La Relique du Magicien Jack Brown

Rac Lesné

Mes très chers lecteurs, lectrices.

  Le récit que je vais vous conter n'a rien d'une épopée fantastique ou d'une comédie tragique. Toutefois, cette histoire, modestement chimérique, raconte le jour de ma rencontre avec mon propriétaire. C'était un jeune garçon qui se nommait Peter. Il vivait dans un petit village à quelques kilomètres de Londres.

  Tout a commencé, un matin, sur une place de marché, où se réunissaient de nombreux vendeurs et vendeuses qui venaient des villes voisines. Des marchands s'y installaient pour vendre mille et une merveilles : des fruits exotiques, des poissons d'une rareté sans pareil, et toutes sortes de tissus provenant des quatre coins du monde. On entendit un bourdonnement qui fit presque trembler le sol. D'où pouvait bien provenir un tel bruit ? On distinguait peu à peu des cris. Des rires. Le bruit se rapprochait de plus en plus. On pouvait entendre des enfants jouer et fuir un bonhomme en colère. Une marchande de tissus repliait un grand drap qu'elle dressa sur son étagère, en s'exclamant :

- Ah, les petits saligauds ! Ils ont encore fait des idioties !

  L'homme qui courrait après cette meute de louveteaux, c'était Henry, le boucher du village. Dieu seul sait ce que les gamins avaient bien pu inventer pour mettre en rogne cet ours grognon. Les enfants ne cessaient de courir et s'engouffraient peu à peu dans le marché. Ils étaient une dizaine et se dispersaient pour semer le boucher. Pour aller plus vite, certain passaient sous les tables où étaient disposés des fruits et du fromage. Les marchands râlaient. À cause de leur précipitation, des caisses entières de tomate tombèrent par terre ; sans parler des bons poissons frais - mis dans des cageots - que les enfants écrasèrent. Peter faisait partie de cette bande. Il décida de monter sur des stores pour sauter de stand en stand. Peter s'amusait. Ses cheveux bruns, mi- longs, flottaient avec le vent. Ceux-ci se mariaient très bien à la couleur de ses yeux bleus étincelants. Il portait, presque toujours, une petite salopette marron, avec une chemise à carreaux bleu et rouge, un peu froissée. Il mettait de longues chaussettes blanches qui lui arrivaient aux genoux. Un béret gris, légèrement troué et rafistolé à quelques endroits, était posé sur sa tête. C'était un petit aventurier du haut de ses treize ans. Quelques fois, il s'inventait une tout autre vie, tantôt chasseur de dragon, tantôt grand mage, en passant par sauveur de princesses en danger. Il faut dire qu'il avait une imagination débordante. Tout le monde l'aimait bien. Peter était orphelin. Son père l'avait confié au prêtre du village avant de disparaître, en 1953. C'était donc dans une petite maison attachée à l'Église que Peter avait été élevé depuis sa naissance. À partir de son dixième anniversaire, il dut travailler pour aider l'Église à subvenir à ses besoins. Entre deux combats singuliers pour sauver une princesse d'une contrée lointaine, il aidait Monsieur Smith, le barbier. Il installait les clients, il passait le balai et nettoyait les miroirs après la fermeture. Il faisait souvent un tour à la ferme - située à l'extrémité du village - où il apportait son aide pour nourrir les bêtes et arroser les plantations, en échange de quelques pièces. Il était toujours souriant et tout le monde lui souriait en retour. Il avait une sacrée réputation auprès des habitants. Il était vu comme un petit farceur, un garçon fougueux, toujours de bonne humeur et les gens l'appréciait beaucoup, malgré ses sottises répétées. « Qu'est-ce qu'il est coquin ce petit, et en même temps si serviable et avenant. On ne peut rien reprocher à cette gueule d'ange », s'exclamaient quelques fois les villageois.

  Un des commerçants, habitué aux coups de folie du jeune garçon et de sa troupe, s'écria, énervé :

- Peter, descends de là, toute suite !

  Ils avaient réussi à mettre la pagaille dans tout le marché. Et comme si tout cela ne suffisait pas les enfants riaient tous de plus belle, avant de s'enfuir totalement et disparaître dans les ruelles. Le boucher, essoufflé, ne put guère les rattraper. Pour l'heure, il décida de retourner dans sa boutique mais il fut tout de même bien déterminé à toucher deux mots au prêtre. Le marché reprit son cours et les clients qui s'étaient éclipsés au moment de la tempête, revenaient peu à peu.

  À quelques centaines de mètres, les enfants se retrouvèrent près de leur cabane, au beau milieu du bois ; légèrement à l'extrémité du village. Ils passèrent leur après-midi à inventer toutes sortes de jeux. Ils mangèrent ce qu'ils avaient dérobé furtivement lors du dernier assaut. Le soleil se préparait à laisser place à la Lune. Il était temps de rentrer. Peter rentra seul, longeant le chemin de l'Église. Il fit la rencontre d'un chien errant, sans doute abandonné. Quelques morceaux de pain - fourré à la viande - traînaient encore dans sa poche ; il lui donna le reste. Le chien tout content s'empressa de tout manger ; il s'empiffrait comme un ogre. Peter le regarda un instant, en souriant avant de reprendre sa route. Le soleil était enfin tombé lorsque le petit garçon arriva à l'Église. Il toqua à la porte de la maisonnette. Le prêtre, communément appelé Père William, lui ouvrit la porte. Son regard froid et sévère ne présageait rien de bon. Peter baissa la tête, conscient des bêtises qu'il avait commises. Il traversa l'entrée, les yeux rivés sur ses pieds. Le père William s'installa à la table du petit salon, près de la cheminée allumée. Peter monta à l'étage pour se laver les mains avant de passer à table. Son père lui répétait tout le temps que la générosité et la bonté, envers les autres, commençaient toujours par le Savoir être. Il redescendit aussitôt et rejoignit la table sans dire un mot. Père William lui servit sa soupe puis il lui coupa un morceau de pain, après avoir récité la prière :

- Je suis désolé mon Père, dit Peter en brisant le silence d'une voix frêle.

  Son père continuait de manger, bien qu'il eût entendu les confessions de Peter. Une fois sa soupe finie, il déposa les couverts à droite de son assiette. Il joignit ses mains vers son menton et dit :

- Mon enfant, le premier jour où je t'ai serré dans mes bras, j'ai promis à ton père que tout irait pour le mieux. Depuis, je m'efforce chaque jour que Dieu fait, à assumer les responsabilités d'un bon père. Ce que tu as fait aujourd'hui me déçoit fortement et je me demande même si je n'ai pas failli à ma tâche, en ne réussissant pas à t'élever convenablement. J'espère que tu comprends tes erreurs et que tu réfléchiras à deux fois avant d'engendrer tant de discordes, déclara-t-il.

- Je vous le promets mon père, répondit Peter honteux.

  Père William avait l'habitude de le voir jurer de la sorte, à chaque nouvelle ânerie. « Il grandira bien, un jour ou l'autre. » se rassurait-il. Il débarrassa son assiette, avec l'autorisation de son père pour quitter la table.

- Dites mon Père… J'ai croisé un pauvre chien sur le chemin du retour tout à l'heure et j'aimerais savoir s'il va bien. Je sais qu'il est tard mais, puis-je sortir pour le voir ?

  Père William acquiesça de la tête. Avec un geste de la main, il lui fit comprendre qu'il pouvait y aller si cela lui chantait. Il se hâta donc de retrouver le pauvre chien. Il mit ses chaussures, puis il prit son manteau. Les nuits étaient bien froides en ce début d'automne. Avant de sortir, il embarqua avec lui un morceau de pain. Les rues étaient silencieuses et obscures. Lors du dîner, il s'était sans doute mis à pleuvoir car le pavé des rues était légèrement mouillé. La lumière de la lune et des lampadaires se reflétèrent dans les petites flaques d'eau, ce qui donna aux ruelles une ambiance poétique. Peter chercha en vain le chien. Il fouilla derrière les poubelles - posées au bord du trottoir - et regarda sous les petites automobiles, garées ici et là. Il partit faire un tour près du cimetière. De nombreux animaux, tels que des chats et des chiens, s'y réfugiaient. Peter commença à siffler et appela d'une voix douce et rassurante :

- Petit chien ? Tu es là ? J'ai un peu de pain pour toi, tu n'en voudrais pas un bout ?

  Rien n'y faisait. Le chien s'était volatilisé.

  Soudain, un bruit retentit et le fit sursauter. Peter sortit du cimetière pour rejoindre la rue sombre. C'est de là que venait l'inexplicable son. Peter, méfiant tout de même, s'approcha en silence. Il entendit des soupirs. Une ombre noire faisait de grands gestes. Il se rapprocha d'un muret et fit en sorte de ne pas être aperçu. Peter observa ce mystérieux personnage tout de noir vêtu. Il avait un magnifique costume et un grand chapeau haut-de-forme. Au sol, il y avait une très jolie canne, noir elle aussi. Au-dessus de celle-ci, on pouvait voir une petite statuette en verre, formant une libellule. L'homme râlait et semblait très embêté. Il reprenait sa canne au sol et s'exclama d'un ton serein :

- Tu peux sortir de ta cachette, gamin, je ne vais pas te manger !

  Peter était grillé depuis le début, en effet, sa popularité dans le village n'était pas due à sa discrétion hors pair. Il sortit alors de l'obscurité pour que l'homme réussisse à le voir convenablement.

- Qui êtes-vous Monsieur ? interrogea Peter, en penchant la tête.

- Dis-moi petit, aimes-tu la magie ? dit-il en remettant son bouton de manchette en place.

- Oui, bien sûr ! répondit Peter, intrigué par la question.

  Il sortit un paquet de carte de son chapeau et demanda à Peter d'en piocher une.

- Attention ! Choisis bien. Tout cela ne relève pas du hasard !

  Peter réfléchit un instant et en retira une.

- À présent, regarde-la bien et remets-la dans le tas ! ordonna-t-il.

  Il s'exécuta. Le drôle de bonhomme mélangea énergiquement le paquet de cartes, afin d'y perdre la sienne.

- Maintenant, ouvre bien tes yeux car je vais tenter de retrouver ta carte parmi les cinquante-une autres.

  Et ce fut les yeux remplis de curiosité que Peter observa la manœuvre du magicien. L'homme costumé prononça une formule magique et lança dans les airs la totalité des cartes. À ce moment précis, un vent glacial se leva en amenant avec lui un amas de poussières tourbillonnant autour des cartes : ce qui fit frissonner Peter. Une colombe apparut à travers la masse poussiéreuse et étincelante. Celle-ci attrapa une des cartes, avec son bec, pour la ramener au magicien avant de disparaître dans le chapeau.

- Est-ce ta carte ? demanda-t-il en tendant la fameuse à Peter.

  Encore sous le choc de ce spectacle qui l'avait laissé sans voix, Peter ne put répondre.

- Mais comment est-ce que vous avez fait ? ! s'exclama-t-il très surpris.

  Le magicien serra la main du jeune garçon pour faire les présentations.

- Mon nom est Jack Brown et comme tu as pu le constater, mon petit, je suis magicien.

- Mon nom à moi c'est Peter, Monsieur ! Vous pourriez m'apprendre quelques tours ? s'empressa-t-il de réclamer.

  Jack Brown éclata de rire devant les requêtes du garçon. Il reprit alors sa respiration après son fou rire, puis il lui expliqua :

- Vois-tu, la magie n'a rien d'un jeu, il faut que tu comprennes que tout cela implique des responsabilités. Faire de la magie c'est savoir s'amuser tout en restant éveiller, tu me suis ?

- Oui… Enfin je crois…, hésita Peter.

- De toute façon, je n'ai pas le temps de t'apprendre la magie maintenant, je dois partir à la recherche du voleur.

- Du voleur ?

- Avant que tu arrives, je me rendais à une salle de spectacle. Sans que je puisse réagir, on a volé mon bien le plus précieux.

- Quel genre de bien précieux ?

- Si précieux qu'il m'est impossible de faire de la magie sans.

- Mais vous avez bien réussi, non ? douta-t-il.

- C'est normal, on vient tout juste de me voler la relique ! Mes pouvoirs finiront par s'estomper, mais pas dans l'immédiat.

- Votre relique ? insista-t-il.

- Oui ! Assez parler maintenant, je dois me mettre en route !

  Il commença à marcher, d'un pas très pressé.

  Peter le coupa dans son élan et déclara :

- C'est un objet avec des sortes de pouvoirs magiques ?

- Non ! Aller ! File chez toi maintenant ! répondit-il agacé.

  M. Brown contourna Peter et s'en alla, cette fois-ci pour de bon, quand Peter lui demanda :

- Mais je veux vous aider à retrouver votre relique !

  Le magicien s'arrêta net et réfléchit un instant. Cet enfant pouvait l'aider, en effet. Il se retourna alors près de Peter.

- Tout compte fait je pense que tu pourrais mettre utile, Peter !

- Ah oui ? ! dit-il le visage empli d'excitation.

  Il était surpris de ne pas recevoir un refus catégorique, du type « tu es trop petit, ce n'est pas de ton âge ! ».

- La relique que l'on m'a volée est un objet spécial que seul une âme d'enfant est capable de percevoir. Les adultes en sont incapables, expliqua-t-il en frottant sa moustache avec ses doigts.

- Mais vous êtes bien un adulte ? Comment pouvez-vous la voir ?

- Cet objet est resté avec moi depuis que je suis tout petit. En grandissant, il m'a toujours accompagné. Je suis donc en mesure de le voir mais si je reste trop longtemps séparé de lui, il disparaîtra à jamais de ma conscience. C'est pourquoi il me faut le retrouver, dans les plus brefs délais !

- Je vois… Et ça pourrait être terrible parce que vous pourriez perdre toute votre magie, c'est cela ?

- Exactement Peter, tu as bien compris. Il est primordial que j'aille le récupérer ! Est-ce que tu serais prêt à m'aider dans cette quête ?

- Et comment, Monsieur Brown ! répondit Peter

- Je t'en prie, appelle-moi Jack ! Il regarda le ciel et expliqua :

- La Lune et le Soleil seront les aiguilles de notre horloge intérieure. Lorsque le soleil pointera le bout de son nez, il sera trop tard pour récupérer la relique et elle sera perdue à tout jamais, tu comprends ? Une relique est très sentimentale, elle s'attache très vite à son maître. Demain matin je n'aurai donc aucune chance de la retrouver, si elle se prend d'affection pour son kidnappeur.

- Par quoi on commence ? répondit Peter, motivé plus que jamais à récupérer cet objet énigmatique.

- Il faut d'abord trouver la personne responsable des faits.

  Il réfléchit. Il fut pris d'une absence qui dura plusieurs secondes, puis il reprit :

- Viens, je t'invite à boire un verre !

  Boire un verre ? C'était donc tout ce qu'il avait trouvé pour mettre la main sur sa relique. Peter ne posa aucune question et acquiesça naturellement à la proposition du magicien. Ils se mirent alors tous les deux en route, jusqu'à apercevoir une petite taverne, encore ouverte.

- Tiens ! Regarde cette taverne ! On l'appelle La Taverne Des Curiosités. Son nom lui va comme un gant. Je ne connais pas meilleur endroit pour obtenir des informations.

  Peter sourit. Il était rassuré que son camarade n'ait pas perdu la tête. Ils entrèrent tous les deux dans la taverne. Dès son arrivée, le magicien fut salué par le patron du bar. Jack était un habitué des lieux.

- Alors qu'est-ce que je vous sers les aventuriers ?

- Le petit prendra un verre de lait ! cria-t-il au patron, tout en s'asseyant à une table.

- Et toi, toujours la même chose je suppose ?

- Tu me connais ! dit-il en rigolant.

  Dans la taverne, il y avait deux trois groupes de personnes qui discutaient à voix basse, en buvant des coups. Le barman arriva avec les boissons et engagea la conversation :

- Alors Jack, qu'est ce qui t'amène parmi nous ? Tu n'es pas du genre à boire et à faire la fête avec des gamins de douze ans ! rétorqua-t-il en s'esclaffant.

- En effet Reece, je suis sur une mission de la plus haute importance et je suis venu pour que tu m'éclaires un peu plus !

  Reece s'assit entre Jack et Peter.

- Je t'écoute !

- J'aimerais savoir si des ragots n'ont pas circulé sur un mystérieux personnage qui voudrait s'emparer d'un objet rare ?

- Quel genre d'objet ?

- Il s'agit d'une relique.

- Hum, je vois… Maintenant que tu le dis, la semaine dernière, il y a eu une querelle dans une taverne jumelle, à Londres.

- Une querelle dis-tu ?

- Un certain Eadweard Tripalium discutait avec un vieux monsieur. Leur conversation portait sur une relique disparut. Soudain il s'est épris d'une colère sournoise. Il a ensuite commencé à casser les tables et les chaises, en criant des choses plus farfelues les unes que les autres.

- Intéressant.

- Ce gars-là, Tripalium, ce n'est pas n'importe qui, tu sais ? Il travaille au ministère et il a un poste assez important. J'ai eu des retours de certains de ses employés, des habitués de mon bar. Apparemment, il aurait changé du tout au tout depuis cette dispute, comme s'il était possédé… Ça a l'air très effrayant cette histoire, dans quoi est-ce que tu t'embarques encore ? ajouta Reece, inquiet.

- Mon cher ami, on vient de me voler un objet d'une grande valeur. Un bien aussi nécessaire que l'air que je respire. Et je pense que le coupable est l'homme dont tu parles.

  Peter, qui écoutait attentivement depuis le début de la conversation, intervint :

- Mais Jack comment peux-tu être sûr de ça ?

- Je ne le suis pas gamin. Tout ce que l'on sait, c'est que cet homme a déclenché un chaos, suite à une discussion au sujet d'une relique. C'est la seule piste que nous avons pour le moment, alors ne perdons pas de temps et suivons-la ! ordonna-t-il.

  Peter et Jack finirent leurs verres en vitesse et remercièrent Reece pour les renseignements. Puis, ils quittèrent la taverne.

Une fois dehors, Jack s'adressa à Peter :

- Il faut se rendre à Londres sur-le-champ pour rendre visite à ce fameux Tripalium.

- À Londres ? ! Mais c'est loin… On n'aura jamais le temps ! s'inquiéta Peter.

  Jack sourit et éclata en fou rire. Il leva sa canne et la fit virevolter. Un portail de lumière apparut.

- Alors qu'est-ce que tu attends ? Saute !

  Peter franchit, en toute confiance, le portail. Jack le suivit à son tour.

  Ils arrivèrent à Londres en trois secondes à peine. Tout était beaucoup plus grand que dans le village natal de Peter. Il était un peu dépaysé. Il se tourna puis leva la tête. Il aperçut le célèbre ministère. Celui-ci était gigantesque. On comprenait le pouvoir qu'il détenait par sa hauteur imposante. Peter, qui était déjà assez petit, se sentait comme une fourmi ridicule face à ce monument. Ils entrèrent dans le bâtiment qui n'était curieusement pas fermé. Ils entendirent des sons bizarres à l'étage. Ils décidèrent d'emprunter les escaliers. Ils arrivèrent sur la pointe des pieds, près de la pièce où le vacarme se faisait de plus en plus fort. Ils aperçurent un homme qui ricanait et parlait tout seul. Cet homme était habillé à l'image d'un homme d'affaires : un costume, une cravate et de belles chaussures. Il avait l'allure d'un parfait gentleman, mais quelque chose clochait chez lui. Il paraissait complètement fou. Il sautait dans tous les sens. On aurait dit un petit ouistiti déchaîné dans son enclos. Il s'amusait à chantonner des choses incompréhensibles :

- Au clair de la lune… NON ! L'économie est à la baisse ce mois-ci… Un, deux, trois, nous irons au bois ! Où est-ce que j'ai bien pu ranger le dossier pour mardi, moi ? Ainsi font, font, font…

  Tout cela n'avait aucun sens, mais Jack commençait à comprendre ce qui se passait. Il se baissa à la hauteur de Peter et chuchota :

- Mon petit, écoute-moi ! Je commence à y voir plus clair, regarde sur le bureau !

  Peter tourna la tête et distingua un objet : une jolie boîte à musique sur laquelle était fixée un carrousel rouge et jaune.

  Jack reprit :

- La boîte à musique que tu vois là-bas, c'est ma relique. L'homme qui nous fait face est sûrement Tripalium. Il est devenu fou à lier et je pense savoir pourquoi. Avant de posséder une relique, il faut avoir, à tout prix, l'esprit libre. La flamme intérieure de la relique préservera alors l'enfant qui sommeille en nous. Avec un esprit mal avisé, elle empoisonne l'enfant, qui finira par s'éteindre à petit feu. C'est probablement ce qui se passe avec M. Tripalium, en ce moment même. L'Adulte qu'il est devenu est en conflit avec son enfant intérieur. C'est en me dérobant la relique qu'il a provoqué ce duel, expliqua-t-il d'un ton inquiet et sérieux.

- Mais que faut-il faire maintenant ?

- C'est la première fois qu'on me vole ma relique et jamais encore je n'avais assisté à un combat interne, entre l'Adulte et l'Enfant…

  Tripalium ne cessait de chanter des chansons en y mélangeant des discours financiers et sociétaux. Le son de sa voix ne faisait qu'augmenter et il commença à se plier en deux. Il se crispa dans tous les sens, jusqu'à se jeter sur le sol. Peter profita de ce moment et courut jusqu'à la relique pour l'attraper. Jack, apeuré, tenta de l'empêcher mais Peter réussit à atteindre le bureau.

- Nonnnnnnn !!!!! C'est à moi, tu entends, à moi !!!!!!! … Tu veux jouer avec moi ? S'il te plaît, viens, on va s'amuser ! Pose cette relique, elle ne t'appartient pas ! s'écria Tripalium, en passant d'une voix rauque à une voix mielleuse.

  Peter suivit son instinct et tourna la petite manivelle de la boîte à musique. Une sublime mélodie résonna dans toute la pièce. C'était un morceau du Lac des cygnes Suite, Op. 20a. de Tchaïkovski. Ce qui était incroyable, c'est que la boîte renfermait tous les instruments de la composition originale. Ce n'était pas qu'une simple mélodie - faite de vibrations mécaniques - mais ce furent des dizaines d'instruments rassemblés, qui donnèrent vie à ce chef-d'œuvre. Tripalium se releva et se mit à danser au rythme de la musique. Plus le rythme était agressif, avec les cors et les trombones et plus il bondissait et faisait de grands gestes. Par contre, plus on entendait des sons doux comme le violon, la harpe ou le hautbois et plus il se repliait sur lui-même comme un animal apeuré. À la dernière note jouée, Tripalium s'arrêta net et tomba sur le dos. Il semblait sans vie. Le cauchemar était fini. Jack rejoignit Peter, qui était tétanisé.

- Le combat doit être fini. Il s'est évanoui je crois bien, s'exprima-t-il.

  Tripalium ouvrit doucement les yeux.

- Où suis-je ? demanda le ministre.

- Ne vous en faites pas, vous avez eu un accident et vous vous êtes évanoui, rassura Jack.

  Jack et Peter aidèrent le ministre à se relever. Ils le guidèrent pour qu'il puisse s'allonger sur le canapé. Il s'endormit aussitôt.

- On devrait ranger un peu le désordre qu'il a engendré, proposa Peter.

- Tu as raison et avec un peu de chance, demain, il ne se souviendra plus de rien.

  Après avoir remis la pièce en état, Peter demanda avec un air attristé :

- Qui a gagné selon toi ?

- Entre l'Enfant et l'Adulte, tu veux dire ?

- Oui.

- Je ne sais pas, mon grand, mais quoi qu'il en soit, il a perdu sa propre relique et il a peu de chances de s'en remettre un jour. C'est triste à dire, mais si l'Enfant a gagné, alors il vivra dans un monde d'adultes avec un esprit d'enfant. Je ne pense pas que ce soit une bonne chose pour lui. Si l'Adulte l'a vaincu, alors tant mieux. Il aura sûrement une vie fade mais il vivra avec son temps, sans souffrir de la solitude, développa-t-il en regardant le ministre avec un air de pitié.

- Je vois… Il ne pourra plus faire de magie ?

- Peut-être qu'il n'en faisait pas, après tout. Si moi je fais de la magie, grâce à ma relique, c'est parce que c'est mon rêve le plus cher. Il en avait peut-être un autre.

- La relique réalise les rêves alors ?

- Exactement, les rêves d'enfants ! précisa Jack.

- Mais… Je n'ai pas de relique, comment je ferai ?

- Tu es encore un enfant. Lorsque tu seras amené à grandir, tu auras des responsabilités à prendre. Tu devras faire des choix qui seront déterminants pour ton futur. Pour ne pas tuer l'enfant que tu es, une relique viendra à toi et tu devras la garder soigneusement auprès de toi, comme je le fais avec la mienne. Ta relique préservera l'Enfant en toi, lorsque tu seras adulte. Autrement dit, c'est toi qui réaliseras tes rêves.

- Il est temps de partir maintenant.

  Jack prit sa canne pour ouvrir un autre portail. Ils le traversèrent et se retrouvèrent en face de la maisonnette de Peter.

- C'est ici que nos routes se séparent, jeune camarade !

  Peter sauta dans les bras de son nouvel ami, pour le remercier de la folle aventure qu'il avait vécu grâce à lui.

- Je ne t'oublierai jamais Jack ! promit Peter.

  Jack déposa Peter au sol. Il fouilla dans la poche intérieure gauche de son costume et me tendit à lui. Le jeune homme me prit dans ses mains et me serra fort dans ses bras, en voyant Jack s'en aller au loin. Le soleil se réveillait peu à peu. Avant de rentrer chez lui, Peter m'observa attentivement. Je n'étais pas très grand - à peine vingt centimètres – et j'avais une crinière et une queue parfaitement bien soignées. Sur la planche en bois, avec laquelle on me faisait basculer, il y avait gravé une inscription. Elle était très peu lisible. On ne pouvait plus que distinguer ces lettres :

« Po r mon f ls ».

  C'est ainsi que Peter et moi, sommes devenus à jamais, inséparables.

FIN.

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