Le berceau du désarroi

reiman

Le berceau du désarroi

Episode 1

L’autoroute A666 assoyait une autorité inébranlable au milieu des collines verdoyantes qui s’étalaient à l’ouest de la France. Vers les deux horizons opposés du bassin parisien, elle déployait ses deux larges bandes grises avec la plus grande ténacité et elle paraissait puissante. Encore plus puissante à la voir supporter avec vigueur la circulation incessante des voitures et des camions et demeurer indemne sous leurs écrasements impitoyables.

Des centaines de voitures roulaient sur l’autoroute A666 et brillaient sous le soleil qui frappait haut et fort dans le ciel.

Bien qu’elle fût de petite taille et qu’elle roulât d’une allure constante, une voiture réussissait à s’imposer le long de la voie droite de l’autoroute grâce à la couleur rouge de sa carcasse bien vernie et à sa configuration singulière. Peut-être aussi, par le son étrange que produisait son moteur qu’on n’aurait pas tort d’associer à celui d’un certain insecte volant. Toutefois, la famille Clemenceau  qui roulait à bord de cette voiture y semblait insensible car elle montrait une mine joyeuse et paraissait absorbée par le bonheur d’être déjà en route vers leur destination.

Ce fut le père qui tenait le volant, une montre en cuir au poignet gauche, vêtu d’un tee-shirt bleu en col. Les petites rides qui marquaient son visage faisaient voir qu’il avait dépassé les quarantaines. A côté de lui siégeait son épouse. Elle avait le teint blanc, des cheveux bruns bouclés et courts. Ses yeux quant à eux étaient d’un bleu grisâtre et avaient un regard pénétrant. Elle portait une chemise blanche aux manches trois-quarts et un jean bleu. Derrière s’asseyaient un petit garçon de huit ans et une fille de seize ans. Le garçon ressemblait à son père, avec des cheveux marron foncés et une teinte légèrement bronzée. La fille, elle, avait plutôt la physionomie de sa mère.

-     Il fait de plus en plus chaud, dit-elle d’une petite voix.

-     Le soleil est au zénith maintenant, répondit la mère. Profitez de l’eau que vous avez tant qu’elle est fraîche.

-     Dans la météo on a annoncé un temps assez nuageux le long de la journée, précisa la jeune fille, ce qui aurait été véritablement meilleur pour notre voyage.

-     On n’a cessé de faire des erreurs en météo. C’est pour ça d’ailleurs que je m’y fie bien moins souvent. En plus, le temps en France est assez versatile pour parvenir à le prévoir correctement, ajouta-elle avec un sourire.

-     Votre mère a bien raison, dit le père d’une voix éclairée.

-     Je vais ouvrir un peu la fenêtre de mon côté, continua-t-elle.

-     Regardez, là-bas ! s’exclama le garçon. Des moutons !

-     Oui, répondit le père en y jetant un coup d’œil rapide, de bien jolis moutons.

Et il laissa échapper un petit rire.

La voiturette rouge traversait à présent des plaines vertes garnies de maisonnettes en pierre. Conservant toujours la même allure et la même voie, elle ne représentait nullement un obstacle gênant pour les autres voitures qui se montraient dans la voie gauche et accomplissaient leur dépassement sans une difficulté apparente.

-     A cette période de juillet, tout le monde en profite, à ce que je vois, dit la mère avec un léger sourire.

-     Vu cette période d’été, la circulation est bien fluide, répondit le père en grattant un coin de sa tête. Et en ajoutant que cette autoroute est une principale… c’est pas vraiment le cas, en fin de compte.

Un silence s’établit.

Le visage de la mère se plissa soudain. Elle lança un regard rapide sur le bord de la voiture à travers la fenêtre ouverte.

-     Il nous reste combien de kilomètres, papa ?

-     Encore un peu. Il vaut mieux ne pas y penser maintenant, ajouta-t-il en jetant un coup d’œil à son fils au rétroviseur, un sourire au visage.

Au niveau des yeux, les contractions se dessinaient toujours sur le visage de la mère. Elle tourna la tête vers son mari.

-     David, dit-elle d’une voix de reproche, je me rends compte que le moteur de ta voiture est d’un son insupportable.

-     Haha ! s’exclama-t-il. Ma chérie, tu as pris du temps pour arriver à cette remarque…

-     Je vais fermer la fenêtre. Finalement il n’entrait pas vraiment quelque chose de frais…

-     Peut-être bien, expliqua le père, parce que ça fait un long moment que je maintiens la même vitesse que le son t’est devenu plus perceptible.

Et il articula avec un certain enthousiasme :

-     Cela n’empêche que j’aime bien cette voiture, tout le monde d’ailleurs tombe sous son charme dès la première vue, et on me l’avoue volontiers.

-     C’est ça ! répondit son épouse d’un petit air moqueur. Si je supporte toujours cette voiture c’est seulement, je dis bien seulement, parce qu’elle s’avère toujours un motif convaincant pour voyager seuls en famille et tranquillement. Alors, je me trouve souvent en train de dire (elle se confectionna une voix douce et flasque): « on aimerait bien que vous nous accompagnez, mais… vous savez bien que notre voiture est petite ».

-     Tante Mélanie voulait partir avec nous ! s’exclama soudainement le garçon.

Et la mère reprit avec son ton normal :

-     Tante Mélanie est assez consciente et intelligente pour arriver au fait qu’elle ne peut pas rentrer dans cette voiture.

-     Elle est grosse ! s’écria le garçon.

-     Alain, on ne se moque pas des gens, reprocha sa mère. Elle n’est pas grosse mais assez corpulente pour mettre la voiture bien-aimée de ton père en ruine, dit-elle en s’adressant à son mari avec un rire sonore.

-     Ah Adèle, arrête de te moquer toi-aussi…

-     De tante Mélanie ?

-     Non, de ma voiture.

Et ils laissèrent échapper un rire. La jeune fille se contenta d’un sourire.

-     Moi je n’arrive pas à rire quand mon ventre est vide, dit-elle en arrangeant une mèche de ses cheveux derrière son oreille.

-     Prenez vos galettes, en attendant d’arriver à un relais routier pour déjeuner, répliqua la mère sans tarder.

Et elle tourna la tête vers son mari :

-     C’est encore loin ?

-     Je ne sais pas, répondit-il. Mais je pense qu’on en trouvera un sûrement dans pas très longtemps.

David regarda sa montre puis ses yeux se posèrent rapidement sur le rétroviseur où une voiture noire aérodynamique se montrait, prête à les dépasser. Et la différence surgit, flagrante ; face à sa rapidité, à l’énergie et à l’enthousiasme qui en germaient, la famille Clemenceau parut languissante et plus langoureuse avec leur voiturette paresseuse.

-     Sûrement loin pour nous, plus particulièrement, murmura Adèle avant de tourner la tête vers la fenêtre et de montrer un visage songeur.

Après un silence gratté par le bruit de leur moteur et des frottements de roue, David esquissa un léger sourire. Les yeux toujours fixés devant lui, il dit :

-     Mon téléphone n’a pas sonné, Adèle. Je pense que tout s’est bien passé.

Adèle sortit de son songe et répondit :

-     Au contraire, c’est bien ce qui me tracasse, moi, David. En fait, si tout s’est bien passé comme tu le dis, le gentilhomme nous aurait filé un coup de téléphone pour nous tranquilliser et nous rassurer… Il est assez adroit et sympathique pour y penser.

Elle s’interrompit un instant. Et, d’un ton plus optimiste trahi par un soupir :

-     J’espère finalement que tu as raison…

En effet, le matin, après avoir progressé dans l’autoroute A666 quelques kilomètres, la famille Clemenceau avait aperçu de loin une certaine voiture qui se figeait à l’extrême droite de la chaussée. A cet instant, Adèle avait juste fini d’adoucir ses lèvres par un rouge à lèvre clair et redressait devant elle le pare-soleil.

-     Une voiture arrêtée… fit-elle remarquer. Une panne ? ajouta-t-elle à l’adresse de son mari.

-     Qui sait ?

-     Ralentis un peu, David, qu’on voit bien.

Ils s’approchaient à présent de la voiture. Maintenant qu'ils s'apprêtaient à la dépasser, Adèle se colla à la vitre.

-     David arrête-toi ! lança-t-elle d’une mine un peu secouée.

-     Mais pourquoi bon Dieu ?

-     Arrête-toi vite ! Je crois avoir vu une femme souffrante.

Légèrement embarrassé, David freina, braqua le volant vers la droite et se positionna sur la chaussée. Il arrêta la voiture complètement.

-     Tu en es sûre ? lui demanda.

-     Oui, David. Je pense que c’était son épouse. Il était penché vers elle et elle paraissait souffrante.

-     C’est vrai papa, affirma Emilie qui s’asseyait à la banquette arrière avec son petit frère.

-     Fallait s’arrêter avant, fit observer Adèle.

Et elle continua avec un regard insistant :

-     Alors tu descends pour voir ?

-     D’accord, lui répondit-il après un bref instant.

Le père ouvrit la porte, mais avant de disparaître :

-     Attendez-moi dans la voiture, dit-il clairement. Et je laisse les clés, alors attention.

Il attarda son regard sur Alain. Adèle, Emilie et son frère le suivirent ensuite du regard. David se dirigeait alors vers la voiture qui se tenait à une dizaine de mètres derrière. A travers son pare-brise, il pouvait constater une femme assise au siège droit et un homme au volant qui paraissait s’agiter depuis sa place, tantôt vers sa droite, tantôt vers le coussin arrière. Quand David s’approcha plus d’eux, l’homme, l’apercevant, sortit rapidement de sa voiture et contempla David qui avançait vers lui. C’était un homme grand, assez jeune, qui avait des cheveux noir et portait une chemise à carreaux.

-     Bonjour, lança David.

Il remarqua qu’il avait les larmes aux yeux et qu’une mine perturbée et agitée le contenait.

-     Vous rencontrez un problème, monsieur ?

-     Oh monsieur, c’est… c’est une bonté de votre part de s’être arrêté pour nous. Ma femme a un malaise, je ne sais pas ce qu’elle a, mais je pense que c’est assez grave.

Adèle, n’ayant pas eu l’intention de suivre les paroles de son époux, était sortie de la voiture et avançait maintenant pour les rejoindre, son sac en cuir à l’épaule. Elle apparut auprès de David.

-     Adèle, tu devrais rester avec les enfants, gronda David entre ses dents.

Adèle lui renvoya son regard réprobateur.

L’homme continua :

-     J’ai voulu appeler l’ambulance ; je prends alors mon portable et je constate qu’il est déchargé. Si vous pouvez me prêter un portable, j’en serais bien reconnaissant ; je ne demande que ça.

-     Mais bien évidemment monsieur, répondit Adèle d’une voix forte.

-     C’est votre épouse qui est malade ? questionna David.

-     Oui, répondit l’homme.

-     Qu’est-ce qu’elle a ?

-     Je n’en sais rien, elle était en très bonne forme lorsque nous avons pris la route.

Adèle lui tendit son portable qu’elle sortit de son sac :

-     Tenez monsieur. Je peux la voir un moment ? Peut-être que je peux l’aider…

-     Merci beaucoup ! s’exclama-t-il, les yeux scrutant le portable comme s’il venait de voir un précieux bijou.

Il le prit précieusement, et tandis qu’il tapotait des numéros, Adèle marcha vers l’autre côté de la voiture. Arrivée à la porte droite, elle distingua une jeune femme au visage pâle étendue sur son siège, les yeux fermés, fatiguée, atténuée, au corps d’une inertie inquiétante.

-     Oh mon dieu, murmura Adèle d’un air navré.

Elle ouvrit doucement la porte et s’accroupit devant elle. La jeune femme lançait des petits gémissements.

-     Vous m’entendez ? demanda-t-elle d’une petite voix.

La jeune femme ouvrit lentement ses yeux et regarda Adèle. C’était un signe de réponse.

-     Tout se passera bien, rassura Adèle en attrapant sa main avec douceur. Ne vous inquiétez pas, on est en route pour vous faire soigner.

Elle redressa sa tête vers la vitre où elle voyait l’homme tenir son portable à son oreille et parler, la mine plutôt soulagée que perturbée.

-     Autoroute A666, disait-il, à la sortie Est de la ville. Dépêchez-vous s’il vous plaît !

Depuis son sac, Adèle fit sortir une petite bouteille d’eau fraîche, ouvrit le bouchon et imbiba sa main. Ensuite, elle arrosa le visage de la femme avec délicatesse. Elle ferma ensuite la bouteille et la plaça soigneusement à côté d'elle.

Lorsqu’Adèle marcha vers David, il exhibait à son visage un sourire inattendu. C’est ainsi qu’il lui dit à voix basse :

-     On a bien fait de s’arrêter.

Et elle lui répondit par un sourire de sagesse.

-     C’est fait, dit l’homme avec un immense soulagement. Je n’ai maintenant qu’à attendre… Je vous remercie énormément. Je vous remets votre portable.

Adèle tendit sa main et récupéra son portable.

-     Nous sommes bien ravis de pouvoir vous aider, dit-elle. J’espère que tout se passera bien et que votre épouse se rétablira.

-     Merci bien de votre aide.

-     Offrez-la un peu d’eau et veillez sur elle en attendant.

Il fit un signe approbateur en montrant un visage rayonnant.

-     Alors Adèle, nous partons ? demanda David.

Elle hésita soudain un instant. Enfin :

-     En fait, à réfléchir, je pense qu’il vaudrait mieux rester jusqu'à l’arrivée de l’ambulance…

-     Madame, vous avez une route à faire, et vos enfants vous attendent dans la voiture. Je vous remercie pour votre bienveillance.

David, par un tapotement de son index sur sa montre et par des regards réprobateurs, montra à son épouse qu’ils étaient déjà en retard et qu’il ne fallait pas plus s’attarder.

-     David, je ne pourrai pas avoir un voyage tranquille autrement, fit-elle remarquer.

-     Bon, j’ai une solution, poursuivit-elle après un bref instant.

Elle se retourna vers le monsieur :

-     Je vous donnerai mon portable. En cas de problèmes, vous aurez de quoi pour appeler au moins. Mais j’espère que vous en n’aurez pas besoin, à part peut-être pour nous appeler pour nous dire que tout s’est bien passé !

Adèle montra un sourire bienveillant.

C’est ainsi que la famille Clemenceau reprit son chemin et que maintenant, Adèle s’était sentie un peu tracassée. Or la lourdeur qui commençait à peser progressivement sur son corps en ces instants dissipait ses petites angoisses.

-     Ce relais… je pense qu’il est encore loin, maugréa-t-elle d’un visage ensommeillé. D’ici-là alors, je ferme l’œil. Je vais me reposer un peu…

-     Moi aussi je commence à avoir sommeil, dit Emilie. Je me sens fatiguée à force de rouler.

-     Moi non, lança Alain.

-     C’est ça… murmura sa sœur.

Un silence régna aussitôt. Seul le moteur de la voiturette rouge se faisait entendre, plus remarquable que jamais. Des nuages blancs apparaissaient cette fois dans le ciel, émergeant de l’horizon comme ayant pour quête d’engloutir le soleil. L’autoroute A666 se dessinait clairement sous son éclat, toujours triomphant. La circulation quand à elle était normale, sans dérangement. En tout cas, la petite voiture rouge avait réussi dès le départ à se tracer un chemin rassurant et roulait paisiblement en suivant judicieusement les moindres sinuosités de l’autoroute A666.

Les nuages blancs étaient déjà à l’assaut lorsque la famille Clemenceau avait gagné un relais routier. Elle prenait place sur la terrasse d’un restaurant autour d’une table rectangulaire en bois. Mais la famille était incomplète. En effet, une place libre marquait l’absence du père.

-     Qu’est-ce qu’il a, à nous regarder avec cet air-ci ? lança la jeune fille, mal à l’aise.

-     Qui ? demanda sa mère qui allait mordre sa portion de pizza.

-     Le serveur, répondit-elle.

-     Ne te soucie pas. Des gens qui travaillent là, en pleine route et éloignés de chez eux, deviennent avec le temps de plus en plus rébarbatifs et ne supportent plus leur travail routinier.

La jeune fille but une gorgée de son verre de jus d’orange.

-     C’est pas ça, maman, dit-elle d’une voix embarrassée. Il nous dévisageait d’un air grincheux, comme si on lui avait fait quelque chose de mal.

-     Ah bon, répondit sa mère, inquiète cette fois-ci.

Elle se tourna un moment pour jeter un coup d’œil à l’intérieur du restaurant.

-     Je n’avais pas vu son visage lorsqu’il est venu nous servir. Il me donnait du dos.

Le petit garçon Alain, quant à lui, paraissait désintéressé de ce qui se passait autour de lui et jouait avec son morceau de pizza en la tournoyant dans son assiette.

-     Alain, dit la mère d’une voix ferme, mange ton morceau au lieu de jouer avec.

-     Je n’ai plus faim, dit-il.

-     Alors va te laver les mains… ou reste jusqu'à ce qu’on parte ensemble. La nourriture n’est pas un jeu, tu as ramené avec toi suffisamment de jouets pour notre voyage.

Le garçon obéit. La mère et sa fille continuèrent de manger. Mais un instant, la mère s’interrompit au moment même où un air frais traversa la terrasse. La jeune fille leva aussi la tête de son assiette. Ce fut elle qui parla :

-     Papa en a mis du temps…

La mère parut décontenancée.

-     C’est où qu’il nous a dit qu’il allait partir ? interrogea-t-elle.

La fille resta silencieuse, incapable de donner une réponse.

-     C’est bizarre, je n’arrive pas à me rappeler, dit la mère d’une mine inquiète. Oh mon Dieu Emilie ça fait peur ! C’est l’un des mauvais tours de la vieillesse, je pense…

-     Mais non Maman, t’es encore jeune…

-     Alain, chéri, tu sais ce que papa a dit avant de partir ?

-     Il nous a dit de l’attendre dans la voiture, répondit-il d’une voix sûre.

-     Mais voyons, tu as certainement raison ; voici les clefs de la voiture, on ne les a pas vues. David nous les a laissées pour ça.

Elle ajouta à l’adresse de sa fille :

-     Emilie, ma chérie, on dirait qu’on a pris un coup de soleil.

La jeune fille montrait un visage perdu.

-     Bon, poursuivit-elle, allons nous laver les mains et le visage et retournons à la voiture. Finalement je ne trouve plus l’envie de terminer mon manger.

-     Moi aussi, partagea la fille.

Après s’être humectés, la mère et ses deux enfants marchèrent vers le grand parking du relais. Une atmosphère inquiétante y régnait. A présent, le soleil était englouti par les nuages et l’éclat était cette fois-ci moins chaleureux. Alain courait en sautant, l’air amusé.

-     Attention à la voie ! avertit sa mère.

-     La voie est libre, répondit-il, toujours en sautant.

Ils avancèrent un peu plus, et la mère lança son regard vers les différentes places de stationnement.

-     Alors, où est cette voiture ?

-     Il faut aller peut-être voir de l’autre côté, suggéra sa fille.

La mère retrouva son angoisse. Mais elle se ressaisit cette fois et tâcha de rester calme. Encore une fois, elle était incapable de se rappeler de quelque chose ; de l’emplacement où ils avaient laissé leur voiture. Le plus intriguant, le plus effrayant aussi, et ce dont elle prenait bien conscience, c’était qu’il n’était pas question de se rappeler d’un emplacement ou d’un petit détail, mais d’un ensemble d’événements antérieurs. Dans sa mémoire, elle essayait de revenir un peu en arrière, mais avec hésitation et une très grande précaution de peur qu’elle n’allât un peu trop et qu’elle ne trouvât le néant. Mais en fin de compte, ce fut peut-être la première fois qu’elle parvenait à comprendre et à sentir ce que c’était, le néant. Cependant, elle supporterait bien l’idée d’être la seule qui avait un certain problème, que quelque chose clochait avec elle seule. Mais non. Le pire pour Adèle, c’était que sa fille elle aussi semblait rencontrer le même problème, ce qui la tourmentait bien suffisamment. Toutefois, elle ne voulait pas abandonner si facilement à ses tourments.

-     Maman… appela la jeune fille d’une voix languissante.

Adèle se rendit compte qu’elle était restée immobile et voyait Emilie et Alain progressés de plusieurs mètres.

-     Allez maman, dépêche-toi s’il te plait, dit la fille d’un air fatigué. J’ai un peu mal à la tête. Je veux vite gagner la voiture.

La mère avala sa salive et se dépêcha, son sac en cuir à l’épaule. Quand elle les rattrapa, ils avancèrent ensemble pour déboucher vers une autre piste. A son niveau, on pouvait voir un bout de l’autoroute A666. Un silence étrange régnait. Cette fois-ci, même Alain sentait l’étrangeté. Il pinçait des yeux en lançant des regards confus. Intuitivement, la famille incomplète progressa vers le bout de la piste qui marquait le bout d’une falaise. En bas, l’autoroute A666 était visible toute entière.

-     L’autoroute est vide ! s’exclama Emilie, surprise.

Adèle montrait des yeux ronds. Elle voyait en bas deux bandes grises étendues totalement vides ; il n’y avait la moindre trace de véhicules, en effet. Alain était bouche-bée, Emilie déconcertée, et le cœur d’Adèle battait fortement. Celle-ci lança des regards les plus loin possibles vers les deux côtés, et la sensation que l’autoroute était comme abandonnée s’affirmait plus que jamais.

-     Où sont passées les voitures ? s’interrogea Alain, perdu.

Mais cette question ne trouva de réponse que par une autre.

-     Maman, mais qu’est-ce qui se passe ? s’interrogea Emilie à son tour.

Adèle resta silencieuse. De son côté, elle semblait avoir réussi à transformer une bonne partie de son angoisse en un sérieux absolu.

Les nuages avaient rapidement réussi à gagner tout le terrain céleste. A présent, le bleu du ciel avait totalement disparu et le disque lumineux était sous l’emprise des nuages. Ceux-ci ne laissaient percer le moindre fil de lumière. En revanche, ils étaient impuissants face au retentissement d’un certain son qui parvint à percer la couche nuageuse et à se faire entendre doucement. Adèle fut la première à le percevoir. Elle pinça légèrement ses yeux. Le son était étrange et allait en transcendant, mais on ne pouvait déterminer sa provenance. On l’entendait résonner de partout, comme provenir du ciel. 

Le son devenait de plus en plus clair. Et plus il se distinguait, plus il dérangeait. Le petit garçon Alain réagit en se pressant vers sa mère qui l’enveloppa avec ses bras, toujours attentive et prudente. Emilie, elle, s’en approcha plus, le visage toujours déconcerté. Un vent les traversait et faisait mouvoir leurs cheveux ainsi que leurs vêtements. Mais le son était toujours perceptible, un bruit plutôt, incessant, toujours le même, constant, venant de loin.  

-     C’est de gros insectes volants, murmura Alain, s’apprêtant à pleurer.

Emilie sortit de sa confusion et lançait maintenant des regards minutieux.

-     On dirait plutôt le bruit d’un moteur…

Adèle avala sa salive, l’air effaré.

-     Mais… on dirait le moteur de notre voiture ! s’exclama la mère d’une voix évanouie.

Articulation - Résumé des dix épisodes

 

Episode 1 : La famille Clemenceau, constituée de quatre membres : David (le père), Adèle (la mère) et leurs deux enfants Emilie (16 ans) et Alain (8 ans), part en voyage en une belle journée de Juillet. Elle emprunte pour cela l’autoroute A666 et envisage de s’arrêter dans un relais routier pour déjeuner. Mais la famille mangera sans le père. Le plus intriguant est que la mère ainsi que sa fille se trouvent incapable de s’en rappeler le motif. En tout cas, le petit garçon Alain affirme que leur père leur a demandé de l’attendre dans la voiture et la preuve s’avère la clef laissée. L’atmosphère est étrange. Après avoir quitté le restaurant, ils découvrent à leur grande surprise que l’A666 est vide pour être confrontés ensuite à un son mystérieux qu’ils entendent résonner dans toute l’atmosphère.

Episode 2 : Le son ressemble au bruit singulier du moteur de leur voiture.

La mère médite sur leur état troublant. Elle pense qu'ils ont affaire à une bande dangereuse contrôlant le relais qui aurait injecté dans leurs plats une matière redoutable causant des trous de mémoire et des hallucinations et comploté la disparition de son mari (kidnapping).

 

Episode 3 : Adèle veut appeler la police mais se rend compte qu’elle a donné son portable. Elle se confronte alors avec les responsables du relais et les accuse d’être à la tête d’un complot. Elle réclame son mari, mais on lui affirme qu’ils n’étaient accompagnés par aucun homme à leur entrée dans ce relais. La situation termine par l’arrivée de la police.

 

Episode 4 : Le trouble d’Adèle s’intensifie et elle s’évanouit. Lorsqu’elle ouvre ses yeux, elle constate qu’elle est dans une chambre à l’hôpital. Un docteur entre pour observer sa situation et converser avec elle. Mais son état se voit empirer et on l’emmène dans une cellule individuelle.  

Episode 5 : Adèle entre dans un trouble encore plus intense en découvrant les photos collées aux murs de sa cellule. Le son du moteur qu’elle entend toujours empire sa situation et elle tend à perdre sa raison. Cette nuit, elle entend des pas redoutables côtoyer la porte de sa cellule. Une voix de femme derrière la porte… Elle se révèle. « Où est mon mari ? » demande Adèle. « Ce n’est pas la bonne question » lui répondit-elle.  

 

Episode 6 : Adèle passe une nuit très désagréable. Constatant que cette femme était l’ennemie, elle tâche de se ressaisir et réfléchit ; elle essaye de démystifier tout ce qui se passe autour d’elle.

Le son du moteur se révèle plutôt comme une voix de la vérité, et non pas un bruit subversif.

Un homme vient la secourir. Qui est-il ? 

 

Episode 7 : Adèle comprend enfin pourquoi elle et ses enfants entendent le moteur de leur voiture. Elle comprend aussi pourquoi David, son mari, n’est pas avec eux.

Adèle n’a pas le droit de lâcher, elle doit le digérer ; elle doit sauver sa famille. Il n’est pas question que cette femme réussisse à les anéantir, et si elle devait être un jouet entre ses mains, elle lui serait alors un jouet bien rude à manier.

 

Episode 8 : Adèle et ses enfants sont poursuivis et menacés. Ils ont à faire un combat féroce.

Dans quelles circonstances David réalisera la défaillance de sa famille ?

Le malheur et le désespoir le hantent. Il est dans son plus grand accablement.

Episode 9 : Adèle est à la fois si proche et si loin de son mari.

Quel est le mystère et les lois de cette redoutable dimension dans laquelle Adèle et ses enfants se sont retrouvés?

Adèle commence à comprendre un peu. Mais n’est-il pas déjà trop tard ? 

Episode 10 : Dernière chance… derniers battements…

Quel sera le destin de la famille Clemenceau, cette famille qui ne voulait pas plus qu’un voyage tranquille ? 


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