le pantalon baissé

Nicolas Lafforgue

J’ai le pantalon baissé, j’ai froid et je vais bientôt mourir. On ne pense jamais assez au moment, le moment, le terrible passage entre ici et peut-être. Pour ne rien arranger, je ne crois pas au peut-être, ou si peu, peut-être ne m’a jamais fait signe, ne m’a jamais donné l’occasion de croire en sa possible existence.  J’ai vingt-huit ans, je suis né dans un trou du monde, un oubli du fond de l’Algérie. Ici, pas de peut-être, juste la certitude de devoir survivre, par cet instinct bien humain, d’être et de continuer d’être. Je pense à mon frère qui m’a vu partir, un joli soir d’été. Une vraie poésie que ce départ, surréel, naïf et pastel, entre le soleil algérien qui baisse à l’horizon pour laisser disparaitre le port d’Alger et mon frère le bras levé. Je ne suis pas chanceux,  mais au moins je garde ce souvenir, une boule de chaleur bien coincée entre mon cœur et mes tripes, un souvenir devenu brulant, les fesses à l’air attendant sa décision.

J’ai vingt-huit ans, je suis célibataire, j’ai incorporé les chasseurs alpins le 26 octobre 1936 à vingt et un ans. Quel bonheur furent ces deux ans loin de chez moi. L’aventure, découvrir. Devenir un homme et se sentir pour la première fois autre chose que petit paysan d’Algérie. Oublier mon père, ce salaud, et me dire que je reverrai bien assez tôt mes frères, mes sœurs, ce trou du monde.

J’ai été rayé du contrôle de l’armée le 15 octobre 1938. Je suis revenu, juste le temps de montrer que j’étais devenu un type, un vrai. J’ai appris la mécanique et donc en plus d’être devenu un type, je suis devenu mécano. Le fils de rien est maintenant mécano.

Un matin de 1939 j’ai reçu une lettre me demandant de me présenter dans les plus brefs délais, mobilisation générale. La guerre, la vraie, contre l’Allemagne et l’Italie. Je ne sais pas où est l’Allemagne, on m’a dit qu’un fasciste était au pouvoir et qu’il voulait attaquer la France. Je ne sais pas ce qu’est un fasciste et je ne suis jamais allé en France. J’ai fait mon sac, je suis un soldat, j’ai peur mais pas encore vraiment. J’ai dit au revoir et puis le soir d’été, le port d’Alger, mon frère, pastel.

Nous sommes faibles, nous sommes une armée de pauvre gars et en face de nous les nazis. Si je n’avais pas vraiment peur au moment de faire mon sac, j’ai maintenant la peur qui décolle mes os, qui me fait pleurer et crier, mon arme en joue, derrière ces murs de Tunisie, attendant les chars allemands. Les allemands ont des chars, des avions, des canons, ils attaquent sans s’arrêter, sans jamais nous laisser l’occasion de penser pouvoir nous en sortir. Inlassablement nous reculons, inlassablement nous sommes coupés en deux, en trois, isolés en groupes de dix malheureux, sans ordre, sans arme et sans chef. Quel chef pourrait de toute façon nous faire croire qu’il nous reste une chance ? Mon camarade est arabe, Saïd est né à Meknès au Maroc, tous les deux on parle arabe, c’est plus facile, ici tout le monde parle arabe, sauf les gradés. Il me dit que la France est occupée, que la guerre est perdue et qu’ils nous ont abandonné. Je le crois, je suis français, fier de pouvoir dire que moi, Manuel, fils d’espagnol, envoyé dans un trou algérien pour y faire ma vie, suis devenu français, mécano et soldat. Je suis un fils de de France, d’une France perdue.

Les canons se taisent. Combien d’heures de hurlements ? Mes oreilles sifflent.  Ce silence me noue la gorge, enfin je vais pouvoir m’assoir contre ce mur et casser la croute. Je me pose, Saïd ouvre une boite et commence à manger avec deux de ses doigts, j’allume une clope. Que c’est bon de fumer, que c’est bon d’entendre le papier bruler doucement sur ma cigarette, ce papier qui brule, on ne peut pas l’inventer, si j’entends le bruit de ma clope c’est que je suis vivant, encore. Des discussions commencent à naitre dans l’obscurité qui tombe doucement sur nos têtes. J’entends les copains qui doivent être à une vingtaine de mètres. J’entends des rires, ce qu’il reste du deuxième régiment de zouaves casse la croute. Partager la gamelle c’est vivre, se sentir encore un peu humain, pas totalement vaincu. Je vois le bout des clopes clignoter dans le noir, Saïd a fini sa ration et me prend du tabac. On se prépare à passer la nuit, encore une. Un copain gueule « Hitler fils de putain ! », les rires se font plus forts.

J’ai mal au ventre, comme presque tout le monde autour de moi. En plus d’être bouffé par la vermine, les poux et les puces j’ai le ventre qui me coupe en deux. La dysenterie. Cette salope me fait souvent oublier la peur, je fais du sang. Avant de manger ma ration il faut que je me soulage, un petit peu. J’aimerais manger ma ration en ayant un peu moins mal. Je me lève, il fait maintenant noir, je me baisse prends mon MAS 36. Saïd ne me demande rien, il sait. Il sait que je n’ai pas encore abandonné l’idée d’un jour redevenir un homme, pour ne pas abandonner je ne chie pas devant quelqu’un. Je m’éloigne la clope au bec, et fais cinquante mètres, pour me cacher derrière le mur d’une ancienne bergerie. Je baisse mon pantalon et attends d’avoir mal.

Il est arrivé dans l’ombre. « Lève les mains. » Je lève une main, puis deux mais tombe en arrière alors pose une main à terre et lève l’autre, je voudrais me lever mais je n’ai pas la force. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi cet allemand ici ? J’ai mal au ventre, je suis à poil devant lui.  Il s’approche, me regarde. Il est jeune, il doit tout juste avoir vingt ans. Alors c’est ça un nazi ? C’est ça l’Afrika Korps ? C’est donc ces mecs-là qui me font hurler de peur à chaque obus, à chaque copain qui crève ? J’aimerais lui sauter à la gorge, l’étrangler, le voir crever entre mes mains, mais il tremble. Son fusil tremble, il s’approche, me regarde droit dans les yeux. Les nazis tremblent ? Ils ont peur ? De moi ? Cul nu la clope éteinte entre les dents avec le ventre qui hurle de douleur ? Oui il tremble.

J’ai le pantalon baissé, j’ai froid et je vais bientôt mourir. Abattu par un petit jeune de vingt ans qui a peur. Il n’ose pas tirer. Saïd et mes camarades sont juste à côté, je suis en joue, il ne tire pas. Je suis de plus en plus mal, mes jambes sont engourdies, accroupis devant mon peloton d’exécution, je voudrais parler mais les mots ne sortent pas de ma bouche, et puis je ne me résous pas à demander pitié à ce jeune allemand. Il tremble de plus en plus. Je lui fais signe, je mime mon désir de vouloir remettre mon pantalon. Il comprend tout de suite, facile de se mettre à ma place, il ne doit pas avoir de mal à s’imaginer cul nu devant un fusil français. Il me fait un petit oui de la tête. Je me relève doucement et au moment d’attraper mon pantalon j’agrippe mon MAS 36 je tombe sur le cul, je le tiens en joue, il ne tremble plus.

La vie exige une équitable dose d’imbécilité. Face à face. En joue, comme deux pauvres cons. Il a vingt ans, j’en ai vingt-huit, il est allemand et moi français, il est fasciste et moi je ne crois pas. Je n’hésiterai pas, je suis un soldat et je pense avoir déjà tué. Lui non plus n’a plus l’air d’hésiter, je sens la haine dans ses yeux, il doit me trouver gonflé de n’avoir pas respecté ma dernière volonté, mourir habillé.

Mon cœur me fait mal, je n’arrive pas à croire que j’ai réussi mon coup, attraper mon fusil et le mettre en joue, si je n’étais pas pétrifié par la peur j’en serai fier. «La chevauchée fantastique », je suis John Wayne et lui John Carradine, manque une jolie musique, une jolie fille, un saloon et les copains pour remarquer à quel point j’ai été brillant dans ma petite manœuvre désespérée. Une éternité le cul posé par terre, ne sachant que faire, tirer ou me faire abattre. Je me lève, je ne sais pas comment ni pourquoi, me voilà debout, le pantalon aux chevilles. Je recule d’un pas, il ne bouge pas. Je recule encore, il ne bouge toujours pas, un troisième pas et me voilà sans lui. Il est d’un côté de ce mur ridicule dans un coin de Tunisie et moi de l’autre. Je recule tranquillement, pose mon MAS 36, je remonte mon pantalon, me reboutonne. Je rejoins Saïd et me roule une cigarette. J’ai toujours mal au ventre.

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