LAURA-TRISTE-AUX-LÈVRES-SAGES

auguste-ombre

J'exerce le métier de fantôme. Victime et phare des désillusions des hommes, je suis l'âme saccagée, née avec un poignard dans la gorge. Vivante et morne, puisqu'à jamais des vôtres, j'ai rallié les ballets du sang, léché et affûté l'écho du jeu du mouvement. Que cela soit bien dit, hommes, et que l'on ne me taxe d'aucune volonté difforme! J'ai paré mon corps de vos velours bariolés, et lacéré ma chair de vos cercles dorés ou argentés. J'ai, enfin, goûté l'absence d'un lecteur aveugle sur ma peau. J'ai fait de mes seins, de ma bouche, de mon vagin et de mes os, les plus imprenables murailles de châteaux, chavirée dans des draps de larmes, pendant les nuits les plus froides.

Du coin d'un œil inquiet, j'ai parfois relevé les plus belles atrocités, dans de petites scènes de famille. Au parasite humain, créant en tertres Babeliens des confréries sanguines, sans même penser au lendemain. A celui-celle, en taille de guêpe et regards mesquins, qui brisera ce monde grégaire, un simple sourire dissimulé au creux de ses poings. Sans un éclair dans l'azur, sans même un soupçon de tonnerre, au loin.

Alors me voici, face au vice ainsi nanti. Prenant le calvaire du grand rien pour une évasion propice. Soit, tout esprit est un livre ouvert au hasard, sauf le mien. Marque-page en une langue rafraîchie par l'absence d'une amie, un long couteau tordu en guise de godemiché pour mes soirées les plus enfiévrées.

Maigres jouissances, au regard de la décadence des grandes choses. Amour, humanité et religion prennent rarement place, au comptoir des déceptions. Ne prennent même pas la peine de franchir la porte de mon auberge, celle située au bout de toutes les ruelles noires. On y danse seule, quand on est mienne, quand on est soi, quand on est Laura-triste-aux-lèvres-sages. On s'y oublie dans l'ivresse des images, de quelques iotas de paroles entendues par delà ma porte de métal, scellée à double tour par des hommes de courage. Minuit, blouses blanches contre ma peau de lait. Midi, aiguilles et bonbons bleus, je voyage.

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