Le poing de départ

lodicee

Nouvelle écrite pour un concours sur le thème du voyage.
Le poing de départ


Un détail me revient subitement. Une cicatrice en V sur la joue droite ; de celle qui vous rappelle que, victorieux ou vaincu, le combat ne vous appartient pas. Vous y participez, vous vous y préparez, vous le vivez mais vous ne le gagnez jamais définitivement ; même contre vous-même.
Voilà onze ans que je sillonne les mers pour, de côtes en côtes, croiser (briser ?) le chemin d’adversaire d’un soir. Certains ont une fille dans chaque port. Moi, je n’ai que des poings pour tout souvenir de chaque pied posé à terre ; points de côtés, points des juges, points de sutures. Toute ma vie en pointillés.

J’aimerai être sûr du chemin que j’emprunte. Ma carte est imprécise… Depuis tout ce temps, si je trace mes pérégrinations sur une carte, se dessine en ombres chinoises, l’animal que je suis devenu : le jaguar du Surinam. C’est mon nom de combat, de rage, de désespoir et de survie. Celui dont j’espère laisser une empreinte fossilisée dans chaque coup porté… le mien n’y résistera pas.

Il y a deux jours à Surabaya, l’issue est restée incertaine durant huit rounds. Les coups pleuvaient de toutes parts pendant que la mousson finissait de nettoyer les docks et les pontons à proximité du hangar. Le ring improvisé, les cris des bookmakers, l’air chargé de sueur et de tabac, les marins  hurlant mon nom dans la jungle des doigts dressés vers l’arbitre; un jour comme un autre dans la vie du jaguar. Le pantin en face de moi s’acharnait sur mon visage, mon foie et mes côtes. A chaque esquive, je sentais venir l’instant où, transfiguré par la rage, mon œil discernerait le point d’appui de mon coup fatal.

Ce coup final me rappelle toujours mon premier crochet, seul contre trois adversaires rue Maagdenstraat. C’était plus un guet-apens qu’un combat ; les trois fils de Van Dierse, tapis dans l’ombre, avaient fondu sur moi en représailles de ma victoire au football le matin même. Le visage de Jan,  qui luisait de haine dans le crépuscule naissant, si proche et cherchant à m’obstruer toute autre vision, et le souffle des coups de pieds et de poings incessants des deux jumeaux Hans et Niel, formaient une terrifiante tornade qui arrachait tout sur son passage : mes vêtements lacérés, mes os broyés, mes oreilles et mon nez ensanglantés.
Sans l’intervention inopinée d’un chien errant qui, tout crocs dehors, avait surpris mes assaillants,  j’aurai ajouté mon corps à la liste de ceux découverts dans cette ville bruyante et famélique de Paramaribo. Je suis resté allongé jusqu’au matin : le chien à mes pieds ayant décidé de me veiller pour une raison que j’ignore encore aujourd’hui. Chien déterminé, nuit déterminante.

Kahn avait un maître qui allait bientôt devenir le mien : un colosse de deux mètres, dont le sourire crénelé m’observait, alors que le soleil dardait déjà les toits environnants. Lorsqu’il se pencha pour, d’une seule main, me soulever de terre, je vis son orbite creux se rapprocher de mon visage, les yeux plissés pour échapper au premier rayon qui faisait étinceler sa créole accrochée à son oreille gauche. J’avais l’impression d’alunir au ralenti sur ce cratère humain, dont la zone d’impact strié d’un V sur sa pommette semblait attendre mon contact ; un tesson de bouteille enfoncé dans sa joue, lui perforant l’œil, un jour comme un autre de rhum et de rixe sur le port, me racontera plus tard Agu. La présence de Kahn avait suffit pour convaincre le colosse de notre destin commun.
Lui en entraîneur bienveillant et implacable, moi en apprenti rétif et discipliné. Nous étions devenus les deux parties d’une formidable machine à distribuer coups et humilité ; chaque heurt rapprochant inexorablement mes adversaires d’un sentiment d’incomplétude. L’humilité est à ce prix.
Agu m’a enseigné patiemment, trois ans durant, à analyser la nature inhumaine de chaque combattant pour y déceler le point de bascule ; celui qui sonne le glas des espérances fondées sur les longues heures d’entraînement.

A nouveau, à Surabaya, j’ai vu cette inflexion ; un éclair déchirant le voile qui recouvrait mon regard au fil des meurtrissures sur mon corps. Cette fois, c’est la tempe droite qui subirait mon assaut irradié par la certitude de sa fatalité. Chacun a son talon d’Achille.
Le combat dura encore quelques titubations, quelques comptes de l’arbitrage jusqu’au K.O final.

Un dernier roulis me verse contre la cabine. Le moteur vrombit, cahotant. Le port de Cebu en approche. Le bateau est à quai, le départ est imminent ; un nouveau hangar m’aspire comme le siphon du lavabo noirci par la graisse si souvent délavée à chaque fin de journée. Quelques cicatrices me scrutent dans le miroir. Est-ce la fin du voyage ?
Chaque étape repousse l’inéluctable, fière tel un drapeau planté sur chaque lune découverte.
Et la lune de ce soir inonde le pont, découpant le bastingage jusqu’à la vieille passerelle rouillée, formant une échelle mouvante au gré des ressacs. L’humidité sature l’air transformant chaque interstice solide en une éponge potentielle ; les gouttes affleurant au moindre toucher.
La porte du hangar s’ouvre enfin dans un vacarme d’acier condamné à une corrosion sans fin. Je suis cette porte ce soir, comme tous les autres soirs.
Attiré par la lumière centrale comme un insecte qui ne sent pas que la chaleur va le consumer au premier contact, je suis déjà dans l’œil d’Agu, dans la pointe de sa cicatrice en V.
Le gong retentit déclenchant le poing de départ.

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