La vieille photo

Robert Bérubé

Une nouvelle: participation au concours: Prix de la Nouvelle Francophone

La vieille photo.

Une photo en noir et blanc révélant un passé vieux de plus d'un siècle. Dans la photo, il y a deux personnes assez âgées. Elles sont assises sur des chaises de bois devant une maison en bois. La vieille femme porte un bonnet. Son mari, un homme à la barbe blanche, porte un grand chapeau. Il y a deux enfants. Une fille et un garçon au seuil de l'adolescence. Il y a aussi deux jeunes hommes, affichant des moustaches, des complets et des chapeaux melon. Il y a quatre jeunes femmes. Les robes sont longues reflétant la mode du temps. Toutes les personnes portent des souliers et elles sont endimanchées. Tous  ont un air très sérieux sauf la vieille qui affiche un début de sourire. Quelle était l'occasion qui a engendré cette photo? Un mariage? Des funérailles? Impossible de déterminer en regardant cette photo.

Depuis un très jeune âge, j'ai été un passionné de la généalogie. Lorsque j'avais 18 ans, l'oncle maternel de ma grand-mère maternelle, Hormidas Lepage, me donna une copie d'une photo de la famille de ses grands-parents maternels accompagnés de quelques membres de leur famille. Il m'a dit : «Y'a pu personne qui veut ça sauf toi! » Il ajouta : «C'est une copie d'une photo qui a été envoyée à des gens de la famille exilée aux États-Unis. » Je voulais des précisions concernant la photo. Qui étaient les personnes dans la photo? Quelle était la circonstance? En quelle année la photo avait-elle été prise? Malgré son âge avancé, Hormidas était centenaire et plus, il possédait une mémoire encyclopédique de son histoire familiale. 

«Tout ce que je sais c'est que les deux vieux sont Louis Moisan et Eulalie Racette! Pour les enfants, je ne pourrais pas te dire qui est qui. La photo a été prise à St-Jacques-L'Achigan au Québec! Pour l'année, je sais que c'est avant le départ de mes parents qui sont déménagés au Massachusetts vers 1877. Ils étaient allés travailler dans les usines de tissage. »

La mère d'Hormidas, Euphémie Moisan, était aussi la fille d'Eulalie Racette et de Louis Moisan. Cette Euphémie que je ne pouvais identifier dans la photo, et ce, à cause des ressemblances avec ses soeurs, avait épousé Israël Lepage. Euphémie et Israël, accompagnés de leurs filles, avaient quitté St-Jacques comme plusieurs Québécois du temps et s'étaient aventurés au Massachusetts afin de survivre. Ils étaient des réfugiés économiques et la vie aux États-Unis pour cette famille n'était pas plus facile qu'elle ne l'avait été au Québec. Célina Lepage, la fille aînée d'Euphémie et d'Israël, avait raconté les péripéties de sa vie à ses enfants et à ses petits-enfants, et à ma mère Huguette Marion. Maman nous avait régalés avec les histoires d'aventures de sa grand-mère aux États.  Pendant de nombreuses années tout ce que je savais, c'est que Célina et ses sœurs avaient travaillé dans des usines de textile à Holyoke, au Massachusetts. Ce n'était pas une vie facile. Ils vivaient dans une communauté d'exilés canadiens francophones parsemée d'immigrants de diverses origines européennes. Célina connaissait un peu l'anglais, assez pour travailler. Elle avait appris une chanson bilingue et elle la chantait à ses descendants.

            ‘I went to the market mon petit panier sous mon bras. I went to the market mon petit panier sous mon bras. The first girl I met was la fille d'un avocat. I love you et vous ne m'entendez guère, I love you et vous ne m'entendez pas…'

La famille Moisan-Lepage a vécu aux États-Unis pendant dix ans. Les conditions de vie étaient très difficiles et dans les usines, le travail encore plus dangereux. De plus, un des moulins avait brûlé et plusieurs personnes avaient péri.  Le manque de sécurité financière et physique, l'isolement, la pression du clergé de rapatrier les exilés furent les raisons principales qui ont motivé leur retour au Canada. Une odyssée monumentale les attendait car la famille retournait au Canada mais non au Québec.  Ils devenaient des pionniers d'une nouvelle colonie dans le nord de l'Ontario. Ils quittaient une ville américaine moderne, en pleine révolution industrielle, pour vivre dans un pays où il n'y avait que peu de population. En quelque sorte, ils devenaient les premiers habitants dans un territoire immense et éloigné avec une profusion de lacs, peu de terres cultivables, des forêts immenses et des maringouins gros comme des rats.  Tout était à découvrir. Tout était à construire. Un avenir se dressait.

Pendant de nombreuses années les seuls renseignements et documents que je possédais au sujet de cette famille ancestrale étaient la chanson de Célina Lepage, la courte histoire concernant l'exil et bien entendu la photo des Racette-Moisan. Trois éléments qui manquaient de liens entre eux.

Et la vie continua…

Lorsque j'avais le temps, je m'adonnais à mon passe-temps d'apprenti généalogiste et je faisais des découvertes.  La première fut le recensement américain de 1880. Ce document me révéla que la famille Moisan-Lepage vivait à Chicopee Hampden dans l'État de Massachusetts. Israël (33 ans) et ses filles Célina (16 ans) et Délia (15 ans) travaillaient dans un ‘cotton mill', une usine de tissage de coton. Les sœurs Louisia (11 ans), Parmélia (9 ans) et Wivina (Ouivina) (7 ans) fréquentaient l'école et les deux plus jeunes Malvina (4 ans) et Luména (2 ans) vivaient à la maison. Une dernière fille Alexina est née au Massachusetts après le recensement. Dans le document l'épouse d'Israël se prénomme «Molzer» (34 ans) et son rôle était de «keeping house» donc elle était ménagère du foyer. Ce prénom m'était étranger et il me fascinait. Je ne voyais aucun lien phonétique entre Euphémie et Molzer. Ce n'est qu'en feuilletant davantage le document que j'ai constaté que presque toutes les épouses originaires du Canada français portaient le nom Molzer. Une mère en anglais est  «mother». Certes, le recenseur comprenait mal l'accent francophone et toutes les «mother» héritèrent du prénom Molzer. Notre bonne Euphémie Moisan s'était faite américaniser et fut transformée statistiquement en Molzer Lepage.

Le deuxième document trouvé fut un condensé d'histoire produit par la société historique du Nouvel-Ontario intitulé «Verner et Lafontaine». On y raconte :

«Grand branle-bas dans la colonie. M.I. Lepage arrivait avec ses huit filles. Huit filles dans une paroisse de colons. Que de mariages en perspective…»

La chroniqueuse oublie de mentionner le fait que Monsieur I. Lepage et ses huit filles étaient aussi accompagnés de son épouse et de leur mère Euphémie Moisan.  Ayant vécu la transformation de son nom, la pauvre femme était maintenant reléguée à l'oubli. Tel est le sort de plusieurs de nos pionnières en terre Nord-Américaine. L'histoire est injuste envers nos mères! L'arrivée des Moisan-Lepage en territoire de colonisation eu lieu en 1887. Personne n'a décrit la route précise et les défis encourus par cette famille lorsqu'ils ont quitté Chicopee Hamden au Massachusetts pour se rendre à Verner, en Ontario. Ce qui est dit cependant c'est qu'ils sont arrivés durant la nuit et qu'il n'y avait ni hôtel, ni maison, ni famille qui les attendaient. Le train arrêta à une vingtaine de kilomètres de leur destination finale. La dernière partie de leur périple est presque incroyable. Les dix membres de la famille ont dû se transporter eux-mêmes, en utilisant deux vélocipèdes manuels sur les rails. La rédactrice précise qu'un voisin «ne put leur offrir que le plancher de la cuisine ce que la famille Lepage accepta avec plaisir».  Chaque fois que je relie ce passage je suis très ému. Les défis qu'ils ont surmontés dénotent la dureté d'une vie de colonisation et d'une terre inhospitalière, mais aussi leur force de caractère et, surtout leur détermination de surmonter des obstacles en dehors de toutes mesures humaines.

À Verner, la vie des Moisan-Lepage continua…

En 1888, Euphémie Moisan donna naissance à un fils, Hormidas Lepage. Hormidas bien entendu, était l'arrière grand-oncle qui m'avait donné la photo.  Les huit filles Lepage se sont trouvé des conjoints et à elles sont seules les ancêtres d'une bonne partie de la population du Nouvel-Ontario.

Connaissant ma passion pour la généalogie, plusieurs descendants de cette famille me firent don de photos, et je les en remercie. Le séjour des filles Moisan-Lepage aux États-Unis était bel et bien documenté. Adolescentes, Célina et ses sœurs profitèrent un peu de la vie américaine. Le legs pour la postérité, de leur exode à Chicopee Hamden, fut une trentaine de belles photos prises par un photographe professionnel.

Il y a quelques mois, je recherchais des renseignements additionnels au sujet d'Euphémie Moisan et de ses parents Joseph Moisan et Eulalie Racette. Ma grande découverte fut celle d'apprendre qu'Euphémie Moisan et son époux Israël Lepage n'étaient pas les premiers membres de cette famille à s'exiler aux États-Unis. Joseph Moisan avait un frère qui avait quitté St-Jacques l'Achigan en 1838. Il s'appelait Thomas Moisan. Son histoire témoigne d'une vie extraordinaire.

En 1838, âgé de 28 ans, Thomas Moisan s'est rendu à New-Orleans en Louisiane pour assumer le poste de trappeur pour la  «American Fur Company». En 1839, il traversa les Rocheuses pour se rendre à Fort Vancouver, voyage long et très périlleux. Durant ce temps, il a occupé  les fonctions de mineur en Californie, d'employé chez McLoughlin et ensuite d'engagé chez la  «Hudson's Bay Company». En 1842, il a établi une réclamation territoriale à Salem en Orégon, devenant fermier et propriétaire d'un grand domaine. Le 3 octobre 1842, Thomas avait épousé Henriette Longtain fille d'André Longtain et de Nancy Okanagan. Durant sa vie, Thomas a géré plusieurs entreprises et est devenu riche. Il a construit une très belle maison qui, à l'époque a fait beaucoup d'envieux. Cette maison est maintenant un musée. Thomas Moisan est aujourd'hui considéré comme un des pionniers et fondateurs de l'État de l'Orégon.

Bien que la vie extraordinaire de Thomas Moisan mérite une attention toute particulière, tel n'est pas le but  premier de mes propos. Une autre découverte m'attendait! En approfondissant mes recherches j'ai découvert que Thomas Moisan entretenait une correspondance avec ses neveux et ses frères dont Pierre de Montréal et Louis Moisan de St-Jacques. Mon Louis Moisan! Celui qui était le père d'Euphémie Moisan, grand-père de Célina Lepage, qui était la mère de Maria Fortin, qui avait donné naissance à Huguette Marion, ma mère.

Le 27 juillet 1861, Louis Moisan avait rédigé une longue lettre à son frère Thomas. Cette lettre donne un aperçu de la vie de mon ancêtre Louis, de son épouse Eulalie Racette, ses enfants et ses frères et sœurs. Il parle du quotidien, du journal ‘La Minerve', du curé, de ses vaches, de ses agneaux et de ses chevaux et de ce qui lui tient à coeur. Il rapporte des détails concernant la santé et la condition de vie de ses proches. Le vocabulaire et les expressions sont empreints de catholicité, d'archaïsme et de terroir. Ce qui est des plus touchants c'est la salutation de la fin :

«Je suis ton tendre frère

Louis Moisan qui ne t'oubliera jamais.»

Le lecteur se demande si les deux frères se sont revus au moins une fois avant de mourir. Je doute…

Une seconde lettre écrite par un autre frère, Pierre, le 25 mars 1888 est adressée à la veuve de Thomas Moisan, Henriette Longtain. Pierre parle du deuil éprouvé suite à la mort de Thomas. Henriette dans une correspondance antérieure avait demandé aux Moisan de lui faire parvenir des photos de famille. Pierre confirme que les photos de famille lui seront remises dans quelques temps par le Missionnaire Monsieur Delorme. Il termine sa correspondance en indiquant qu'il est son beau-frère pour la vie.

Une photo en noir et blanc révélant un passé vieux de plus d'un siècle. Dans la photo, il y a deux personnes assez âgées. Elles sont assises sur des chaises de bois devant une maison en bois. La vieille femme porte un bonnet. Son mari, un homme à la barbe blanche, porte un grand chapeau. Il y a deux enfants. Une fille et un garçon au seuil de l'adolescence. Il y a aussi deux jeunes hommes, affichant des moustaches, des complets et des chapeaux melons. Il y a quatre jeunes femmes. Les robes sont longues reflétant la mode du temps. Toutes les personnes portent des souliers et elles sont endimanchées. Tous  ont un air très sérieux sauf la vieille qui affiche un début de sourire. Quelle était l'occasion qui a engendré cette photo? Un mariage? Des funérailles? Impossible de déterminer en regardant cette photo.

Je pouvais maintenant conclure que la photo de Louis Moisan, d'Eulalie Racette et de leurs enfants avait été prise avant 1877, avant le départ d'Euphémie Moisan et d'Israël Lepage. Un des destinataires de cette photo était, sans aucun doute, Thomas Moisan. Le fait de recevoir une photo était la seule façon de voir sa famille lorsque l'on vivait aux deux extrêmes d'un continent durant les débuts d'une colonisation en terre américaine. Mais, quel précieux témoignage!

Juin 2014

 

  • Bonjour. Je suis originaire de Verner et je m'intéresse beaucoup à la généalogie. En plus, je suis membre de la Société historique du Nipissing Ouest. Ce serait intéressant d'échanger. Voici mon courriel : theo.carole@gmail.com A bientot. Carole Lafreniere-Noel

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    Carole Lafreniere Noel

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