Le Manoir des Ombres

Dominique Capo

Dernière partie... pour le moment

Je ne crois pas que mon Père se soit laissé entraîner dans cette aventure désespérée de la part des Croisés pour garder un pied en Terre Sainte, par pure bonté d'âme. Ce serait mal le jauger ; ce qui n'est pas mon cas. Je le connais depuis assez longtemps maintenant, pour savoir qu'il a toujours une bonne raison de se mêler des affaires du monde. Je l'ai souvent vu apporter son concours à tel ou tel homme politique, organisation, gouvernement, cercle influent, intellectuel ou littéraire tout le long des deux siècles passés. C'est toujours parce qu'il en attendait un bénéfice en retour. Toujours. Anthëus est un manipulateur né, si je puis m'exprimer ainsi. Il a usé de son Don à chaque fois que nécessaire pour protéger et faire fructifier ses propres intérêts. Il a mis a profit les relations qu'il entretenait avec les dirigeants – ou leurs proches – de leur temps pour se prémunir des aléas du monde. Sa seule obsession a toujours été la sauvegarde de la Lignée Familiale. Son unique but a toujours été la perpétuation de notre Race. Comme si sa survie, comme si son Destin, était irrémédiablement lié à quelque chose de plus important qu'elle même.

Quoi ? C'est là la question qui m'obsède ; c'est là l'objet de ma Quête. En tout état de cause, s'il a persuadé un élève de Botticelli de le dépeindre à ce moment si particulier, c'est pour une bonne raison. S'il ne veut pas que cette toile ne bouge pas du vestibule de mes Appartements, c'est que l'endroit où elle est exposée à son importance. Je ne peux d'ailleurs m'empêcher de faire le rapprochement entre celle-ci et les deux Soldats du Christ qui ornent la devanture de ma cheminée. Comme je ne peux m'ôter de la tète les paroles qu'il a prononcé devant moi un jour par inadvertance. Elles sont ancrées dans mon esprit en lettres de feu : « Cette toile évoque un des épisodes fondateurs de notre Famille ! Avant, nous n'étions pas grand-chose. Les Montferrand – et avant eux, les Ferrantès – ne représentaient qu'une branche anémiée de notre Race. Notre séjour en Espagne et ses conséquences lors des Croisades en Orient qui ont suivi, ont eu des répercussions incalculables sur ce que nous sommes aujourd'hui. Elles ont modifié notre identité et notre sort pour toujours. Ce qui en a découlé m'a ouvert – vous a ouvert – les portes d'un Destin auquel peu ont droit ; même parmi ceux de notre Espèce. Dire que certains d'entre nous ont laissé échapper cette chance… Je… je ne le leur pardonnerai jamais. Comment ont t-ils pu… »

Évidemment, ces paroles énigmatiques n'ont pas eu d'autre explication. Elles ont filtré au cours d'une conversation durant un instant de faiblesse de la part d'Anthëus. Il les a prononcé sans se rendre compte qu'il faisait allusion à un sujet qu'il ne voulait pas partager avec mes Frères, mes Sœurs, ou moi. Nous étions alors tout tout ouïs pourtant. Et comme à chaque fois qu'il aborde son passé, au bout de quelques secondes, il s'est repris. Il nous a fixés de son regard dur et froid. Il nous a sondé mentalement afin de savoir ce que nous venions de retenir de ses propos. Puis, se rendant compte que nous ne pouvions rien en déduire de préjudiciable pour lui ou ses desseins les plus obscurs, il a détourné la tète vers Vÿvien et s'est mis à parler d'autre chose.

Mais, pareillement à ses autres phrases du même genre, ce qu'elles cachent m'obsède. Car, qu'ais-je à voir avec les plans de mon Père, lui qui ne m'a jamais révélé ses intentions à mon sujet. Je ne suis en outre loin d'être certain qu'Anthëus et Vÿvien soient mes véritables Parents. Je ne me souviens plus de mon enfance et de ma jeunesse. Ma mémoire me renvoie uniquement à mon « Réveil » et à ce qu'il est advenu de moi ensuite au sein de cette Maisonnée. Et Dieu sait que j'en ai vécu, des péripéties et des épisodes à la fois extraordinaires et terrifiants au contact de la Famille Montferrand ! Le Seigneur seul est dépositaire des sombres Secrets auxquels j'ai eu accès ; bien que je sais aujourd'hui que ceux-ci ne sont rien comparés à ceux que mon Père me dissimule. Quand je songe à mes Frères et mes Sœurs qui ne s'interrogent pas sur les raisons qui ont poussé le Patriarche de notre Famille à les réunir autour de lui et à les considérer comme ses Enfants. Tout ce qu'ils savent faire, c'est de profiter du Don qui leur a été octroyé, sans se poser de questions. Comment osent-ils se regarder en face et regarder les Humains comme des Inférieurs n'ayant pour autre vocation que d'être leurs jouets ? Il y a tant de choses que j'ignore encore !

Ainsi, quelles raisons ont été la cause de la scission de la Famille aux alentours de 1730 ? Et pourquoi le Blason des Montferrand a-t-il dû être modifié à cette même époque ? Pourquoi l'insigne montrant une Hydre aux yeux vermeils, aux écailles d'or veinées d'argent sur le point de terrasser un Lion est devenu une Hydre endormie au corps replié sur lui même et aux pennes avachies. Mystère encore. Alors, je cherche. Je poursuis mes investigations. J'ausculte les textes des auteurs qui ont été des contemporains des événements auxquels Anthëus, Vÿvien, mes Frères et mes Sœurs, ont pu participer. Je tente de décrypter leurs récits afin de retrouver leurs traces. Je m'abreuve de Chroniques bibliographiques, de traités Occultes, dans le but de remonter le fil de leur passé. Je réalise qu'ils ont été les témoins de faits innombrables, bien que je ne sache pas de quelle façon ils y ont été confrontés. Par les ouvrages que je consulte, je m'aventure en des temps et des contrées qui ont forgé notre histoire. Je me hasarde en des lieux et des époques qui ont contribué à m'amener à l'endroit où je me trouve actuellement. Et je me risque à tenter de les suivre en des périodes et des endroits qui ont participé au fait que j'écrive ces mots aujourd'hui. Mais dans quel but ? Je ne sais !

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