La question

Marion Ploix

Un matin de juillet, le ciel est bleu, l’air est doux et les oiseaux ponctuent notre passage de leurs querelles rieuses. Une petite main de chaque côté et les voix fluettes de mes deux enfants, Lou et Baptiste, qui se répondent, s’interrompent, se chevauchent… J’écoute d’une oreille distraite et ponctue quand c’est nécessaire d’un acquiescement, d’une recommandation, d’un encouragement.

Au croisement de la rue Mainguet, arrêt obligatoire au passage piéton, même si les voitures se font rares. Mes yeux effleurent le muret blanc et mesurent l’étendue de la glycine qui bientôt viendra caresser ma tête et m’incitera à courber les épaules. Sur le trottoir d’en face, Nadine descend pour son rendez-vous rituel au café du marché. C’est le meilleur endroit pour échanger les derniers potins du quartier. Un sourire est de rigueur en guise de bref salut, ça n’ira pas plus loin.

J’entame le petit bout de trottoir pentu qui fait souffler les retardataires du matin et dire à mon petit bonhomme de trois ans :
— Mes pieds ils sont fatigués maman !
Premier arrêt, je dépose Baptiste qui part en courant direction, la cour. Je regarde Nicole, éducatrice hors pair, jouer au loup et attraper le petit Louis pour le chatouiller. Ses talons claquent sur le carrelage de l’école. Cris hauts perchés de Louis. Lou entre dans la danse et s’accroche au pull rouge de Nicole.
— Nicole, Nicole, je te colle !
— Oh, tu vas voir toi si je t’attrape !
Elle est incurable cette Nicole ! Baptiste, lui, m'a déjà oubliée.
Je récupère mon excitée de Lou direction, le Centre aéré des grands.
— Au revoir Nicole, à ce soir…

La petite main est revenue se nicher. Le pas se fait traînant, mes pieds bien à plats contournent la bosse du trottoir de la rue Anne Frank. L’échafaudage contre la maison de mon amie Julia est toujours là, la peinture avance.
— Dis maman, ton grand père, il est mort, alors ça veut dire qu’il reviendra plus jamais jamais ?
— Non ma chérie, plus jamais.
Le souvenir a effacé de ma mémoire la question déclencheuse qui m’a fait répondre du tac au tac :
— Tu sais ma douce, tout ce qui vit meurt un jour.
L’enfant s’est faite silencieuse, son petit visage se tourne vers moi, il est sérieux, inquiet, une ombre passe et les lèvres se mettent à trembler.
— Mais alors, ça veut dire que toi aussi tu vas mourir ?
Et elle éclate en sanglots. Je m’agenouille et la serre dans mes bras. Je ne peux pas mentir, il faut traverser cet échange et aller au bout. Mon cœur résonne et je voudrai la garder, là, au chaud et à l’abri des désordres du monde. Je commence à expliquer l’étendue, le temps, comment lui faire comprendre du haut de ses cinq ans que le temps est éternel…
— Regarde ma jolie, ma maman, tu la connais, et les parents de papa, comment ils s’appellent ?
— Papi et mamie.
— Et ils sont encore là… alors oui, un jour je mourrai, mais dans si longtemps… Je te verrai grandir, et je connaîtrai tes enfants, et je les verrai grandir aussi…
Elle s’est calmée, nous reprenons notre marche, plus doucement, avec précaution. La cadence de nos pas, de nos mains qui se rassurent. Elle s’arrête brutalement :
— Mais alors moi aussi un jour je vais mourir, mais je ne veux pas mourir ! Même dans très très très longtemps !
Je suis bouleversée et émerveillée tout à la fois. Un si petit être porteur de la révélation universelle… Je la serre très fort dans mes bras. Dans quelques minutes il faudra se séparer, Jusqu’au soir où on prendra le temps… Le temps, parce qu’il faudra bien y revenir…

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