L'Envol

sylvenn

Noires Heures - Essais

Les gens quittaient leur travail pour se lancer dans une nouvelle course contre la montre ; celle qui consistait à engloutir leur troisième sandwich jambon emmental de la semaine assez rapidement pour se rattacher dans les temps à la chaîne invisible qui les reliait à leur écran hypnotique et à ses logiciels à l'intérêt kafkaïen. Et à leur vie dénuée de sens.
D'autres luttaient intérieurement contre l'assoupissement en soutenant le regard à l'affût d'un professeur dont les mots se fondaient – sans doute délibérément – dans l'assourdissant larsen de l'ennui. Et dans un amphithéâtre aussi vide que leurs projets de carrière.
D'autres encore, plus chanceux s'il en est, s'accordaient le temps d'aller errer dans les rues, flânant devant les vitrines fraîchement lavées des boutiques, accompagnés d'amis qu'ils ne connaissaient que trop bien. Vraiment trop.
Toute cette foule avait trois points communs :
1 – Leur vie ne les satisfaisait pas vraiment
2 – Ils ne s'en rendaient pas vraiment compte
3 – Sans doute parce qu'ils s'y impliquaient vraiment.

De ces trois critères, Virgile ne répondait à aucun. D'abord parce que ce n'était pas sa vie qui ne le satisfaisait pas, mais bien la vie dans son ensemble, qu'il répugnait d'une profondeur qui n'avait d'égal que son sommeil.
Ensuite parce qu'il était tout ce qu'il y a de plus conscient de la dépression chronique qui remplissait le moindre vide, le moindre silence caché dans les journées qui rythmaient le quotidien de ses semblables.
Enfin, parce que depuis des années l'implication de Virgile mourait en même temps que le dernier rêve achevant ses deux heures de grasse matinée. D'ailleurs, si les matinées du garçon avaient pu mourir d'une conséquence de l'obésité morbide, il y a bien longtemps que son soleil se serait levé à 13h. A vrai dire et à en juger par l'aspect rachitique du jeune homme, sans doute ses rêves avaient bien plus d'appétit pour sa chaire que son âme n'avait d'appétit pour la vie.
***
Deux heures après son premier pied au sol – soit quatre heures après son réveil effectif – l'ombre de sa dépression chronique vint ramper jusqu'à ses pieds aussi vite que les rayons du soleil s'étendaient au travers des volets laissés mi-clos. Croyez-le bien, ce fut la seule chose qui put donner assez d'énergie à ses jambes pour quitter machinalement son appartement et décider d'aller perdre son temps ailleurs que chez lui. Par exemple dans ce bar à thés qu'il connaissait par cœur, en centre-ville.
Exceptionnellement, les 45 minutes de trajet qui le séparaient de la ville ne l'intimidèrent pas.
Après avoir affronté la morosité mortifère de la population, cette masse informe qui s'amassait entre les sièges sur chaque mètre carré du tramway, Virgile dû puiser dans ses dernières ressources pour remonter le cours de la Marne jusqu'au bar. Par mesure de protection face à l'indifférence générale qui le tuait à petit feu, il avait pris l'habitude de soit agripper son regard au sol, soit de lever les yeux à la lisière du ciel comme un homme à la mer lutterait pour garder la tête hors de l'eau.
Lorsqu'il prenait cette posture, on aurait pu croire qu'il rêvassait. D'ailleurs, c'était le propre de sa personnalité. Lui croyait qu'il passait pour un fou auprès des passants qu'il croisait, et malgré ses efforts pour se convaincre qu'il s'en fichait, des dizaines de pensées venaient assaillir son esprit chaque minute pour lui rappeler qu'il n'existait qu'à travers eux.
Oui, on aurait pu croire qu'il rêvassait. Lui croyait qu'on se moquait de lui. Mais en vérité, « on » ne croyait rien. « On » pensait à son boss qui nous pourrissait la vie, « on » pensait à cette connasse qui avait balancé sur nous dans notre dos, mais « on » ne pensait rien de cet élément de décor que l'on croisait durant cette perte de temps que représentait notre trajet d'un point A à un point B.
Voilà tout ce que Virgile était pour le monde : un élément de décor. Rassurant, et terrible à la fois. Son décor à lui, c'était le ciel ; mais il le contemplait avec toujours autant d'admiration, il s'y plongeait comme deux amoureux plongent leur regard l'un dans l'autre, avec cette sensation de bienveillance, d'amour véritable, de protection. Il y plongeait si profondément qu'il aurait pu y laisser sa vie si son souci pour l'image qu'il renvoyait ne lui clouait les pieds au sol.
En cette journée suintante de Juin 2019, les rayons du soleil faisaient imploser le moindre nuage qui aurait voulu apporter une trêve ombrageuse aux citadins. Les yeux de Virgile se plissaient, fuyant l'éclat vif de l'étoile brûlante ; par un certain côté ils prenaient pourtant plaisir à cela : lorsque les paupières viennent réduire le champ de vision, la réalité prend d'autres aspects. Tout semble un peu plus mystique, un peu plus lointain. C'est pour cette raison que jamais il ne put être sûr de la silhouette qu'il aperçut à ce moment-là dans l'étendue azur du ciel. Trois témoins différents lui apportèrent des informations contradictoires.
Ses yeux affirmèrent qu'il s'agissait d'un oiseau à l'envergure exceptionnellement large. Ils avaient bien discerné une paire d'ailes.
Son esprit plus irrationnel lui souffla qu'il s'agissait d'autre chose, peut-être un signe qui lui était adressé, peut-être un esprit volant… mais il resta évasif, comme à son habitude. Virgile avait tendance à rejeter ces hypothèses farfelues qui, selon lui, servaient simplement à son esprit pour s'entourer de mystère et susciter l'intérêt.
Mais son instinct fut le premier et le dernier à parler. Il ne pouvait voir comme ses yeux voyaient, il ne pouvait interpréter aussi bien que son esprit, mais il sentait, sans argument ni fioriture. Et en l'occurrence, il avait senti un échange de regards. C'était ce même sentiment que lorsqu'une personne vous fixe alors qu'elle se trouve trop loin pour que vous puissiez percevoir le blanc de ses yeux. Pourtant, vous êtes convaincu qu'elle vous fixe.
Un homme. Ou une femme. Qui vole. Voilà ce que retenait Virgile quand bien même l'étroitesse de ses pensées ne pouvait contenir une version aussi grossière.
***
Dans les heures qui suivirent, Virgile ne parla à personne de cet événement. Ni dans les jours qui suivirent d'ailleurs. Ni jamais.
Il avait conscience que partager à quiconque une telle expérience revenait à un suicide social. Certes il n'avait pas grand monde dans sa vie, et l'ampleur des dégâts d'un tel suicide aurait été toute relative… mais malgré ça, la seule perspective de devoir supporter un lourd et gênant silence s'il en venait à raconter ses délires le calmait sans délai. Et après tout il n'était absolument pas sûr de ce qu'il avait cru apercevoir, aveuglé par le soleil. Les jours passeraient et estomperaient ses certitudes.
Et en effet cet « humain-volant » ne réapparu jamais dans le ciel de Virgile. Pourtant, les jours passant n'atténuèrent pas son souvenir. Non, il était trop tard ; car autour de cette image désormais figée dans son esprit, se fixèrent vite une multitude de pièces, toutes appartenant à un même puzzle : le puzzle de l'Envie.
Ainsi chaque nuit, c'était par leur beauté, par leur pureté que les rêves qui infiltraient l'esprit du jeune homme maudit le détruisaient peu à peu. De la même manière qu'un petit garçon souffre d'admirer et de convoiter chaque jour cette rayonnante petite fille qu'il entrevoit de l'autre côté de la cour de récréation, Virgile se réveillait chaque matin avec le goût amer laissé par ces rêves où il se voyait voler léger, libre, caressé par le sifflement de l'air. Chaque nuit, ces mirages l'assaillaient et chaque nuit, il était persuadé de ne pas rêver. Mais inlassablement, le soleil venait transpercer la douce lueur lunaire de ses impitoyables rayons aveuglants, rendant chaque réveil plus douloureux que le précédent.
La réalité était devenue insupportable, et les grasses matinées de Virgile virèrent à l'obésité morbide. Pourquoi se lever si ses ailes ne le portaient pas ? Pourquoi tenir debout si c'était pour rester cloué au sol ?
Les – de plus en plus – rares fois où le pauvre trouvait la force de sortir pour affronter le soleil, il se trouvait noyé dans cette foule sans pitié. Instinctivement il fermait les yeux et s'imaginait survolant toutes ces fourmis ; et soudain il pouvait remarquer le formidable balai dont chacune d'elles était une ballerine.
Enfermé dans le tram, suffoquant comme une sardine, perdu comme un numéro dans l'annuaire, il fermait les yeux et se voyait survoler le tram, le pont que ce dernier traversait, et toute la ville ; ses ruelles étroites qu'il voyait serpenter comme le plus intriguant des labyrinthes, ses gratte-ciel qui ne parvenaient même pas à le chatouiller, ses larges places qui d'un coup retrouvaient leur vraie valeur au milieu de toute cette circulation silencieuse. Surtout, il sentait la fraîcheur sur son visage. C'était la liberté qui l'accueillait enfin.
Dans ces moments-là, il était libre de percer le vent pour planer aussi vite qu'il le souhaitait jusqu'à n'importe quel endroit du monde. Il survolait les couches nuageuses, apercevait parfois un sommet imposant qui en émergeait, et retrouvait l'océan dont l'azur venait se fondre à l'horizon avec celui des cieux qu'il habitait. Il contemplait la douce quiétude des champs et cultures soigneusement délimités et entretenus par l'Homme, qui finalement savait parfois faire de la Nature une réelle œuvre d'art, qui savait composer avec elle pour la rendre plus belle encore. Et perdues au beau milieu de ces larges plaines, les cités venaient briller dans la nuit comme des phares face à l'océan, resplendissantes, chaleureuses à toute heure, vivantes.
Puis, il rouvrait les yeux. Et rien n'avait changé.
***
Un beau jour, Virgile émergea de son sommeil et entrouvrit ses yeux. Le jour était trop beau pour lui. Il était trop beau, pour une réalité qu'il trouvait trop laide. Et il avait compris que ce décalage était immuable. Il l'avait compris. Mais il ne l'avait jamais accepté.
Alors il oublia pourquoi, déjà, fallait-il s'arracher à ses rêves et se confronter à la froide réalité. Le bougre avait passé l'âge depuis bien longtemps déjà, de prouver aux autres qu'il valait quelque chose, qu'il était meilleur qu'eux. Il avait aussi compris que l'argent, la réussite, les projets n'étaient que des leurres qui se dressaient devant ceux qui ne savaient vivre qu'au jour le jour. Ou plutôt, « ceux qui savaient ne vivre qu'au jour le jour » ; puisqu'à l'évidence certains défauts devenaient des qualités dans une société gangrénée comme la nôtre.
Alors pourquoi embrasser la réalité quand vous n'êtes amoureux que du rêve ?
Pourquoi fermer les yeux devant la réalité et les ouvrir dans le réel ?
A ces questions Virgile avait oublié la réponse qu'un jour il devait pourtant avoir eue en lui. Mais lui n'avait plus en tête que l'envie dévorante de voler plus haut, toujours plus haut. Alors il garda les yeux ouverts devant la laideur du monde, et les ferma pour mieux rêver. Jusqu'à ce que ses rêves deviennent sa réalité – en tout cas, c'est ce qu'espérèrent les proches de Virgile une semaine plus tard, lorsque devant eux un corps s'enfonçait trop bas, toujours trop bas dans la terre.
***
Il fêtait aujourd'hui sa deuxième éternité passée dans les cieux. D'abord humain, puis légende, le temps avait finalement fait son œuvre et l'avait transformé en un vague souvenir, un mythe parmi tant d'autres, perdus dans l'Histoire de l'humanité.
Pourtant, s'il avait disparu des mémoires, il était toujours là. Parfois, perdu dans ses pensées et plongé dans une profonde léthargie planante, il se prenait à envier tous ces Dieux, ces héros à qui les gens vouaient encore un culte alors même que ceux-là n'avaient jamais existé. Hercules, Thésée, Poséidon, et toute une flopée d'autres usurpateurs, aucun n'avait jamais existé. Et malgré cela, Icare avait plus d'une fois survolé de lourdes statues, d'imposants monuments à leur effigie, à leur gloire, bref à la gloire d'une effigie inventée de toutes pièces. Mais lui, il ne se voyait pas changé en pierre à la surface du globe.
Ainsi Icare voyait l'humanité poursuivre sa longue déroute, se dirigeant tranquillement au bord du gouffre, aveuglément, sans même tâter le terrain devant elle. Et il n'y pouvait rien. Il avait vu les terres sauvages d'autres fois, les forêts tropicales débordantes de vie. Il avait vu un horizon verdoyant de plaines absorbant paisiblement les rayons du soleil, et de petites fourmis qui s'y attelaient jour après jour, année après année, siècle après siècle. Tout était bien, l'équilibre était trouvé. Puis soudain un épais brouillard avait recouvert une partie de la surface du globe, et coincé derrière les nuages et le smog, Icare avait perdu la trace de la Terre. Il avait continué de lui tourner autour, mais l'Humanité semblait se protéger de lui comme une femme alpaguée par un sombre inconnu dans des ruelles plus sombres encore. Lorsque des années plus tard, la femme avait daigné dévoiler son visage, celui-ci avait été marqué par les cernes du temps. Des balafres urbanisées tâchaient ses joues, et son teint si lumineux autrefois avait pâli. La cigarette des usines avait creusé trop d'irrégularités dans sa peau et pire, ses yeux étaient ternis, presque éteints par l'indifférence et l'incrédulité. C'était comme si elle arrivait à la fin de sa vie, une vie remplie par les désillusions et à présent vide d'espoirs.
L'âme de la Terre était quasiment morte ; il ne pouvait que le constater chaque jour devant ces déversements de fourmis défilant mécaniquement le long de ces galeries trop pleines et oppressantes, partant d'un point A pour aller à un point B, accumulant de l'argent pour accumuler des objets pour accumuler des contraintes pour accumuler de l'anxiété pour accumuler des médicaments pour accumuler les cadavres dans les morgues, où s'accumulaient une masse de fourmis appâtées par l'idée de trouver un peu plus d'argent à accumuler…
Ainsi allait la vie depuis que cette épaisse couche de brouillard avait recouvert le monde : elle allait vers la mort. Les têtes de ses habitants étaient lourdement penchées vers le sol, autant fracassées par le poids de leur non-vie qu'hypnotisées par le petit écran scotché à leurs doigts.

Depuis longtemps Icare rêvait de descendre sur ce sol pour hurler, vociférer à la foule qu'il était grand temps qu'elle se réveille, qu'elle sorte de cette léthargie qui détruisait autant l'intérieur de chacun que leur environnement, leur habitat. Mais là résidait son châtiment : ses maudites ailes ne cessaient de battre encore et toujours. Chaque plume qui se détachait se dissolvait avant même d'avoir touché terre, et déjà une autre poussait à sa place.
Impossible de descendre. Impossible de se faire entendre. Pire, il lui était impossible d'exister depuis tout ce temps. Les gens ne levaient plus les yeux au ciel ; et ceux qui le faisaient n'y cherchaient qu'un avion, un oiseau, ou une réponse à leurs questions quotidiennes. Au mieux, ils étaient simplement exaspérés par la vie qu'ils menaient, mais bien vite la main du marionnettiste se ressaisissait d'eux et les remettait de force sur leur itinéraire tout tracé, à grands coups de pensées superflues qui faisaient à nouveau germer en eux l'éternel cycle de l'anxiété et de l'envie, du regret et du remord, et de toutes ces émotions bassement terrestres.
***
Au-delà de cette mission sacrée qu'Icare s'était donné, ce pauvre torturé restait un Homme, et son don de sillonner infiniment le monde ne suffisait plus, depuis longtemps, à étancher sa soif d'exister. Lorsque tombait la nuit, l'homme volant discernait sous la lueur des lampadaires des groupes de fourmis qui brisait enfin, pour un temps, l'incessante valse qui rythmait leur vie. De ce spectacle naissaient en lui deux sentiments contraires.
Le premier réchauffait son cœur ; il lui chuchotait à l'oreille entre deux coups de vent que l'humanité n'était pas perdue. Que les gens étaient encore capables, dans certains contextes précis certes, de s'ouvrir à nouveau aux autres. De rencontrer. Partager. Sourire. Rire. Et même d'aimer, autant dans les accolades amicales que dans les baisers langoureux qu'il pouvait parfois observer. Oui, au début il se sentait comme le dernier des pervers à scruter ces détails privés, mais avec le temps il admit en luimême que si c'était là le peu d'amour qu'il pouvait capter, c'était son droit le plus strict que d'admirer ces perles rares dans la vie d'un monde.
Mais bien vite cette douce chaleur qui envahissait son cœur se retrouvait glacée par la réalité. Ces quelques minutes où Icare pouvait plonger au cœur de la vie, s'oublier complètement comme s'il n'était plus qu'un spectateur muet et plongé dans l'obscurité devant son film préféré, avaient une fin. Une fin brusque. Parce qu'à chaque fois la fatalité le ramenait dans sa peau, dans ses plumes, et dans sa solitude face à ces gens qui se voyaient, s'estimaient, s'aimaient.
Lui aurait voulu exister. Mais ne le pouvait pas.
Un beau jour, sans doute trop beau pour lui, alors qu'Icare survolait le Sud de la France, occupé comme à son habitude à scruter le transit des fourmis coincées entre tous ces blocs de pierre, il eut une sensation exceptionnelle. Jamais il n'avait ressenti cela. Ou peut-être il y avait très longtemps, il ne le savait plus. Son cœur avait brûlé comme jamais, soudainement, comme si une réaction chimique venait d'engendrer une véritable explosion. A l'origine de cette réaction, un regard. Pas un regard perdu dans le ciel comme ceux qu'il avait l'habitude de déplorer, non, un regard alerte, conscient. Un appel à l'aide, comme si une personne, là-bas en bas, s'était directement adressée à lui. La distance entre les deux regards était trop grande pour avoir la moindre certitude, pour autant c'est bien le sentiment d'exister qui transperça le cœur d'Icare.
***
Incapable de reconnaître une goutte d'eau dans cet océan d'incrédulité, Icare ne parvint jamais à retrouver cette fourmi. Il passa ainsi des semaines entières à guetter l'appel de quiconque lèverait les yeux au ciel, dévoré par l'envie de sentir à nouveau l'existence brûler ses veines.
Mais ce moment ne revint jamais, et le feu qui l'avait parcouru tout entier se changea en cendres, figeant son sang et tuant sa moindre envie de continuer ainsi. Il s'était rappelé, durant l'espace d'un instant, ce sentiment d'exister, de compter pour quelqu'un. Depuis, la solitude était chaque jour plus pesante qu'elle ne l'avait jamais été.
Alors devant ce spectacle qui chaque jour le rendait un peu plus impuissant, et chaque nuit le rendait un peu plus seul, Icare décida de quitter la Terre et son atmosphère, pour s'enfuir là où la solitude serait la norme, dans l'infinité de l'espace.
Ses ailes se déployèrent une dernière fois, battant de plus en plus fort, brassant le vent avec la puissance d'un ange déchu, franchissant le seuil de la stratosphère, jusqu'à ce que la moindre particule d'air vienne à disparaître. Là, le silence était total. L'immobilité aussi. Plus d'écho, plus de vent, plus d'agitation inutile. Pour ainsi dire plus rien.
Dans les secondes qui suivirent, Icare ressenti la plénitude. Plongé dans un Tout, bercé dans cet espace comme il l'avait été jadis dans le ventre de sa mère, il oublia enfin la solitude. Il se souvint que lui comme tous les êtres vivants, ils étaient en fait encore dans le ventre de leur mère.
J'aimerais vous dire qu'il mourut ainsi, comblé par cette Vérité qu'il avait effacée de sa mémoire durant le restant de sa vie. J'aimerais vous dire qu'Icare rejoignit le Soleil comme il aurait enfin rejoint la Lumière, l'Illumination.
Mais non.
Icare mourut asphyxié, jusqu'à ce que la douleur ne reprenne le dessus sur sa sérénité. Une douleur atroce, impitoyable, qu'il avait pourtant lui-même choisie. Comme il avait choisi un jour de voler.
Mais voilà, le jour où l'Homme choisit de quitter sa place pour s'envoler dans les airs comme dans ses rêves, sa chute est inexorable.

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