Le verre à moitié vide

sylvie_tellor

Chapitre 2 - Février (extrait 3). Juliette est une pétillante parisienne de 29 ans, mariée et sans enfant...

Samuel et moi achevons de dîner, calés par une grosse platée de spaghettis. A trois jours de son départ, mon frère n'a pas souhaité réintégrer le foyer maternel. Pour ma plus grande joie, il a préféré le charme discret et reposant de notre petit appartement...

...

- Dis, j'espère que tu vas quand même aller dire au revoir à Maman, avant de repartir au Honduras ?

- Mais oui ma grande sœur chérie, ne t'inquiète pas. Je déjeune chez elle demain.

- Cool. Tu sais, ce n'est pas facile pour elle d'être séparée de toi pendant si longtemps. D'ailleurs il n'y pas que pour elle, tu nous manques à tous.

- Arrête, tu vas me faire pleurer !

Il me sourit tendrement, puis reprend :

- Tu sais, ce n'est pas facile pour moi non plus. Vous êtes ma famille, mais j'ai ma vie là-bas maintenant. Je m'y sens chez moi. J'ai mon cyber café, l'orphelinat, je suis vraiment dans mon élément.

Peu après son arrivée au Honduras, Samuel a repris un vieux bar décrépit dans le centre de Tegucigalpa. Tout en conservant sa fonction première, il en a fait un endroit branché en y installant un espace réservé aux nouvelles technologies dont les jeunes Honduriens manquent cruellement. A part les fréquentes coupures d'électricité qui lui font s'arracher les cheveux, c'est une vraie réussite. Le bar est devenu en un rien de temps un lieu de rencontre à la mode.

-  Et l'orphelinat, quand est-ce que les travaux seront finis ?

- C'est bien le problème. Rien n'avance assez vite à mon goût. Comme tu le sais, il s'agit surtout d'agrandir le bâtiment existant et de le mettre aux normes. Mais je t'avoue que sur certains points, comme les aires de jeux et le matériel médical, on manque de moyens.

-        C'est super ce que tu fais. Je t'admire d'avoir l'énergie d'entreprendre tout ça. Pour les fonds, même si je comprends que ça te gêne, tu sais que tu peux compter sur Papa. D'un autre côté, je suis certaine que les collectes organisées par Maman te rapportent plein de matériel utile.

- C'est vrai, ils sont supers tous les deux. D'ailleurs, je pensais faire venir Maman à l'automne. Une fois la saison des pluies terminée, j'aimerais lui faire découvrir mon univers, lui présenter mes amis, les oncles et tantes que j'ai pu retrouver… Qu'en penses-tu ? – me demande-t-il, visiblement anxieux d'avoir ma bénédiction.

-  Je pense que c'est une très bonne idée. Je crois même qu'elle attend secrètement depuis déjà longtemps que tu l'invites à partager un petit bout de ta nouvelle vie. Elle va être aux anges. Et puis qui sait, peut-être qu'elle rencontrera un beau Hondurien, avec qui elle fera un beau mariage.

- Oh non – fait-il, avec une moue dégoutée. Je la vois mal vivre là-bas. En plus, je suis sûr que ce ne serait qu'un prétexte pour ne plus me lâcher d'une semelle.

Samuel et moi éclatons de rire, imaginant notre mère toute endimanchée en train de danser la Punta au bras d'un Hondurien. Les nombreux verres de vin que nous venons de vider ne sont certainement pas pour rien dans ce délire passager.

-  Et si on ouvrait une deuxième bouteille ? Qu'en dis-tu ?

Sans même attendre sa réponse, j'ouvre une seconde bouteille de Pinot Noir. Samuel me suit du regard, pensif. Il semble chercher ses mots.

- Pourquoi vous n'avez pas d'enfants Thomas et toi ? – finit-il par me demander de but en blanc.

(Gloups). Je ne m'attendais pas du tout à cette question. N'étions-nous pas en train de parler du Honduras ? Qu'est-ce qu'il lui prend ?

- Je ne sais pas Samuel, c'est compliqué. On n'en a pas vraiment envie pour le moment.

- Arrête ta comédie, Juliette ! Je te connais par cœur. Je vois bien qu'il y a quelque chose qui cloche. J'en veux pour preuve ta réaction, à la limite de l'impolitesse, lorsque Blandine nous a annoncé sa grossesse à Noël.

Notre cousine Blandine a deux ans de moins que moi et attend déjà son deuxième enfant. Cela me met franchement les nerfs en pelote et je veux bien admettre que je n'ai pas été très courtoise avec elle à Noël. C'est vrai, les félicitations de rigueur m'ont quelque peu écorché la bouche. Je ne pensais pas que Samuel avait remarqué.

        Autant je peux faire illusion avec presque tout le monde, autant avec mon frère il m'est difficile, voire impossible, de mentir. Depuis qu'il est entré dans notre famille, je ne lui ai jamais rien caché d'important. La plus grande franchise a toujours été de mise entre nous. La seule chose, c'est qu'en règle générale, on évite les sujets tabous tels que celui-ci.

- En quoi c'est compliqué ? Cela fait tout de même cinq ans que Thomas et toi êtes ensemble, deux ans que vous êtes mariés. Y'a un problème, c'est ça ? Un bouchon dans la tuyauterie ? – me demande-t-il en ricanant, visiblement fier de cette expression imagée.

-  Oui et non.

Devant mon embarras, Samuel reprend son sérieux. A part avec Thomas (forcément), je n'ai jamais abordé le problème avec quiconque. C'est le moment de me lancer. Mon frère a le droit de connaître mes tourments intérieurs, et me confier me fera certainement du bien.

-  Au début, on n'en avait pas tellement envie, pas tout de suite du moins. Préférant profiter de notre jeunesse, on avait remis le projet « Bébé » à plus tard (surtout moi). Mais petit à petit, le besoin de fonder une famille s'est fait sentir et depuis environ un an et demi, j'ai arrêté de prendre la pilule. D'abord sans stress, mais comme rien ne se passait le sujet a commencé à prendre de plus en plus de place dans mon petit cerveau torturé. Pour tout te dire, aujourd'hui ça me bouffe complètement.

-  Je suis désolé, ça ne doit pas être facile.

- Mais le pire tu vois, c'est que c'est très ambivalent. Un jour, alors que j'avais du retard, j'ai vraiment cru que j'étais enceinte (je l'étais peut-être d'ailleurs). Et bien tu sais ce que j'ai ressenti ? Du dégoût, de la peur et de la panique. Je ne voulais finalement plus du tout être mère. Bref, tu vois le genre… Ta sœur est une grande névrosée !

Samuel me regarde avec toute la profondeur de son regard sombre, comme pour essayer de sonder le fond de mon âme. Impossible de savoir ce qu'il pense. Il me déstabilise quand il me regarde avec cette intensité, je me sens vulnérable.

-  Et Thomas, il en pense quoi de tout ça ? Comment il le vit ?

- Je ne sais pas trop, en fait. De toute façon, on ne se voit jamais lui et moi. A part cette semaine au ski, ça faisait des mois que nous n'avions pas passé deux jours de suite ensemble. Il me reproche de trop me plaindre. Il me rassure, mais au fond je ne sais pas ce qu'il ressent. D'ailleurs, je ne lui demande même pas et c'est peut-être là que le bât blesse.

Je réfléchis, puis poursuis :

-  On se focalise sur l'aspect purement scientifique des choses, sans même prendre le temps de se poser les vraies questions. Pourquoi veut-on devenir parents ? Qu'est-ce qui fait que l'alchimie ne se produit pas ? Pourquoi est-on si angoissé par ce sujet (surtout moi) ? Tu vois un peu le genre de prises de tête !

- Je vois. Mais ce que j'entends surtout, c'est qu'au son de ta voix chevrotante, tu souffres plus que tu ne veux bien le laisser paraître. C'est certainement un peu plus profond qu'une simple question de fertilité. Pas vrai ?

- Peut-être bien…, en effet.

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