Le livre pourpre

Jo Todaro

     Le prince Benoît régnait sur une minuscule principauté située au cœur de l'Europe. Son pays était si petit qu'il parvenait à en apercevoir toutes les frontières depuis les fenêtres de sa chambre. Une imposante muraille qui s'opposait au vent au nord, les deux tours d'une petite citadelle dressées comme deux fières sentinelles à l'est, un jardin bordé de chênes certainement millénaires à l'ouest et une vague place sur laquelle se déroulaient toutes les festivités au sud. Un domaine si étroit que Benoît pouvait en parcourir jusqu'aux moindres méandres en une demi journée à peine. Tout y brillait sans qu'aucune infraction ni peccadille ne vienne ternir le lustre de ce microcosme étincelant. Benoît y régnait comme un père de famille qui aurait posé des yeux bienveillants sur l'ensemble de sa descendance et se faisait une fierté de connaître personnellement chacun de ses sujets. Il effectuait de longues promenades, il lui fallait pour cela faire plusieurs fois le tour de son domaine, et s'arrêtait quelques instants sitôt que son chemin croisait celui d'un de ses administrés, prenant toujours le temps de lui adresser quelques mots. Le prince Benoît était si vénéré que on autorité et ses décisions n'étaient jamais remises en cause. Il brillait à en être lumineux comme un astre solaire venu à la rencontre de ses humbles adorateurs.

     Ce prince bienheureux régnait depuis bien longtemps, comme son père avant lui, son grand père avant eux et vraisemblablement un aïeul plus ancien avant toute la dynastie sans que la principauté ne fut jamais traversée par le moindre orage. Tout y était paisible. Les gens y vivaient heureux, vieux et y étaient prospères. Une prospérité qui n'avait, en fait, qu'une seule source. Cet état microscopique ne possédant ni ressource ni richesse, un très ancien régent avait imaginé, après avoir été entretenu par un érudit de l'invention de l'imprimerie, de créer un livre, une sorte de manuel de bonne conduite. L'entreprise fut menée à bien et le fameux livre fut rédigé par un collège d'éminents ministres, imprimé par les fils de ces ministres, si fiers de leur toute nouvelle imprimerie et vendu d'abord dans la principauté même, puis en dehors des frontières. Cette riche idée était exploitée depuis des décennies, les princes successifs avaient tous œuvré au développement de ce commerce et Benoît se retrouvait donc à la tête d'un véritable empire. Le manuel de conduite se vendait dans le monde entier. Chaque jour, des caisses entières de livres étaient chargées sur des ânes qui croulaient sous le poids des mots mais qui parvenaient tout de même, sous la menace des fouets qui fendaient l'air en claquant, à transporter ces fardeaux jusqu'au port le plus proche qui se situait à deux journées de marche. Les caisses étaient alors transférées sur de gigantesques navires qui partaient inonder les ports du monde entier de ces précieux livres pourpres, car la couverture était pourpre. Au retour des bateaux, les comptables du domaine engrangeaient dans d'immenses coffres le trésor qui leur était adressé en paiement des nobles manuels. Ce manège incessant durait depuis si longtemps qu'aucun homme vivant ne pouvait le dater avec précision. Il datait à vrai dire de l'invention de l'imprimerie. Le pays était donc riche, incroyablement riche, à un degré tel que, si l'on excepte les quelques imprimeurs, plus personne ne travaillait. Le pays était devenu au fil des ans un pays de fainéants sans qu'aucun des protagonistes de cette situation insolite ne trouve à formuler la moindre remarque. Benoît, qui s'attachait avec énormément d'application à entretenir son capital, prenait régulièrement la parole et s'adressait, depuis le balcon de sa chambre, à ses sujets massés sur la vaste place. Il se contentait de rappeler quelques passages du livre pourpre et son talent d'extraordinaire orateur suffisait à contenter ses condisciples. Ses propos étaient répétés, relayés et, par le biais de l'écho humain, se propageaient bien au-delà des frontières. Ils bondissaient de bouche en bouche et d'oreille en oreille pour finalement faire le tour du monde. Partout on parlait du prince Benoît.

« Benoît à déclaré… Benoît a dit que… Benoît pense que…»

    Dans toutes les contrées de notre globe, même les plus éloignées, la parole de celui qui se dressait comme le responsable du manuel était scrupuleusement entendue, écoutée et respectée.

     Cette parole universelle arriva un jour jusqu'à un petit village d'Amérique du sud dans lequel vivait un paysan du nom de Sassa. Curieux malgré sa pauvre condition de paysan, Sassa parvint à se faire prêter un exemplaire du livre qui était la propriété d'un notable du village. Il n'avait en fait rien d'un notable, il n'était qu'un paysan qui avait épousé la fille d'un paysan plus riche que lui et se retrouvait ainsi à la tête du plus grand cheptel de toute la région. Sassa avait, par bonheur, suivi les conseils de son père qui l'avait toujours encouragé à apprendre à lire. Il n'eut donc aucune peine à se promener parmi les lignes grises et baveuses qui étaient déposées sur ce papier jauni par le temps. Il lut le livre d'un seul trait. Il ressortit de cette expérience émerveillé. Tant de sagesse, tant de précieux conseils concentrés dans un même ouvrage. Cette lecture le marqua tant qu'il décida aussitôt de partir vers l'Europe pour rencontrer le prince Benoît. Sassa n'avait ni femme, ni enfant et ses parents n'étaient plus. Il rendit le livre au notable, salua ses quelques amis et partit immédiatement, n'emportant qu'un sac à dos brodé au fond duquel il avait déposé quelques victuailles.

     Son voyage fut long, monotone et difficile. Il marcha beaucoup, sauta d'âne en âne, de carriole en carriole, s'engagea comme matelot bénévole pour traverser les océans, implora qu'on lui offre un abri pour la nuit et quémanda un peu d'eau et de nourriture pour survivre. Malgré toutes ces difficultés, il parvint un jour à ses fins. Son voyage avait duré une année entière. Il était heureux même si c'est fatigué et sans sandale qu'il se présentait aux portes de la principauté. Il fut accueilli par un garde en uniforme rouge :

« Halte étranger ! Les mendiants sont interdits dans la principauté !
- Je ne suis pas un mendiant, répliqua Sassa, je suis un grand voyageur venu d'au-delà des mers pour rencontrer ton prince Benoît.
- Un grand voyageur ? Sans sandale ? Vas-t-en avant que je ne m'impatiente.
- J'ai voyagé plus que tu ne pourras le faire durant toute ton existence pauvre ignorant.
- Je t'ai dit que les mendiants n'entraient pas ! Dégage avant que je ne te fasse donner la chasse.»

     Sassa était déçu mais il était si fatigué qu'il se contenta de s'adosser à un arbre situé à quelques mètres du poste de garde en guise de protestation et ne tarda pas à s'endormir. La nuit passa et il fut réveillé par la douceur du premier soleil qui réchauffait son visage et ses pieds nus. Il se frotta les yeux avec ses mains calleuses, s'étira et se leva. Il fit de nouveau face au garde :
« Laisse moi entrer garde, j'ai fait un si long voyage.
- Les mendiants n'ont pas droit de cité ici !
- Je ne suis pas un mendiant, je te l'ai déjà dit. Je veux voir Benoît.
- Non, tu n'entreras point !
- Il est pourtant écrit dans le livre pourpre que chacun se doit d'offrir l'asile aux nécessiteux. Je vais donc rester ici, dressé devant toi. Je vais attendre aussi longtemps qu'il le faudra. A toi de choisir qui, de ton prince ou de ma mort, m'enlèvera de ta vue ! »
    Le garde semblait s'interroger. Il n'avait jamais été confronté à une telle situation. Il attendait. Il attendit toute la journée en fixant Sassa qui semblait figé comme un cierge que le soleil brûlant consumait. Le crépuscule lui fit apparaître Sassa comme une statue lorsqu'il s'adressa une nouvelle fois à lui :
« Pars étranger. Je t'en prie, pars.
- Pas avant d'avoir rencontré Benoît ! »
Le gardien fit alors appeler son capitaine à qui il exposa clairement la situation. Ce dernier, pas plus compétent que son subalterne, fit appeler son général qui fit, en dernier recours, appeler Benoît. Le prince vint donc à la rencontre du pauvre naufragé :
«Qui es-tu et que veux tu voyageur ? Parle vite, je suis attendu par les miens.
Le visage de Sassa s'illumina.
- Je veux vous parler grand prince. J'ai lu le livre pourpre et j'ai bu vos paroles. Je veux seulement vous entendre et vous parler» .
Benoît ne savait quelle réaction adopter mais afin de ne pas perdre la face devant ses gardes, le capitaine et le général, il fit signe à Sassa de le suivre. Ce dernier s'exécuta et pénétra dans le domaine. Il fut surpris par l'étroitesse des lieux et se retrouva trop rapidement devant le palais du prince. Sassa fut emmené vers un petit cagibi sans fenêtre.
« Tu peux dormir ici, lui dit Benoît, je vais te faire porter de quoi manger. Je ne peux m'occuper de toi ce soir, je dois dîner avec toute ma famille. » 
Benoît s'éloigna et Sassa entra dans son étroite chambre. On ne lui apporta, en guise de repas, qu'un peu d'eau, un croûton de pain qui semblait avoir trop connu le soleil et une poire fatiguée. Il jugea cet accueil un peu primaire mais excusa Benoît en supposant que son emploi du temps ne lui laissait très certainement que peu de liberté.

    Le lendemain, Sassa avait pu se laver mais avait du remettre ses vieux vêtements. Il avait bien demandé autour de lui mais nul n'avait été en mesure de lui en procurer de nouveaux. Tous les habitants étaient habillés d'une sorte de robe blanche, dont le haut était boutonné jusqu'à la moitié de la poitrine et qui ne laissait apparaître que leurs pieds chaussés de sandales d'un cuir marron et brillant. Sassa attendit longtemps prostré devant la porte de son cagibi avant qu'un garde ne vienne le chercher :
« Suis-moi étranger, le prince va te recevoir. »
Sassa se leva et suivit le garde avant d'être emmené dans une magnifique salle au plafond richement orné et dont les murs étaient recouverts de fabuleuses peintures. Le prince Benoît était assis sur un fauteuil sculpté dans un bois noble, dont les accoudoirs étaient sertis de pierres précieuses et les pieds recouverts d'or. Il leva les yeux vers Sassa :
« Qui es-tu donc étranger ? Tu me sembles étrangement vêtu.
- Je m'appelle Sassa et je viens de très loin. J'ai voyagé une année entière car la lecture du livre pourpre m'a donné envie de vous rencontrer. Quant à mes vêtements déchirés, j'en ai bien demandé de nouveaux depuis mon arrivée, mais sans succès.
- Ces vêtements sont réservés aux habitants de la principauté.
- Il est pourtant écrit dans le livre pourpre que nous devons tous offrir nos vêtements à tous ceux qui sont accoutrés de guenilles.
Benoît donna subitement à la conversation une nouvelle orientation.
- As-tu bien dormi au moins ?
- J'ai dormi, certes, mais dormir à même le sol sans paillasse ni matelas n'a rien de confortable. Surtout après un voyage aussi long que le mien. Il est pourtant écrit dans le livre pourpre que nous devons tous offrir notre lit aux voyageurs fatigués.
- Tu as mangé ?
- J'ai mangé bon prince et je t'en remercie même si le pain était si dur que mes dents ne sont pas parvenues à le découper. Il m'a fallu le tremper dans l'eau pour pouvoir l'avaler. Il aurait été certainement meilleur trempé dans du vin. J'ai mangé la poire enfin, la moitié de la poire, car une partie était rongée par les vers. Il est pourtant écrit dans le livre pourpre que nous devons tous inviter l'étranger à notre table et partager avec lui nos repas.
- Mais dis-moi, tu ne me parles que de ce livre, en as-tu appris point par point le contenu ?
- Non grand prince, mais sa lecture m'a suffisamment marqué pour que je parvienne à m'en souvenir sans effort.
- Quand prévois-tu de repartir vers ton pays ?
- Je n'ai aucune famille, je ne suis donc pas pressé. J'avais envisagé de rester quelques jours, si vous m'y autorisez, afin de m'imprégner de votre façon de vivre et de votre sagesse. Il me sera ainsi aisé, lors de mon retour, de semer ces graines le long de mon chemin. »
Benoît semblait gêné. Il expliqua longuement que ses obligations allaient énormément l'accaparer et qu'il ne pourrait s'occuper de Sassa. Le prix des responsabilités. Les deux hommes continuèrent à bavarder durant de longues minutes et Sassa obtint l'autorisation de rester une journée de plus au palais. Il pouvait se déplacer librement mais devait conserver un statut d'observateur et n'intervenir en rien dans les affaires du petit royaume, ni parler avec ses habitants. Il se contenta de cette permission, faute de mieux.

     Sassa arpenta donc le palais sans pouvoir directement s'adresser à ses occupants qui se déplaçaient tous en silence et en gardant la tête baissée. Ils semblaient tous fixer leurs pieds et cette posture étrange interpella Sassa. Ces hommes semblaient habités d'une si grande sagesse. Il s'étonna de ne croiser aucune femme mais il se souvint que le livre pourpre conseillait de ne pas céder à l'empire des sens dont les femmes détiennent les clés. Il admirait de plus en plus tous ces hommes exemplaires. Le palais n'était finalement pas très étendu mais son architecture était particulière. Il était constitué d'un bâtiment principal central que Sassa avait déjà parcouru et qui était encadré par deux bâtiments plus petits qui étaient greffés à lui comme deux ailes au corps d'un oiseau. Sassa décida de les explorer. Il se dirigea d'abord vers celui situé sur sa droite. La porte était fermée. Il attendit en se cachant derrière une large colonne. La porte s'ouvrit soudain pour laisser sortir deux serveurs qui tenaient, brandis comme des trophées, deux plats sur lesquels étaient disposées d'énormes pintades. Elles semblaient bien rôties, juteuses et étaient entourés de légumes qu'il ne reconnaissait pas. Dès que les serveurs eurent franchi le seuil de porte, Sassa parvint à se glisser dans l'entrebâillement avant que cette dernière ne se referme. Il se retrouva dans un couloir le long duquel se situaient trois portes. Il avança et ouvrit la première qui donnait sur les cuisines. Il découvrit alors une vingtaine de personnes mal vêtues, comme lui, qui s'affairaient à la préparation des repas. Les mets qui trônaient sur les tables étaient divins et si nombreux et variés qu'il lui semblait qu'ils auraient suffi à nourrir son village pendant toute une année. Lui qui n'avait mangé qu'un pauvre croûton de pain et une poire amputée n'osa même pas s'en saisir tant il les trouvait beaux. Il s'interrogea cependant car le livre pourpre précisait que pour accéder au bonheur, l'homme devait se satisfaire de manger raisonnablement et de ne pas céder à la gourmandise. Afin de ne pas être tenté d'avantage, il sortit et se dirigea vers la seconde porte qui cachait un atelier de couture. Il put compter dix couturières occupées à découper des étoffes brillantes et à coudre sans faiblir les fameuses robes blanches. Un peu plus loin, dans un coin de la pièce, une ouvrière plus âgée que les autres cousaient des perles et brodaient au fil d'or certaines de ces robes. Il recula quand il entendit une voix qui venait du fond de l'atelier et qui hurlait aux pauvres femmes de travailler plus rapidement. Cette voix était si rauque et puissante que les murs en tremblaient. Il se dirigea ensuite vers la troisième porte qui donnait sur une laverie. Cinq grosses femmes dégoulinantes de sueur frottaient les robes, les frappaient à l'aide de planches claires, les rinçaient avant de recommencer leur incessant manège. Sur la droite étaient entassées des robes crasseuses, maculées de taches jaunes, rouges, brunes qui formaient une véritable montagne. L'atmosphère était chaude, moite et la puanteur qui régnait dans cette pièce lui fit rebrousser chemin. Il se dirigea rapidement vers la porte principale afin de ne pas être vu. Celle-ci s'ouvrit seule dès qu'il en approcha, par un stratagème qu'il ne parvint pas à identifier. Il se retrouva à nouveau dans le bâtiment principal, toujours hanté par des individus qui se déplaçaient en fixant le sol et dans le plus grand silence. Il se dirigea vers la seconde aile, la dernière qui lui restait à découvrir.

    La porte ne possédait pas de poignée mais était étrangement crevée d'un petit orifice à la hauteur de la bouche d'un homme normalement constitué. La nuit était tombée et les quelques bougies qui éclairaient faiblement la bâtisse lui offraient le cadeau de pouvoir se dissimuler dans la pénombre. Un homme arriva et s'approcha de la porte. Il mit sa bouche à la hauteur du trou et y glissa quelques mots. La porte s'ouvrit et l'homme disparut. Sassa n'avait pas entendu. Il se rapprocha, toujours caché dans l'obscurité. Un second homme se présenta devant la porte et approcha à son tour sa bouche de l'ouverture.
« Vol impuni, crime excusé, glissa l'homme d'une voix couverte. »
La porte s'entrouvrit puis se referma en absorbant l'homme. Sassa était intrigué et s'approcha de la porte. Il frappa doucement et approcha sa bouche.
« Vol impuni, crime excusé, répéta-t-il. »
La porte s'ouvrit et un homme tira rapidement Sassa par le bras pour le faire entrer, sans s'inquiéter de son identité. Il n'eut qu'à faire quelques pas pour découvrir ce que cachait cette mystérieuse entrée. La pièce était immense. En son centre étaient juxtaposées plusieurs tables sur lesquelles étaient disposées des tonnes de victuailles, tous ces plats que Sassa avait vus en cuisine. Un véritable banquet. Autour de ces tables se trouvaient de longs bancs recouverts de matelas de tissu très confortables. Sur ces matelas étaient allongées des femmes de tous les âges, parfois très jeunes, peut-être trop jeunes, entièrement nues et offertes à la voracité des convives qui s'agitaient autour d'elles. Des hommes qui s'approchaient des tables pour y saisir une pièce de viande que leurs dents aiguisées déchiraient pour laisser s'écouler un jus fait d'huile et de sang aux commissures de leurs lèvres gourmandes. Ces goinfres retournaient ensuite vers les femmes pour les caresser, les mordre avant de s'allonger sauvagement sur elles. Ils se relevaient ensuite pour aller vers d'autres viandes puis vers d'autres femmes qui passaient de bras en bras comme une panse de brebis séchée et gonflée avec laquelle jouaient les enfants dans le village de Sassa. Il était horrifié. Tous ces préceptes, toutes ces recommandations fièrement étalées sur les pages du livre pourpre étaient subitement torturés, bafoués et brûlés par leurs propres créateurs.

    Sassa fut soudain remarqué et un attroupement se forma autour de lui. Il aperçut Benoît qui s'approchait, la robe tachée et encore dégoulinant d'une sueur impure due aux ébats auxquels venait d'assister Sassa.
« Qu'y a t il jeune étranger, ne veux tu point te joindre à nous ? »
Sassa ne répondit pas.
« Les hommes restent des hommes, même emplis d'une extrême sagesse, ils demeurent habités de la faiblesse des hommes.
- Et le livre pourpre ?
- Fais en bon usage puisqu'il te plait tant.
- Mais le livre, vous…
- Un livre d'un autre temps mon ami !
- Vous n'avez pas le droit. Vous vous devez d'être des exemples pour nous tous. Vous devez respecter les règles de conduite décrites dans le livre pourpre. Vous êtes tous des menteurs, des hommes sans honneur ni fierté. »
Le prince Benoît ordonna qu'on l'expulse de la principauté. Un conseiller dont la robe était déboutonnée l'interpella :
« Prince, ne craignez-vous pas qu'il puisse raconter ce qu'il a vu ? Coupons- lui la langue !
- N'ayez aucune crainte cher conseiller, répondit le prince, notre parole est déjà répandue sur la terre entière. J'en veux pour preuve cet imbécile qui a voyagé une année entière pour venir jusqu'à nous. S'il parle, nul n'accordera de crédit à ses dires. Il sera arrêté, molesté par les foules et finira ses jours à l'isolement dans un asile d'aliénés. Jetez-le dehors ! »

     Sassa fut reconduit manu militari aux portes de la principauté. Il gagna un bosquet le long du chemin et s'y cacha pour pleurer. Se sachant à présent indésirable, il prit la décision de regagner son village. Il accomplit seul le long voyage du retour. Une année passa. Une année de souffrance, de douleur, de blessures et de privations. Plus qu'un voyage, un périple ultime qui lui avait coûté jusqu'à la dernière goutte de sa sève. C'est donc usé, fatigué, affamé et en apparence vieilli d'une décennie qu'il arriva dans son village par une fin de matinée ensoleillée. Tous les habitants accoururent vers lui. Ils l'emmenèrent sur la place du village. On lui porta des galettes de maïs farcies avec des fines tranches de bœuf, des paniers remplis de fruits bien murs et brillants ainsi que des gourdes d'eau fraîche à peine tirée des entrailles de la terre. Les curieux le pressèrent aussitôt d'innombrables questions. Ils voulaient tout savoir. Sassa raconta son périple. Il expliqua son voyage pour atteindre l'Europe, sa confrontation avec le garde, sa première nuit. Il décrivit longuement les splendeurs du palais à tous ces paysans qui vivaient dans la plus grande précarité. Il parla des cuisines, de la laverie, de l'atelier de couture. Il expliqua tout jusqu'à son incroyable découverte. Les villageois étaient effarés par son récit quand la voix du notable s'éleva soudain :
« Tu es un menteur Sassa ! J'ai lu le livre pourpre. Tout ce que tu nous racontes n'a pas de sens. Tu n'es jamais allé en Europe ! Sassa tenta de se défendre.
- Je suis allé en Europe !
- As-tu ramené un quelconque objet comme preuve de ton voyage ?
- Je n'ai rien que le vieux sac avec lequel je suis parti.
- Alors tu mens !
- Mes amis, je suis parti deux années entières.
- Deux années durant lesquelles tu t'es très certainement caché. - Mais qui peut se cacher durant deux années ?
- Tu auras passé ces deux années dans la première ville que tu auras trouvée. Tu as décidé de revenir aujourd'hui car tu n'as plus de moyen de subsistance. Avoue donc ton mensonge Sassa, nous ne te blâmerons pas. Le notable laissa éclater un rire moqueur que l'ensemble de la foule ne tarda pas imiter.
- Mes amis, je vous demande de me croire. Je vous jure que tout ceci n'est que la triste vérité. Comment pouvez-vous croire davantage en ce livre pourpre qu'en mes propos. Nous nous connaissons depuis toujours, nous avons grandi ensemble. Ils nous ont menti. Le prince Benoît est le roi des menteurs !
- Arrête immédiatement Sassa ! Tu n'amuses plus personne.
- Je ne veux point vous amuser, je veux vous éclairer. Cessez de croire en ces mensonges !
Les villageois se levèrent brutalement et insultèrent Sassa. Ils saisirent alors des branches, des mottes de terre, des pierres et les lui lancèrent au visage avant que le pauvre témoin ne s'enfuit en laissant derrière lui les cris de la foule.
« Ne reviens jamais ! Qu'on ne te revoie plus ! Sois maudit pauvre menteur! »
Sassa s'enfuit et s'enfonça dans la forêt qu'il traversa pour s'approcher des montagnes. Il remarqua une minuscule clairière entièrement bordée d'arbres gigantesques. Il décida de s'y installer. Il parvint à y construire une petite cabane faite de vieux arbres et de lianes. Il y vit encore aujourd'hui. Il pose des pièges pour capturer de petits gibiers, il pêche, il cueille les fruits de la forêt, ramasse des racines comestibles et remplit ses gourdes dans de l'eau d'une cascade voisine de son campement. Il vit seul. Il lui arrive de se souvenir de son ancienne vie. De sa première vie. De cette vie qu'il menait paisiblement avant qu'il ne lise le petit livre pourpre. Il regrette amèrement et ne se pardonnera jamais sa crédulité comme il ne pardonnera jamais aux autres leurs mensonges éternels. Accroupi près d'un feu, il répète à voix basse :
«Vol impuni, crime excusé.
Vol Impuni, Crime Excusé.
Vol Impuni, Crime Excusé. »

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