se pique dans ma poitrine, ma vue se brouille.

Je murmure dans un souffle.

-"Laissez-moi partir, vous le ne regretterez pas."

Les yeux de l'araignée émettent une lumière pâle dans la pénombre. Elle soulève sa patte, la pointe s'éloigne de ma poitrine.

-"Partir ? Tu es ma proie, tu es vaincu, pourquoi te laisserais-je partir ?"

-"Je peux vous aider, vous rendre service."

L'araignée ne répond pas. Elle coupe un morceau de son fil et l'applique sur la plaie de ma poitrine. La chaleur m'envahit.

-"La nuit est dangereuse. Nous en parlerons plus tard."

L'araignée se retire sous le toit. Mes yeux se ferment malgré moi et je glisse dans un sommeil agité, plein de mouvements et de mots confus.



Combien de temps au-je dormi ? Je suis réveillé par le chant des oiseaux et la lumière blanche du jour. Les fils collants m'enserrent toujours, je suis prisonnier. la plaie sur ma poitrine ne me fait pas mal. Je ne distingue aucune trace sous le fil transparent.

Les fils transmettent les vibrations, l'araignée me domine soudain. Elle s'immobilise.

-"J'ai réfléchi. Tu peux me rendre service."

J'attends la suite.

-"Tu iras voir ce qui se passe, puis tu viendras me dire."

-"Pourquoi reviendrai-je vous dire ?"

-"Tu n'as pas le choix. Cette nuit, dans ton sommeil, je suis entré en toi. J'ai déposé en toi mes œufs."

Je ne crois pas l'araignée, je n'ai rien senti.

-"Moi seule connais le devenir, j'ai seule le pouvoir de faire ou non éclore les œufs en toi. Alors tu reviendras me dire."

-"Que se passe-t-il, qui vous alarme ?"

-"Descends dans la cour, cache-toi et observe. Tu ne tarderas pas à savoir. Il y a des bruits, des éclairs de souffrance. Je ne les vois pas mais je les ressens. Va voir et reviens le dire."

-"Je n'ai pas le choix. J'accepte."

L'araignée coupe les fils qui me retiennent et les décolle de mon corps avec douceur, sauf un fil.

-"J'ai quelque chose à te montrer."

Elle m'entraîne sous elle vers le toit, sous la treille. Je distingue trois formes blanches.

Les fils transparents sont enroulés autour des proies. Les yeux de la première forme sont mobiles et se posent sur moi sans me voir, les lèvres s'agitent.

Le visage de la seconde proie est figé, un léger sourire sur les lèvres. Ses yeux ternes sont fixés sur moi.

Quant à la troisième forme, le visage est décharné, les yeux immenses occupent tout l'espace, au-dessus du trou du nez. La bouche est ouverte. Je distingue des billes noires qui grouillent dans la bouche et sous la peau desséchée.

Les lèvres bougent, j'entends comme un murmure. Je tends l'oreille.

-"Reviens, surtout reviens."

L'araignée me tire en arrière et coupe le dernier fil qui nous relie.

-"Assez perdu de temps. Va."

Je prends mon envol, un peu hésitant. La cour n'est pas grande, un rectangle allongé au sol de béton avec des massifs délimités par des pavés gris, quelques fleurs. Je repère une plante à l'écart et me dissimule derrière une feuille.



Le temps passe. Des oiseaux viennent picorer sur le sol avec application. Des insectes se posent un instant sur les fleurs.

Un bref bourdonnement retentit et soudain, quelque chose tombe dans le massif en face avec un bruit minuscule. Je ne bouge pas, je retiens mon souffle. Je n'ose pas aller voir mais tout semble normal, je traverse la cour en rasant les murs. Le massif est une portion de cercle où pousse un vieux lierre. Des feuilles sèchent tapissent la terre du sol. Je fouille dans les feuilles qui crissent un peu.

Je vois... une boule noire.

Deux yeux vitreux, la bouche ouverte : la tête d'un insecte, tranchée net.

Je recule dans une autre partie du massif, soulève les feuilles en marchant. Une seconde tête desséchée. Une troisième.

La treille est là-haut, je vois des portions de ciel. Pas de danger.

Je monte vers la treille, le territoire de l'araignée. Je l'appelle et raconte ce que j'ai découvert.

-"Va dans le lierre, cache-toi, vois comment il procède. D'où il vient, où il va."

-"Non, j'ai tenu ma promesse, j'ai fait ce que vous avez ordonné, je suis revenu pour vous rendre compte. Rendez-moi ma liberté, retirez les œufs de mon corps."

L'araignée réfléchit.

-"Obéis et je te récompenserai."

-"Si je refuse ?"

-"Tu ne sauras pas pour les œufs. Ils écloront. Pas tout de suite, pas comme dans les prisonniers que je t'ai montrés tout à l'heure mais il écloront. Va, ton travail n'est pas terminé."

Je reste le plus possible dans l'ombre et me dissimule en hauteur dans l'épaisseur du lierre, à la verticale du massif aux têtes.

Le temps passe avec les mouvements habituels, les oiseaux, les insectes.



Puis il surgit, je reconnais le bourdonnement grave. Un énorme frelon noir aux rayures jaunes. Son vol est fulgurant, il s'arrête, change brusquement de direction, imprévisible.

Il fonce vers le territoire de l'araignée. Des mouvements, les feuilles de la treille s'agitent. Des voix retentissent.

-"Où est-il ? Où est ton espion ? Où l'as-tu posté dans la cour ? Je le sens, j'ai senti son regard sur moi."

L'araignée répond quelques mots. Plusieurs bruits secs de ciseaux. Silence.

Le frelon revient dans la cour, vers le lierre qu'il longe verticalement. Il vire. Une abeille vole vers un rosier. Il jaillit, ses mandibules jaunes sectionnent la tête de l'abeille. Il emporte le corps de sa proie et disparaît au-dessus du toit.

Je ne réfléchis pas, je le suis de loin. Il entre dans une cheminée. Je reviens vers le territoire de l'araignée. De nombreux fils pendent, sectionnés. L'araignée gît, décapitée. Les trois formes blanches réceptacles des œufs sont coupées en plusieurs morceaux. Les œufs, les larves, forment une bouille blanche qui goutte.

Je vole vers le sol, sous la toile. La tête de l'araignée a roulé là, contre le mur. Je soulève la tête. Les yeux luisent encore faiblement.

-"Ecoute-moi. Je savais que tu viendrais, que tu reviendrais. J'ai tissé ma toile, des fils invisibles relient tous les êtres vivants. Je ne t'ai pas fait de mal, pour les œufs, pour l'œuf, tu sauras le moment venu. N'aie pas peur."

-"L'Araignée, que dois-je faire ?"

-"Aide les abeilles. Elles sont partout, elles te seront utiles."

L'araignée parle si bas, que je ne comprends plus. Je pose la tête sur le ciment. Aucun son ne sort de la bouche qui tremble. Les mandibules se croisent, la lueur pâle s'éteint dans les yeux.

Aider les abeilles ?.. Je vole par-dessus le toit, décris une large boucle discrète vers le bâtiment dont la cheminée abrite le frelon.

Le ciel est d'un bleu intense et la chaleur, forte. Aucun mouvement suspect. J'attends longtemps, caché entre deux tuiles. Personne. Je m'élève dans les airs, au-dessus de la cheminée. Elle est obstruée, je distingue des formes contre la paroi. Je me penche, mes yeux s'habituent à la faible lumière. Des corps décapités, plus ou moins dévorés. Sa réserve de nourriture. Il vit là.

J'ai besoin d'aide. Seul, je n'arriverai à rien. Le frelon n'est pas loin, sans doute vers la cour qu'il connaît bien, son terrain de chasse, fréquenté par les abeilles à la recherche de fleurs. Elles non plus ne doivent pas venir de loin, il me sera facile de les localiser.

Je n'ai pas de plan. Je décris un large cercle, rejoins la partie opposée de la cour, repère des abeilles qui passent de temps en temps. Je les suis jusqu'à l'essaim en hauteur, une forme grise dans une fourche des branches.

-"Abeilles, menez-moi à votre reine, j'ai des informations importantes pour elle."

-"Non, tu n'entres pas, étranger. Attends là."

Quelques instants plus tard, la reine se présente devant moi, entourée par sa garde. Elle est grosse, se déplace lentement. Sa voix est sifflante.

-"Que veux-tu ?"

-"Je sais qui tue vos abeilles."

Les guerrières volent, prêtes à attaquer.

-"Parle."

-"Un frelon les attaque lorsqu'elles vont dans la cour là-bas, derrière cette maison, et leur coupe la tête. Je sais où il loge."

-"Nous devons le neutraliser, il nous affaiblit, il tue trop de nos compagnes. Ma garde, préparez-vous au combat."

-"Reine, je n'ai pas négocié mais que me donnez-vous pour prix de mes informations ?"

-"Tes informations ? Tout reste à faire. Que veux-tu ?"

-"Connaissez-vous mon avenir ?"

La reine secoue la tête.

-"Personne ne connaît l'avenir. Mais nous saurons t'aider, à la mesure de l'aide que tu nous as apportée. D'accord ?"

Je fouille dans ma mémoire, vide et silencieuse. Aucun souvenir ne se forme dans cet espace sonore en moi. Je n'ai rien à perdre, nulle part où aller.

-"D'accord."

-"Guerrières, équipez-vous et appliquez la procédure. Toi, guide-les vers le frelon."

Les guerrières vont chercher une feuille, entrent à l'intérieur de l'essaim. Elles reviennent, portant sous elle la feuille avec une charge.

Je prends la tête de la troupe et nous faisons un large détour pour nous rejoindre l'antre du frelon. Une abeille plus expérimentée dirige les évolutions de ses soldates. Nous nous postons dans le square voisin, en attendant que la nuit tombe.



Quelques instants plus tard, nous entendons un bourdonnement grave et le frelon, qui porte une abeille décapitée, disparaît dans la cheminée.

Les guerrières passent à l'attaque. Elles volent au-dessus de la cheminée, lâchent la feuille sur le frelon et se ruent sur lui. La bataille est terrible. La feuille contenait du miel, qui englue le frelon.

Les abeilles le recouvrent, le transpercent de leur dard, lui injectent leur venin.

La mêlée est furieuse, la masse est confuse, les abeilles sont prises dans le miel et ne peuvent se dégager. Le frelon bourdonne avec rage, se débat avec de moins en moins de force puis il s'immobilise, vaincu. Le silence s'installe. Le miel lisse recouvre les corps enchevêtrés, comme un mausolée. Les guerrières ont sacrifié leur vie pour neutraliser l'ennemi.

Je suis seul vivant et triste. Je reviens vers l'essaim, rends compte à la reine de la mission accomplie, du courage et du sacrifice de ses sujettes. La reine ne manifeste pas d'émotion, les guerrières ont fait leur devoir et donné leur vie pour le bien de la communauté. Tel est leur destin.

-"Tu nous as bien aidées."

La lourde reine se déplace avec peine et pose ses antennes sur mon front.

-"Tu ignores qui tu es ?.. Tu n'as pas de mémoire, tu ne sais pas où aller, ni quoi faire de ta vie. Dans ton ventre, je vois une vie, des vies qui grandissent. Ecoute-moi : le hasard n'existe pas. Tu es venu ici, revenu ici, parce que tu le devais. Nous sommes une infime partie d'un champ qui occupe tout l'univers, comme un flux vivant, une mer d'informations connectées."

-"Reine, que dois-je faire ?"

-"Je ne sais pas, toi seul le sait. Tu es comme un labyrinthe avec des pièces closes. Ouvre certaines portes, laisse d'autres portes bien fermées. La cour... Tu verras une grille pour évacuer l'eau de pluie. On entre par là dans un réseau souterrain. Un labyrinthe, un autre labyrinthe, tout est labyrinthe tout mène à tout, à condition de ne pas s'égarer."

La reine incline la tête et disparaît dans la forme grise, escortée par ses nouvelles gardiennes affairées.

J'hésite. Retourner dans la cour, chercher la grille, m'engager sous terre ? Ou tout négliger, retourner voler au soleil, sans me préoccuper ? Vivre l'instant jusqu'à une fin que j'ignore. Voler un instant, puis un instant, sans épaisseur, sans profondeur.

L'araignée, le frelon, les abeilles, ne m'ont rien appris. Mais j'ai un sentiment d'inachevé et un espoir. J'ai envie de suivre le chemin, d'aller plus loin. Ainsi je serai sans regret.

La cour est toute proche. J'y suis en une seconde, vois la grille. Je plonge dans le tuyau, tête la première. Il fait sombre et humide, avec une odeur de terre mouillée. Je suis mal à l'aise. Des frôlements, des cris excités. Des lueurs dansent, apparaissent, disparaissent. Je marche, m'appuie contre la paroi. Des embranchements, un tuyau part d'un côté, un autre, en face. Je parviens dans un espace plus large. Il fait chaud, une odeur de sueur et de

fourrure sale. Je tourne la tête : je suis cerné par des rats qui m'observent avec curiosité, me reniflent.

-"Qui es-tu ? Que cherches-tu ici ?"

Les questions rebondissent, insistantes, sur tous les tons. Je suis poussé, tiré puis laissé devant un gros rat allongé sur le dos, dont le ventre recouvre les pattes arrière.

-"Pourquoi es-tu venu ici, chez nous ?"

Ces questions, toujours les mêmes questions.

Je résume les événements des dernières heures, l'araignée, le frelon, les abeilles, et le vide dans ma tête. Le temps s'écoule sur moi, sans me marquer, sans me concerner.

-"Tu es un cas intéressant. Je n'ai jamais rien vu de similaire et pourtant, je ne suis pas né d'hier. Viens, n'aie pas peur."

Le gros rat tourne sa tête vers moi, tout proche, me renifle longuement.

-"Je vais t'aider car tu pourras nous être utile, à nous aussi, le peuple si méprisé. Tu peux sortir, voler, tu sais observer et agir."

Il fait signe à un jeune rat aux yeux vifs.

-"Toi, monte dans la cour. Cherche le merle qui fouille les feuilles mortes dans les massifs pour les insectes. Demande-lui de contacter la vieille chouette, la mémoire du quartier. Qu'elle vienne à notre rencontre dans la cour. Poste-toi là-haut et lorsqu'elle sera arrivée, préviens-nous. Dépêche-toi."



La vieille chouette n'est pas venue si simplement. Elle n'avait pas l'habitude d'être ainsi convoquée mais enfin, après un long moment, le jeune rat revient nous annoncer qu'elle est dans la cour, où je la rejoins. Le rat s'écarte, discret, dans un coin de la cour. Il guette le début de l'entretien.

La chouette est perchée sur une branche basse du lierre. Elle me contemple avec ses yeux jaunes immenses. Je la salue humblement et de nouveau, en quelques mots, lui explique ma quête, mon incertitude.

Elle soupire.

-"Les rats me dérangent sans cesse, pour tout et n'importe quoi. J'ai la réputation d'avoir du temps, de méditer, d'être sage. Mais plus l'on réfléchit, moins l'on sait. Quant à se connaître... Je ne sais pas qui je suis, tu ne sais pas qui tu es..."

-"Les abeilles ont dit que des portes sont fermées en moi, qu'il m'appartient de les ouvrir à bon escient. L'araignée m'a dit que je n'étais pas ici par hasard.

La chouette se pose sur le sol, face à moi.

-"Nous allons voir ou plus exactement, tu vas voir. Regarde-moi bien dans les yeux et fais le vide en toi. Plus tu seras vide, plus tu t'empliras."

Je me noie dans ses yeux jaunes, ils grandissent, grandissent, leur lumière envahit toute la cour et peu à peu, j'entends et je vois.



Des ombres s'agitent, s'affrontent. Une voix grave retentit, lance des mots méchants, indistincts. L'odeur d'alcool empuantit tout. L'autre ombre répond faiblement, cache ses yeux et se met à pleurer. "Je ne suis pas heureuse. Je ne suis pas heureuse".

Entre les deux grandes ombres, se tient une ombre plus petite, qui va de l'une à l'autre. Elle n'a pas demandé à naître, elle ne doit pas voir ces querelles incessantes pour des riens. Il faut s'aimer. Elle vit dans une maison avec deux piliers qui se fissurent et vont céder.

Elle tend les mains, essaie d'apaiser la querelle, mais en vain.

L'ombre qui pleure ouvre la porte, court sur le palier, en haut de l'escalier et hurle sa terreur. Tout s'écroule autour de la petite ombre.

Des coups, des coups que l'on finit par ne plus sentir, un goût de sang âcre dans la bouche. Une paix infinie envahit tout.

La grande ombre s'affaire, creuse le sol de la cave, place une forme, remet la terre avec soin, tasse longtemps le sol pour effacer les traces.



-"La cave..."

-"Réveille-toi. Que dis-tu ?"

-"Je dois aller dans la cave."

La chouette pose ses ailes sur mes épaules.

-"Ne pleure pas, sèche tes larmes. Tes souvenirs reviennent ?.."

-"Des ombres, des sentiments qui me bouleversent. Des fils flottent... Il manque des nœuds, beaucoup de nœuds, tout un réseau."

La chouette disparaît dans la nuit, le rat dit :

-"Je peux vous conduire dans la cave, je connais un passage."

Le rat va vers la grille, s'engage dans le tuyau. Je peine à le suivre, il va vite, tourne à gauche. Effectivement, j'aperçois une faille, une cassure dans le mur qui permet d'accéder à la cave. Elle est voûtée, pas très grande avec une pièce sur rue, une pièce sur cour, séparée par un escalier maçonné aux grandes marches de pierre.

Dans un coin côté cour, le sol gravillonné, inégal, a été récemment remué.

La terre est meuble, je fouille facilement avec mes mains. De la terre, je ne trouve rien.

-"Ils sont restés longtemps, ils étaient nombreux. La nuit, avec des lumières."

-"Que dis-tu ?"

Je me tourne vers le rat qui répète ses paroles.

-"Par le passage, nous avons tout vu. Il sont descendus dans la cave avec des outils, ils ont passé beaucoup de temps, creusé puis ils sont repartis."

-"Tu as vu ce qu'ils ont découvert dans le trou ?"

-"Moi, non. Les fils du chef ont vu."

-"Merci. Tu peux me laisser seul ?"

Le rat hésite, hoche la tête et s'en va par le passage.



Je saisis une pierre et l'introduit en force dans le passage pour en interdire l'accès. Je reviens vers le trou. Je replace soigneusement la terre, égalise le sol.

Je contemple le rectangle noir, m'assieds sur le bord, dos au soupirail.

Je relève les jambes, les serre entre mes bras, pose la tête sur les genoux puis ferme les yeux.



Le temps passe, je ne me rends plus compte. Mes doigts se recroquevillent, mes ongles entrent dans ma chair, mes dents poussent, scellent ma bouche. Plus rien n'a d'importance. Je ne peux plus soulever la tête, ma peau devient grise et mes membres se décharnent.

Je vide mes poumons. Le silence s'établit en moi.

La nuit vient.

*

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