Le Déluge

sylvenn

Noires Heures - Essais

Le niveau de cet océan sanguin continuait de monter, et tous nous étions encore agrippés à cette tour gigantesque, dernier refuge pour notre survie. Depuis toujours nous escaladions ces parois abruptes. Elles étaient les dernières reliques d'un temps passé ; chacune de ses pierres était le fossile d'un pan de notre vie d'autrefois. Certains points d'accroche étaient les crânes de nos proches, de nos amis, de nos familles. La carcasse vide des enfants que je n'avais jamais eus, de cette fille ravissante qui jamais ne devint mon épouse, de cet ami que jamais je n'avais osé aborder… toutes se trouvaient là, quelque part le long de ce monument érigé en l'honneur de la mort de ceux qui n'ont jamais vécu. A travers les roches, j'apercevais aussi ces médailles, ces trophées, ces diplômes, cette fortune que je n'avais jamais possédée. Tous pourrissaient là, rongés par le temps et son érosion. Et puis il y avait ces milliers de sphères de cristal, emprisonnant pour l'éternité ces rêves qui aujourd'hui encore donnaient la force à mon corps de s'accrocher, de monter toujours plus haut pour poursuivre ce sommet si lointain et fuir ces flots si menaçants. J'y voyais l'amour. J'y voyais la gloire. La liberté. Le bonheur. Tous ces concepts si abstraits dans mon esprit faisaient pourtant rayonner ces sphères d'une clarté cristalline.
Sur toute la circonférence de cette Tour sans fin, j'apercevais à mes côtés les derniers survivants. Ceux qui luttaient encore, ceux qui n'avaient pas encore été engloutis par les flots vermillons dont chaque fracas en contrebas nous rappelait comme nos vies étaient menacées, notre survie incertaine. Tous avaient mérité mon respect sans condition. Une solidarité, une estime tenant de la camaraderie des tranchées s'était tissée entre nous, même sans un mot ; par de simples regards où se lisait toute la terreur de nos âmes. J'en connaissais certains. Certains avaient été de vagues connaissances pour qui auparavant je ne nourrissais aucune sympathie particulière. Certains étaient déjà de bons amis ; aujourd'hui ils étaient mes piliers tout autant que cette Tour. Ma volonté s'agrippait à eux comme mes mains se crispaient sur la paroi abrupte. Et il y avait ceux que j'avais toujours haï.
Ceux-là - lorsque je n'étais pas occupé à lutter pour ma propre survie - mon cœur brûlait de les voir perdre leurs appuis, glisser, et dégringoler dans les abysses. Les voir habités par l'impuissance dans leur regard. L'impuissance de ceux qui se sont crus tout puissants sur leurs semblables, et à qui vient se rappeler la réalité de leur piètre condition de mortel. La chute de leur fierté, qui viendra se fracasser comme leurs os pourris contre l'écume des vagues.
Cette haine, j'en avais longtemps fait le moteur de ma lutte. Continuer d'être fort pour un jour les voir faiblir. Monter pour les voir tomber. Vivre, pour les voir mourir. Mais avec le temps, mes forces me quittaient inexorablement. Je n'avais plus d'autre choix que de les concentrer dans le moindre de mes mouvements, de les stocker au bout de mes neuf doigts.
Celui qui avait pris le dixième était là, à mes côtés. Il y avait de cela une éternité, alors que je roulais en scooter sur les routes d'Indonésie, un énième poids-lourd me bloquait le passage. Lorsque je tentai de le dépasser, il fit un brusque écart. Je manquai de perdre le contrôle et de m'étaler sur le goudron chaud. A la dernière seconde, je maîtrisai mon véhicule et, accélérant encore davantage, réussi à doubler le chauffard. Je me retournai et, voyant qu'aucun obstacle n'avait réellement contraint le conducteur à faire cet écart, j'en conclu qu'il avait délibérément tenter de provoquer cet accident. Ma colère me poussa à lui communiquer mes amitiés par un doigt d'honneur. Mais couplé à ma position dos à la route sur le véhicule, cela acheva de me faire perdre l'équilibre. La roue avant vrilla sur la droite, ma peau frotta de tout son long contre le bitume sur plusieurs mètres, je terminai mon acrobatie par plusieurs roulades, mon casque heurtant le sol à chaque retournée, jusqu'à ce qu'enfin la gravité vienne ralentir et stopper ma course incontrôlée.
A moitié inconscient, je n'entendis pas le crissement des pneus du camion. Le claquement de la porte du chauffeur ne parvint pas à mes oreilles. Je ne perçus qu'une forme floue s'approchant de moi, tenant un objet brillant à la main. Il fallut attendre la douleur indicible de la lame écorchant ma chair à vif pour que, paradoxalement, ma conscience reprenne le dessus l'espace d'un instant. Je ne vis que le visage satisfait, monstrueux, de mon bourreau attelé à sa tâche. Une fois ses travaux manuels terminés, les miens ne se feraient plus qu'avec quatre doigts à la main gauche. La main libre pour adresser toute sorte d'insultes gestuelles pendant que l'autre est contrainte de rester serrée contre la poignée du scooter pour accélérer. La main avec laquelle les gens comme moi étaient contraints de ne pas écrire dans le passé ; la main du diable. La main grâce à laquelle la mélodie de mes compositions pianistiques gagnait en complexité et en émotion. Plus de gestes. Plus de mots. Plus de notes. Finalement plus d'expression pour le restant de mes jours. Mes émotions resteraient emprisonnées en moi, dans un état brut, vulgaire.
Mais aujourd'hui, lorsque soudain ce chien campé à côté de moi perdit l'équilibre et vacilla dangereusement au-dessus du vide, cette main fut surtout la main avec laquelle il m'était possible de lui venir en aide. Sur ma peau, la plaie avait depuis longtemps cicatrisé. Mais pas dans mes entrailles. Le regard implorant de ce monstre comprenant ce à quoi il était réduit à présent était le charbon du feu qui brûlait en moi. Le feu de la Haine, celui qui s'était essoufflé avec le temps au profit de mon combat pour la survie. D'un coup, il venait de renaître plus puissant que jamais.
Comme lui par le passé, j'avais maintenant le droit de vie et de mort sur ce tas de chair et d'os. J'étais seul juge de son mérite à exister ou non.
Le souvenir de ma chair à vif raviva la douleur lancinante de la plaie qui depuis l'incident logeait dans mes tripes. Je voulais le voir chuter. Je voulais l'entendre supplier. Je voulais entendre son hurlement s'évaporer dans l'air à mesure qu'il sombrerait. Non, je voulais plus. Je voulais saisir sa main à cinq doigts, et voir l'espoir candide de la salvation irradier dans ses yeux naïfs, avant de l'éteindre en le poignardant d'une pierre assez aiguisée qui se trouverait là. Je voulais l'assassiner d'un phrase cinglante digne de Scar plantant ses griffes dans les pattes de Mufasa. Longue vie au Roi, fils de pute.
Je rêvais de tout ça. Chaque pore de ma peau en vibrait d'envie. Pourtant je restai là, paralysé. L'impulsion de crime, de vengeance commandée par mon cerveau ne semblait pas circuler dans mes nerfs jusqu'à l'assouvir par l'acte. Je fixais l'impuissance, le désespoir dans le regard de mon ennemi ; mais je ne parvenais pas à m'en délecter. Une voix en moi me disait, calmement : « aide-le ». Elle ne hurlait pas comme la voix de la Haine, et pourtant je n'entendais qu'elle à travers moi. « Sauve-le ». Je repensais à tout le mal qu'il m'avait fait, je repensais à l'injustice que sa survie représenterait, je pensais à la vengeance, mais trop tard. Déjà ces pensées constituaient un effort pour moi. C'était comme si je me forçais à détester. Rien de tout ça n'était naturel. La seule nature qui était en moi me disait de venir en aide à un autre être humain, peu importe qui il était.
Alors mécaniquement, je tendis le bras et saisis solidement le poignet de mon semblable. La trahison n'était plus une option en moi ; elle s'était tue, définitivement. L'ancien chauffard se jeta sur mon aide, et se hissa de toutes ses forces jusqu'à atteindre mon niveau, où il trouva un appui plus stable.
Il était lourd et j'avais mis toute mon énergie dans ce sauvetage, commandé par mon cœur à contrecœur ; mais il était sauf. Pendant un instant, mon regard erra dans le vide, luttant contre le vertige pour garder l'équilibre. Lorsqu'enfin il se stabilisa, je levai les yeux vers cet ancien tortionnaire que je venais de sauver. Son regard avait changé. Alors que quelques secondes plus tôt, j'y entendais son âme qui m'implorait, à présent ses yeux étaient comme deux lames pointées vers moi. Les mêmes que celle qui m'avait débarrassé de mon majeur. Soudain je me souvins du flash que j'avais eu lorsque son visage m'était apparu la première fois. Je me souvins du Mal qui l'habitait. Je me souvins de la
perversité qui tordait ses lèvres en un rictus malveillant. Ce sourire diabolique était revenu sur ses traits. Il ne me fallut pas une fraction de seconde pour comprendre. Et il ne lui en fallut pas plus, une fois qu'il avait lu la compréhension dans mes yeux, pour passer à l'action.
Il se jeta sur cette main qu'il avait amputée, sur cette main qui l'avait pardonné, et la tira jusqu'à ce que je ne puisse que lâcher prise. Je ne résistai pas. La voix qui plus tôt m'avait susurré de l'aider était devenue muette. Sidérée par la ténacité de ce virus qui se propageait depuis la nuit des temps entre les Hommes. La Haine. Mais j'étais immunisé. Résister aurait ouvert les portes à cette contagion, mais j'en étais incapable. Je l'avais aidé, je l'avais pardonné, et je n'attendais rien de lui en retour. Pas même la pitié.
Pour la première fois, l'air caressa mes mains. Tout mon corps plongea dans le vent. Je lançai un dernier regard de résilience en réponse à l'horrible satisfaction qui brûlait dans l'expression du monstre qu'était devenu cet homme. J'avais lâché prise. J'avais accepté.
Alors que mon corps se précipitait vers l'océan pourpre, j'aperçus de loin la silhouette du bourreau devenu victime. Dans son acte, elle aussi avait perdu l'équilibre, et me rejoignait dans l'inconnu. Aucune satisfaction ne traversa mon cœur. Il était trop aspiré par la bourrasque qui le balayerait pour quelques derniers instants. Mes membres n'avaient pas encore heurté les flots que tout devint noir.
Je revécu l'amour de mes parents.
Je revécu l'amitié de mes premières rencontres.
Je revécu la haine de certains hommes.
Je revécu la peur des prisonniers que nous étions dans nos propres vies
Je revécu l'échec devant nos rêves de réussite.
Je revécu la solitude de chacun.
Je revécu la perte de ceux que j'aimais.
Je revécu le vide en moi.
Je revécu l'amour de ceux qui m'avaient tendu la main.
A vrai dire, je revécu tout, mais en tant que spectateur. Je n'étais plus dans ma peau, ni dans celle de personne. Je compris la douleur de la vie pour chacun d'entre nous, je compris comment notre faiblesse la rendait pire et comment notre force la rendait plus vivable. Je compris que l'une amenait la peur et la colère, alors que l'autre amenait le courage et l'amour.
Je compris surtout que tout cela n'avait jamais eu d'importance, parce que tout était quand même bien. Tout était quand même beau, au fond de chacun. J'avais lâché prise ; toutes ces reliques sur lesquelles je m'étais hissé, je recroisais leur chemin à présent en tombant. Mais elles n'étaient plus le fruit de ma souffrance, de ma résistance, de mes regrets, de mes désirs. Elles étaient juste les pierres d'une Tour magnifique, émergeant d'un océan rougi par l'amour à l'origine de toute existence.
Quand mon corps s'éclata en lui, je retrouvai ma place dans cette infinité rougeoyante. Des particules, mêlées à d'autres particules. Perdues, sans identité, errantes, libres, réconciliées.
Un instant plus tard ; le corps de mon ancien bourreau se broya de la même façon. Ses particules rejoignirent l'océan comme les miennes. Elles furent mêlées à tout, comme les miennes. Mais pour elles, cette élévation au Paradis fut vécue comme une plongée au plus profond des Enfers.
Chacun de nous deux avait choisi sa version de l'unique réalité. Aller avec, ou aller contre.

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