La rescapée

Joelle Eymery

Elle était si abîmée qu'elle pensait ne jamais pouvoir être réparée.

 

Elle était vieille, pleine de trous et plus personne ne s'intéressait à elle, sa peinture défraîchie par des milliers de soleils ne racontait plus d'histoire à personne.

Quelle tristesse !

 

Elle avait connu des  jours merveilleux, lorsqu'Yvon montait sur elle avec tendresse, avec tout son attirail de pêcheur.

Ils allaient tous deux, au fil des rivières, sur les nénuphars, dans le silence.

Yvon lui jetait des poissons et lui parlait.

C'était un taciturne, Yvon, mais il l'aimait.

Il la bichonnait, tous les samedis soirs, et le dimanche matin l'emmenait en promenade.

 

Puis ce fut un autre temps béni lorsque les enfants venaient jouer en l'enjambant gaiement, lui racontant des histoires de pirates …

Elle connut d'immenses joies avec eux, pleines de tendresse, de rêves et de poésie ... 

Ils l'avaient repeinte, pendant les vacances d'été, et l'avaient hissée sur le sable, au milieu des roseaux, où elle bénéficiait de l'ombre tendre et de la torpeur des soirs …

L'hiver, elle s'endormait sous une bâche, à l'abri des intempéries et le cœur en paix. 

 

La propriété fut vendue.

Yvon mangeait des pissenlits par la racine.

Elle était toujours là, mais s'ennuyait à présent et personne ne s'intéressait plus à elle.

Où étaient passés les enfants ?

Ils étaient devenus grands et s'étaient éparpillés aux quatre coins de la terre.

Son vieux cœur de barque sentait bien que c'était la fin.

Elle entendait encore vaguement le clapotis de la rivière, mais ne voyait plus rien.

Qui aurait songé à lui enlever sa couverture, alors qu'elle transpirait à présent durant les longs étés en solitaire ?

Elle était triste.

Et une barque triste, c'est vraiment un spectacle qui fend le cœur.

 

Le nouveau propriétaire, un terrien bourru comme un bulbe, ne comprenait rien à la magie de l'eau.

Elle l'avait entendu dire : "Il faudra que je la débite en tronçons et que je la jette …"

Ainsi, attendait-elle la fin, résignée.

 

Pourtant, un jour, elle entendit une musique et soudain la lumière réapparut.

Un très jeune homme qui jouait de la flûte fit sauter sa vieille bâche et la regarda longuement.

- Oh ! Mais que fais-tu là, toi ? s'écria-t-il.

Cela faisait bien longtemps que plus personne ne s'adressait à elle.

Elle en avait la gorge nouée et ne put répondre.

Il continua :

- Eh bien, ma pauvre ! Tu es dans un sale état !  Je vais m'occuper de toi !"

Et il tint parole.

En quelques jours, il la remit sur pied. 

Il la débarrassa des algues et du sel,  la ponça, la repeignit, et écrivit au pinceau, en grosses lettres rouges sur son

flanc :  "La rescapée".

Il lui acheta une belle paire de rames et par un beau matin de printemps, ils s'éloignèrent tous deux du rivage … 

Après toutes ces années de solitude et de désespoir, elle se vit offrir une nouvelle vie.

Elle accompagna Albain dans de fabuleux voyages, toujours sur les rivières et sur des airs de flûte …

 

"La Rescapée" vécut encore de longues, très longues années et lorsque son vieux cœur cessa de battre, cette fois-ci pour de bon, elle était encore belle et fut exposée au "musée des marins d'eau douce,"  qui fut son digne dernier berceau.

Je suis persuadée que lorsque je vais la voir, émue, connaissant son histoire, elle me fait encore un clin d'œil !

(Joëlle Eymery - 2014 )

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