L’AMOUR EN TEMPS REEL (raid relationnel)

John Wesley Northridge

Le profil de cet homme me pousse à la métaphore sportive pour entrer dans notre relation. L’endurance en devient une clé, il me semble approprié de parler contre la montre, chronos, essai transformé ou non, bonnes ou mauvaises conditions météo pour donner à sentir notre température commune. Il se coule volontiers dans un paysage de performances, les images naissent d’elles-mêmes à la lumière de sa lampe frontale et des océans à traverser en crawl pour trouver possiblement une île. C’est donc sous un angle athlétique que j’envisage à rebrousse-poil de décrire ma journée d’amour en temps cumulé avec un sportif de la vie.

Cette journée (de 48 ou 72 heures peut-être, mais qui ne font qu’un jour) s’étale sur vingt ans. Déjà ça, c’est pas banal. Unité de temps par-delà les années. Unité de lieu / un musée, une gare, la Seine, une chambre d’hôtel = le même lieu. Unité de l’intrigue / faire vivre en dépit d’aléas nombreux un lien qui vient d’on ne sait où, qui semble évident mais dont on ne sait pas quoi faire. Autant dire, arroser une plage de sable avec un verre d’eau.

Au cours de cette journée de 72 heures, nous avons donc ensemble :

-marché (beaucoup, vite, lentement, noués, dénoués).

-pédalé, dansé, été assis sur un banc.

-chanté, été au cinéma, au théâtre en plein air, au concert

-vu un bel orage.

-écrit (beaucoup, en parallèle des 72 heures, une journée de 150 heures complémentaires).

-bu (anormalement peu et surtout de l’eau qui pique, du thé, de l’orangina).

-mangé (pas suffisamment pour des sportifs). Des crêpes, des falafels, des citrons, un steak, une glace, des tartines, des abricots, une salade, des pizzas.

-dormi (très peu, moins de 15 heures sûrement en tout soit très peu d’heures par nuit environ ce qui pour une dormeuse comme moi se révèle nettement en dessous de la moyenne).

-parlé à cœur ouvert (à peu près tout au long des 72 heures moins les 15h de sommeil et encore) et à cœur fermé (des minutes au téléphone par exemple).

-roulé en voiture dans une 205 (à gauche uniquement).

-rigolé (un bon paquet d’heures).

-bricolé (moins d’une heure).

-eu chaud, eu froid, eu comme il faut.

-été à la plage (au bar de la plage de la ville).

-pris des douches (à deux et à tout seul).

-eu les cheveux courts et longs, puis plus de cheveux.

-posé des mains, roulé des hanches, posé les mains sur les hanches.

-croisé des parisiens.

-lu le journal.                                         

-regardé des rues, un fleuve, des arbres, le ciel, des voitures, des trottoirs, nous. Une péniche passer.

-volé, survolé, convolé naturellement (c’est comme ça que ça se fait avec des ailes)

-fait l’amour et senti la peau et la chaleur et le poids (un bon paquet d’heures aussi)

-jeté une culotte par la fenêtre, des oignons à la poubelle, des ponts entre nous.

-fait du bruit (que moi, car le sportif gère).

-échangé sur des sujets animaliers (ours, girafe, chat), familiaux (femmes, maris, enfants cristalisant bien malgré eux une bonne partie des aléas), politiques écologiques ou domestiques (matériel de cuisine adéquat dans toute maison bien équipée, techniques efficaces de repassage, avantages et inconvénients de la vente en ligne de biens d’occasion…).

-voyagé, en pensée uniquement.

-fumé des cigarettes (pas beaucoup car le sportif désaprouve).

-fait quelques plans sur quelques comètes tout en s’en défendant, cru au père noël, collé des étoiles au plafond.

-retourné nos poches pour nous montrer quels trésors on avait dedans. Des billes peut-être ou de petits morceaux de verre jolis, ou tout comme.

-redescendu quinze étages en une seconde sur de légers désaccords.

-constaté de petits gouffres là, entre nous, sans se le dire.

-oublié tout d’un coup que rien n’était plus important que nous il y a peu.

-oublié tout court que ce qui n’avance pas, recule.

-senti le désir d’y croire fondre comme neige au soleil.

-reculé alors dans nos tranchées, disparu chacun dans nos vies, été engloutis ailleurs, refermé le trou d’eau.

-jeté un oeil par dessus l’épaule. Derrière, l’eau étale, sans une ride à la surface. Senti comme une journée d’amour est longue et courte à la fois, vraiment, a t-elle eu lieu ?

                                                               Vue de ma fenêtre, cette histoire n’avait pas grand avenir mais il semble qu’en amour ce genre d’argument ne porte pas. Rien de nouveau là-dedans, c’est évident, mais à ce point c’est idiot. Et comme dit le philosophe « quand on est amoureux, on écoute de la musique de merde ». C’est très vrai, rien que cela démontre l’absence totale d’esprit critique qui vous saisit quand l’envie d’y aller se pointe, impérieusement, contre toute raison et parce qu’on se sent vivant à chantonner Laurent Voulzy, Peau d’âne ou pire même, Véronique Sanson par exemple. Le recours à Radio Nostalgie se fait naturellement, Daniel Balavoine voire Pierre Perret trouvent grâce à vos oreilles pointues autrement plus exigeantes, d’habitude. « T’en fais pas mon pt’it loup », ça vous arrache des larmes en pleine traversée de la Drôme tant la raison est ramollie et le cœur suit.  Les enfants à l’arrière s’interrogent sur les raisons d’une telle émotion, et vous ne pouvez dire que l’immense pitié qui vous étreint face au grand malheur qu’il a dû traverser ce petit loup pour qu’on s’en occupe comme ça et qu’on en fasse une chanson. Ca, ça leur parle aux enfants alors ils pleurent aussi c’est un concert au final dans la bagnole au fil des rond-points des patelins qu’on traverse, « mon fils, ma bataille » et autres Bourg de Péage ou (clairette de)  Die. Tout le monde pleure c’est merveilleux. On met six heures au total pour faire trois cent kilomètres, au long de routes mystérieuses de vacances au temps suspendu. Mais entrecoupé de pauses pique-nique, ça se fait bien. Que la montagne est belle, allez.

                                                               Le sportif a donc un rapport privilégié au temps, aux dates, à la logistique. Il organise, il prévoit, il anticipe. Il ne laisse rien au hasard et quand bien même il s’en remet au hasard c’est toujours un risque mesuré qu’il prend, il circule avec filet sur les ponts de singe et n’oublie jamais rien derrière lui. Son agenda est son meilleur ami qui lui permet de gérer au mieux sa vie complexe, à double entrée. Il m’épate le sportif, on se dit que partir avec lui en expédition c’est l’assurance d’avoir toujours une gourde d’eau d’avance dans une poche revolver. Ca doit avoir ses bons côtés. Une dentition parfaite, une décontraction toute américaine, une odeur de lessive et les plis du fer sur les manches du polo. La perfection, aux antipodes de moi si approximative. Toujours peur d’avoir oublié un bout de salade entre les incisives de devant ou d’avoir un trou dans ma chaussette. La pression du résultat, l’attente du moment réussi, tout ce qui me fige.

                                                               En fait je n’arrive pas à me souvenir de ce qui me chiffonnait, de ce qui clochait déjà chez ce jeune homme en Angleterre si longtemps avant, au début de la journée d’amour. Cette impression d’être face à la bonne personne mais pas au bon moment, ni au bon endroit, ni pour lui ni pour moi. Cette impression que lui-même n’a pas de place à lui. C’est ça je crois ce lien qui vient d’on ne sait où, la reconnaissance d’une vieille âme commune et d’un chemin nécessaire à suivre ensemble, alors que tous les panneaux indiquent une autre route et les panneaux intérieurs aussi, disant que cette planète n’est pas la bonne pour soi. On le sait, on y va quand même, mais toutes les chansons racontent la même histoire.

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