Les amours d'Anaïs

anne-de-ravannes

 

CHAPITRE I. LA RENTRÉE

    Anaïs se sentait mal à l'aise ce matin-là. Debout, face au miroir qui lui renvoyait l'image de sa propre fraîcheur, elle sondait obstinément ce qui la rendait si différente aujourd'hui. En vain. Tout en elle semblait parfait. Son port naturellement altier lui conférerait, elle l'espérait, l'autorité nécessaire pour la mission qui l'attendait ; et elle avait choisi un tailleur anthracite et légèrement satiné car elle ne sacrifierait au sérieux ni sa féminité ni sa volonté de rester elle-même. Non, décidément, elle ne comprenait pas. Elle essayait des poses, testait le confort de ses escarpins, se faisait à elle-même la moue, secouant en tous sens sa chevelure brune pourtant lissée avec soin la veille de ce grand jour, mais rien n'y fit: il manquait toujours quelque chose.

    Puis, dans un élan d'audace, d'un geste assuré, elle défit le premier bouton nacré de son chemisier, laissant entrevoir sa peau nue et une ligne courbe tatouée tout près de la clavicule gauche. Était-ce osé ? Elle recula d'un pas, s'observa de nouveau et soudain, le malaise se dissipa. Enfin, un sourire radieux vint parfaire son allure.

    Contre sa poitrine, elle plaça le précieux pendentif que son père lui avait offert deux ans auparavant. Hélas, il ne serait pas là pour la féliciter de sa réussite. En quittant l'appartement pour les salles de classe qui l'attendaient, elle décida donc d'être fière pour deux.

***

    A la récréation de dix heures, tout le monde ne parlait plus que de ça. Il y avait une nouvelle enseignante dans l'établissement et déjà, les élèves de Terminale les plus connus des services s'étaient fait remarquer en la sifflant lorsqu'elle avait descendu les escaliers qui menaient au bâtiment B. Elle s'était alors contentée de leur lancer un regard bienveillant mais scrutateur assorti d'un sourire mutin, ce qui plut beaucoup au public des autres élèves qui guettait quelque esclandre ou quelque effondrement de ce nouveau personnage qui faisait irruption sur leur territoire. Pendant ce temps- là, d'autres choses ne changeaient pas. Entre retrouvailles heureuses et déceptions, on se racontait comment on s'était bien amusé, comment on ferait de son mieux cette année, comment tout était possible pour de nouvelles expériences à venir. Les plus jeunes, encore intimidés, ne se doutaient pas que parmi leurs futurs professeurs, d'autres aussi étaient "nouveaux", et qu'ils auraient à faire leurs preuves, et qu'ils auraient à trouver leur place tout comme eux. Postée devant une des portes des nombreuses salles qui jalonnaient le couloir encore désert qui conduisait en salle des professeurs, Anaïs se planta devant une petite ouverture vitrée qui proposait un vague reflet devant lequel elle tentait justement de se composer un air d'expérience qui aurait effacé le reste d'étudiante en elle. C'est justement lorsqu'elle parvint à transmettre l'expression voulue de "sévérité ferme" à ses sourcils et que sa bouche pincée semblait dire "non, c'est non!" que la porte s'ouvrit avec fracas en la projetant en arrière. Tout son cartable se renversa au sol, étalant manuels et copies autour d'elle. A peine s'était-elle relevée péniblement, que son regard saisit de dos la silhouette d'une femme blonde qui s'éloignait d'un pas rapide. A quelques mètres de distance, peut-être saisie d'un remords, celle-ci s'immobilisa, se tourna de trois quarts en agitant la main dans un geste léger et vague qui ressemblait à un adieu, et qu'Anaïs prit pour des excuses. Le profil entr'aperçu de la femme disparut aussi vite qu'il était venu et elle avait repris à présent une allure plus sereine comme si elle avait tout son temps, c'est alors qu'elle dit d'une voix blanche et traînante:

    - Désolée...

    - Oh...euh, ce n'est rien...balbutia Anaïs, soufflée par le toupet de cette femme qui n'avait pas arrêté un seul moment le cours de sa vie pour la secourir. Bien qu'il lui en coûtât, elle dut pourtant bien reconnaître qu'elle avait été subjuguée par l'air de reine que l'inconnue dégageait malgré tout, et peut-être à cause de cela. C'est alors qu'une voix grave et presque complice sortit de l'ombre:

   - Un devoir? le premier jour... c'est un truc de débutant, non?

    Anaïs vit alors son devoir soigneusement préparé la veille et maintenant tout froissé agité sous son nez par un homme au sourire narquois. D'abord, elle ne réagit pas, puis, elle voulut fixer celui qui osait se moquer ainsi d'elle et s'aperçut qu'alors même que ses lèvres participaient à lui composer un air satisfait et arrogant, l'homme avait le regard absent et brumeux, tourné non pas vers elle, mais comme en direction d'une interlocutrice imaginaire ou qui s'était enfuie...Mais alors... ce n'était peut-être même pas à elle que les excuses s'adressaient? Cette perspective poussait Anaïs à se rengorger, elle n'allait pas se laisser faire une seconde fois!

    - Je débute, c'est vrai, mais connaître ses élèves à fond, c'est surtout faire preuve de compétence! Tout le monde n'a pas  la chance de pouvoir jouer sur des "trucs" comme surgir d'une salle obscure sans crier gare pour surprendre son public, dit-elle d'une voix qui se voulait la plus ironique possible. Cette fois, l'homme sortit de sa rêverie et se prit à la considérer vraiment. Il se dégagea de l'encadrement de la porte, finit de ramasser les documents restés par terre, et les tendit à la jeune femme dans un geste qui se voulait amical, mais son sourire avait cette chose étrange qui donnait à Anaïs l'impression qu'elle allait se faire dévorer. Pourtant, la méfiance cédait à l'orgueil et pendant que son collègue l'observait sans complexe, elle se coulait à fond dans le jeu de cet examen, se surprenant même à y trouver une certaine complaisance. Ils restaient là, à se toiser, un manuel entre leurs mains; c'était à qui lâcherait le premier. Enfin, lorsqu'il estima qu'il était temps de rompre le silence, il reprit d'une voix assurée:

    - Je suis sûr, mademoiselle, que vous n'aurez besoin d'aucun "truc" que ce soit pour surprendre vos élèves.

    Troublée par ce revirement, Anaïs s'empressa d'éluder et ne releva pas le sous-entendu, s'interdisant même de savourer cette première victoire.

    - Je suis un peu perdue, pourriez-vous m'indiquer où se trouve le Proviseur? J'ai rendez-vous avec lui.

    - Ah ah! soit vous êtes très importante, soit vous débutez vraiment, première rentrée?

   Elle ne se donna pas la peine de répondre.

    - Ok, je serai votre guide, vous avez de la chance, j'ai mes entrées!

    - Et moi, j'ai rendez-vous, je vous dis.

    Il mit les mains dans ses poches d'un air décontracté et toutes traces de préoccupation avaient complètement disparu de son visage. On eût dit un autre homme. Comme elle le suivait, elle pouvait le regarder se mouvoir avec aisance, d'un pas assuré qui indiquait sa connaissance parfaite de l'établissement. Parfois, il lui jetait des regards en coin et lui montrait telle ou telle salle dont elle pourrait avoir besoin mais Anaïs ne retenait rien. Son attention ne pouvait se fixer sur autre chose que sur l'homme étrange qui la guidait. Ses gestes lestes et rassurants chargés d'une odeur chyprée, son corps solide sans raideur qu'on devinait sous la chemise blanche, sa nuque sculptée, tout captait l'attention d'Anaïs irrésistiblement, comme si elle fût un enfant à qui on donnait à manger, mais dont le goût aurait été exclusif. Oui, le magnétisme de cet homme était évident, et Anaïs l'imaginait, en classe, ne se reposant que sur son charme pour captiver les élèves. Sa présence lui faisait sentir toute sa jeunesse, tout ce qu'elle avait à apprendre. Sans rien dire, il la mettait à nu. Elle se prit à l'envier.

    - Vous êtes arrivée, mademoiselle. Je ne vous ai pas fait prendre le chemin le plus court, mais j'ai pensé que cela vous intéresserait de mieux connaître les méandres de ce lycée. Et puis...je m'étais dit qu'on ferait connaissance...Il posa son regard bleu azur sur elle. Elle tressaillit à l'idée qu'il lui fallait maintenant s'entretenir avec son patron. D'un geste plein d'allant, son guide s'était déjà introduit dans l'antichambre, saluant avec désinvolture la secrétaire qui s'était contentée de hocher la tête en guise de salut. Effectivement, il devait avoir ses entrées car il se permit même d'ouvrir la porte du bureau sans frapper. Anaïs le suivit docilement, lorsqu'en un tour sur lui-même, il dit soudain:

    - Tiens? vous voyez, il n'y a personne.

    -Oh...eh bien...je vais attendre. J'espère qu'il ne sera pas parti, nous avons dix minutes de retard à cause de votre petit tour, lui reprocha-t-elle. Ou alors, il m'aura oubliée.

    - Je suis sûre que s'il vous avait vue, il ne vous aurait pas oubliée.

    - Vous savez, je n'ai rien à vous donner, vous n'avez pas à me flatter.

    - Pardonnez-moi, je vous croyais nerveuse, alors j'ai voulu vous mettre à l'aise. Vous avez les joues en feu. En disant cela, le sourire narquois était réapparu sur son visage. Evidemment, il savait très bien que cette dernière remarque ne ferait qu'aggraver la situation. La pauvre Anaïs ne savait plus comment se débarrasser de lui. Maintenant qu'il avait fait son office, il pouvait partir et la laisser préparer cette première rencontre, capitale pour elle. Elle avait chaud, certes, mais plutôt de contrariété et elle lui répliqua d'un ton sec:

    - Je n'ai pas besoin de vous pour jouer les nounous, je vous remercie de m'avoir accompagnée, mais maintenant, je crois que... Elle ne termina pas sa phrase tant l'audace de son interlocuteur l'indigna. Il s'était installé sur la chaise du bureau, les pieds sur la table et s'étirait de tout son long comme s'il était sur un vulgaire hamac. En se frottant les yeux, il lui fit alors la proposition suivante:

    - J'ai été bien maladroit, mademoiselle, puisque je vois que je vous fâche. Laissez-moi me rattraper. Faites comme si j'étais lui, c'est un vieil ami, nous avons fait nos études ensemble. Je devine déjà ce qu'il va vous demander.

   - Oh, mais il risque de venir d'un instant à l'autre...je ne voudrais pas qu'il nous trouve en train de...

    - sauf s'il vous a oubliée...rétorqua-t-il comme pour enfoncer le couteau dans la plaie. Il se prit à rire de bon cœur. Anaïs était traversée de sentiments contradictoires face à tant de désinvolture. Cependant, déçue qu'on ait pu l'oublier en ce jour si spécial, elle n'eut bientôt plus la force de résister à la bonne humeur de son compagnon. L'affaire fut conclue:

    - Très bien, mademoiselle, reprit-il en se raclant la gorge comme pour prendre un ton plus solennel, présentez-vous s'il vous plaît.

    - Anaïs Champfleur, professeur stagiaire de lettres modernes. Je viens de Paris où j'ai fait mes études à la Sorbonne. C'est ma première rentrée, j'appréhende, mais...

    - Et c'est parce que vous êtes venue à pied de votre université que vous avez 15 minutes de retard ? lança-t-il. Anaïs sourit d'abord, pensant à une plaisanterie, mais l'homme avait maintenant un regard tout à fait impassible.

    - C'est-à-dire...je me suis un peu perdue, je n'ai pas pris le chemin le plus court.

    - Un des secrets du métier, c'est justement d'anticiper. Enfin, vous n'avez peut-être pas suffisamment écouté lors de la présentation générale. Ce ton de reproche laconique la glaçait.

    - Enfin, j'aurais fait ma petite visite personnelle. (Espérait-elle vraiment s'en sortir par cette pirouette? on aurait bien dit qu'il était déterminé à la pousser dans ses derniers retranchements).

    - Rassurez-moi, vous n'êtes pas venue pour faire du tourisme au moins? Cette fois, c'en était trop, le petit jeu avait assez duré. Ca alors! Elle ne s'attendait pas à cela pour son premier jour. Rien n'était comme elle l'avait imaginé, hormis le cadre solennel de cet étrange entretien.

    - Ca suffit, maintenant, je suis venue pour travailler, pas pour jouer la comédie!

    - Ca suffit? ça suffit? mais enfin, je vous rappelle que c'est moi qui décide ici et que vous allez continuer à répondre. Que comptez-vous apporter à nos élèves puisque vous parlez de travail? Sa voix restait douce, mais l'intonation si ferme qu'Anaïs sentit encore une fois le magnétisme de l'acteur. Elle n'eut d'autres choix que de répondre comme au concours, comme une élève.

    - L'amour de la littérature, de solides connaissances en grammaire et orthographe, mais surtout, je voudrais qu'ils puissent devenir de jeunes adultes accomplis.

    - Hum...oui, bien sûr, et vous, vous considérez-vous vous-même comme "accomplie"? parce que selon ce que je peux en juger, c'est que...

    - Stop! Arrêtez!  Cette fois, elle avait décidé de reprendre le dessus. D'une voix étouffée par la colère, elle lui lança au hasard que sa jeunesse n'enlevait rien ni à sa maturité ni à sa perspicacité, et que d'autres, peut-être feraient bien de se demander si s'enfermer dans une salle dans le noir avec une collègue, était une attitude réellement professionnelle. Le masque tomba net. Elle vit immédiatement que cette dernière remarque avait bouleversé son adversaire. A nouveau, ses yeux s'embuèrent et il flotta dans l'air comme une absence. Sur le point de formuler des excuses, après tout, elle ne savait rien de lui, Anaïs fut bousculée par la secrétaire qui entrait:

    - Monsieur le Proviseur, pourriez-vous signer cette attestation s'il vous plaît, c'est très urgent.

    L'homme ne dit pas un mot, et s'exécuta machinalement. Ce n'était plus le cabot de tout à l'heure, il posait gravement dans le décor de son bureau et Anaïs réalisa soudain qu'il était à sa place sans détoner du tout. Elle se décomposa. Lorsqu'il releva les yeux vers elle, ce fut avec une expression de lassitude telle qu'elle ne laissait pas de doute: il fallait se retirer.

    - Mademoiselle, reprit-il, je suis Paul Fournier, Proviseur, et notre entretien est terminé.

***

    Frédéric s'était levé du mauvais pied. Quand le réveil avait sonné, son esprit était encore en Argentine, son corps endolori par les longues heures de vol qui le séparaient de la France. Alors même qu'il adorait son travail, il lui restait encore cette peur enfantine de la rentrée et comme un sac de nœuds dans l'estomac. En pleine fleur de l'âge, c'était fort  tout de même... Il n'était pas venu ce matin aux diverses réunions consacrées à la rentrée des plus jeunes. La philosophie, cette spécificité bien française, était encore le domaine réservé des esprits plus mûrs qui s'élançaient déjà dans leur vie d'adulte. A peine Frédéric avait-il commencé à les former, qu'ils disparaîtraient sans que l'on sache jamais ce qu'ils deviendraient après leurs années de lycée. Le professeur s'était fait à cette frustration, et même, il avait fait de cet horizon inconnu, un ingrédient secret qui ajoutait à l'intensité de ses cours. Depuis un certain temps, il avait appris à dépasser l'âge sentimental, où le professeur s'imagine encore élève, où il se voit autre chose que professeur, comme si enseigner, était une prolongation de l'enfance, une vie d'adulte intérimaire. A présent, il se savait de l'autre côté du miroir, sans regret et sans renoncement sauf peut-être un seul...qui lui nouait la gorge de temps en temps. Foutu mois de Septembre! Le ciel bas et lourd ajoutait encore à l'anxiété du jour. Frédéric avait hâte de se sentir entouré de nouveau. Tous ces mois de solitude à parcourir le monde pour oublier, pour se perdre dans la moiteur de contrées lointaines où il avait rencontré une autre humanité, une humanité libre, échappée aux contingences du quotidien, échappée au cadre étroit d'une vie dont il avait perdu le sens. Pendant des mois, il avait été hagard, sonné, cherchant désespérément à s'abandonner ou à abandonner tout court peut-être. Dans la chevelure sombre d'inconnues à la peau lustrée, il avait cherché à oublier l'odeur de la femme qui le hantait. Suave, entêtante, ambrée... C'était comme si elle était là, avec lui, même au plus profond de la débauche, même quand il aurait voulu la dégoûter et qu'il finissait par se faire horreur à lui-même. Il lui donnait d'autres prénoms qu'il égrenait comme une prière pour se rappeler qu'il ne pouvait plus l'aimer: Bea, Manuela, Teresa...

    Mais l'odeur était toujours là, tapie dans l'ombre quand il se serait senti débarrassé, quand il se serait cru libre enfin tel ces danseurs de tango dont les mouvements cadencés et lancinants le jetait dans une transe électrique. La chair nue apparaissant et disparaissant sous les volutes des jupes colorées, la pulsation des chaussures frappant le sol comme autant de coups de fouet sur son âme, les fumées enveloppantes des cigares fraîchement roulés ne parvenaient pas toujours à prolonger la torpeur et l'oisiveté de ses sens fourbus. Comme au tango, sa cavalière invisible ne le lâchait pas...Au lieu de fuir, il se coulait dans le sillage de ce parfum.

    Mais un jour, l'odeur disparut. Il put respirer l'air du pays et se dire: "tiens, de l'exotisme?" Après un an de disponibilité, il informa son établissement qu'il était prêt à reprendre son poste à la rentrée. Paul s'était montré compréhensif et bienveillant au nom de leur ancienne camaraderie lorsque tous deux étudiaient la philosophie.

    “Content de te revoir, avait-il dit, tout le monde t'attend”. “Oui, mais elle?” Evidemment,  il n'avait pas posé la question. Il savait.

    Alors qu'il buvait son premier café près de la machine, une femme inconnue s'approcha d'un pas alerte, les bras chargée de dossiers, mais surtout de bracelets et autres babioles. Elle marchait dans un tonnerre de cliquetis produit par toutes les breloques qu'elle avait autour du cou. On eût dit un guerrier Masai, couvert de trophées.

    - Bonjour Monsieur Destaing, professeur de philosophie. Retour du fils prodigue! Elle partit dans un éclat de rire théâtral, avant d'ajouter, vous voyez, j'ai bien appris mes fiches! Je vous ai reconnu malgré votre air de pirate!

    - Et vous êtes...?

    - Ah oui... Vous ne pouvez pas savoir, depuis un an... ça fait un bail! Jocelyne de Saint-Vincent, proviseurE adjointE! J’insiste sur le féminin!

    - Sans rire,  je n'avais pas remarqué. Paul n'est pas là? Je voudrais le voir.

    - Paul? Ah, vous voulez dire Monsieur le Proviseur...vous aviez rendez-vous? Vérifiez avec la secrétaire.

    - Depuis quand les pirates prennent des rendez-vous? Elle ne cilla pas et le regarda droit dans les yeux.

    - Monsieur Destaing, je vous prierai de raser cette barbe hirsute et d'adopter une attitude qui sied à votre statut. Vos robinsonnades sont terminées, semble-t-il, et les élèves n'ont pas besoin de prendre modèle sur des naufragés. Sur ce, elle planta Frédéric, et repartit d'un sourire mielleux en voyant arriver Pouchard derrière ses verres fumés. "Quelle connasse" pensa-t-il en se dirigeant vers les toilettes pour examiner cette barbe coupable. Devant la glace et à travers la cloison,  il entendit des petits couinements, comme des pleurs contenus. Soudain, il vit sortir une jeune fille dont les yeux rougis, s'ouvrirent en grand comme ceux d'un animal surpris par les phares d'une voiture.

    - Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il d'une voix douce. D'abord, elle ne put dire un mot. Puis, elle prit un air renfrogné qui donnait à son visage une expression bizarre tant le pincement sévère de la bouche ne s'accordait pas avec l'expression de détresse exprimée par le regard. Il se risqua à nouveau:

    - Je peux vous aider mademoiselle? Il allait s'approcher quand elle sembla sortir de sa stupeur, enfonça maladroitement les mouchoirs de fortune tirés des toilettes au fond des poches de son tailleur gris. Elle s'agitait elle-même dans le piège de sa propre vulnérabilité et quand il fit mine de vouloir la relancer, elle lui dit froidement:

    - OC-CU-PEZ - VOUS DE VOS AFFAIRES!

 Décidément, depuis son départ, il se passait de drôles de choses ici.

***

    Dans sa bonne vieille 205, Anaïs ressassait les événements de la journée. Elle s'était fait avoir comme une bleue. Elle qui s'était promis de tenir son rôle, elle avait l'impression d'avoir été le jouet du hasard. Qu'aurait pensé son père? Lui qui lui avait appris à ne pas s'en laisser conter, lui qui n'avait eu de cesse de l'encourager à prendre son envol  sans l'aide de personne. Il avait suffi d'un regard pour lui faire baisser la garde. Elle sentait son tatouage la brûler sur l'épaule, avivant encore le sentiment de son humiliation. Si seulement, elle avait su rester strictement professionnelle, si seulement ce satané collègue sorti de nulle part n'avait pas été témoin de sa défaite. Il n'y avait pas moyen, l'orgueil blessé la faisait enrager, et elle se promit de tenir ses distances. A présent, c'était comme si ses 23 ans clignotaient en rouge sur son front. Elle vérifia dans le rétroviseur, par sécurité. Son tailleur lui parut ridicule, son mascara avait coulé en laissant de grosses rainures noires sur ses joues rosées. La colère la fit accélérer comme si la vitesse pouvait contribuer à affermir ses nouvelles résolutions. Elle serrait le volant comme une damnée. Mais quoi? Qu'est-ce qui la contrariait tant? que ce Fournier ne l'apprécie plus, qu'il se soit moqué d'elle? qu'un imbécile ait eu le malheur de la surprendre dans cet état? Elle visa encore dans le rétroviseur, par masochisme, cette fois, et là, lancée à tombeau ouvert, une moto la doubla sur la gauche, la forçant à faire un écart. Anaïs eut un léger sursaut, mais ce qui la surprit plus encore, ce fut l'attitude du conducteur...Ralentissant quelque peu, il releva sa visière et exécuta de la main comme un geste d'excuse ou de reconnaissance. Ces longs cheveux blonds, cendrés, qui débordaient du casque en fouettant l'air, cette allure fière, ce dos souple et maintenant ce regard perçant lui rappelaient quelque chose. Anaïs croyait bien reconnaitre la mystérieuse femme du couloir, mais cette fois, pas de doute, ce signe lui était adressé.

    Bon, et en vouloir à la terre entière, c'était quoi? Réagir en adolescente attardée ou bien simplement entrer dans la vie d'adulte?

CHAPITRE II. LES 400 COUPS

En retard ! Lui! Patrice Bazin! Le premier jour de classe! En 36 ans de carrière, il n'avait jamais été en retard!

Alors qu'il pressait péniblement le pas dans la grande cour grisâtre qui séparait la salle des professeurs du  vieux bâtiment G, serrant dans sa main droite le cuir usé de la poignée de son cartable de toujours, et sous son aisselle gauche le paquet de photocopies qu'il s'efforçait en vain de protéger de la bruine matinale, il ruminait : la bruine sur ses extraits du De rerum natura, la bruine qui faisait grincer sa hanche droite et qui l'empêchait d'accélérer davantage, cette foutue bruine qui l'obligeait à baisser le front alors que Pouchard, là-haut, au deuxième étage, derrière la vitre de la salle de chimie, jubilait dans son impeccable blouse blanche de voir son vieil ennemi arriver enfin en retard en cours...  Patrice Bazin se jura de faire payer tout ça à celle qui lui sabordait son 1er jour de cours : la photocopieuse. En panne le 1er jour? Bourrage de papier? Il la bourrerait de coups, lui, un jour ou l'autre... Calme toi Patrice, tu t'emportes, que dirait Sénèque s'il te voyait?

Enfin les escaliers. Et cette chère Melissa, de la vie scolaire, qui le salua de sa voix fluette : « Bonjour Monsieur Bazin, j'ai fait entrer les latinistes dans votre salle... comme ce ne sont pas les plus grands criminels du lycée... ». Le petit gloussement complice qu'elle lâcha aurait suffi à irriter la moitié de la salle des profs, mais Patrice Bazin, même aujourd'hui, la remercia de sa voix douce, bienveillante et paternelle. Patrice Bazin avait repris le contrôle, comme toujours.

Il entra dans la classe. Les élèves se levèrent sans qu'il n'ait eu besoin de les y inciter. « Bonjour jeunes gens, quel plaisir de vous revoir. Veuillez excuser mon retard, vous savez que ce n'est pas dans mes habitudes...». Il fut quelque peu surpris du silence qui régnait dans la salle, silence qu'il attribua aux longues semaines de vacances qui avaient eu le mérite d'effacer les heures agitées de la fin de l'année scolaire précédente. « Asseyez-vous. Vous avez perdu votre langue, jeunes gens? La mienne est morte depuis des siècles (la classe ne rit pas, elle n'avait pas dû saisir)...hmm... ne me dites pas que vous avez enfin gagné en maturité? La terminale, la sagesse? Allons-nous pouvoir enfin nous attaquer sérieusement à la langue de Cicéron? » Comme les 13 élèves ne soufflaient mot, il posa son tas de photocopies humides sur le bureau du coin de la salle, son cartable au pied du bureau, et s'assit comme à son habitude sur la chaise qui l'avait attendu tout l'été sur l'estrade, en remontant légèrement son pantalon en velours côtelé... ce qui aussitôt déclencha dans la classe un chœur de murmures qui brisa le silence : «kuisskuisskuisskuisskuiss »... Il lui fallut trois longues secondes pour comprendre... « kuisskuisskuisskuisskuiss »... « C'est bon, ça va »...  «kuisskuisskuisskuisskuiss » … mais il était incapable de réagir, fallait-il déjà hausser le ton? Le murmure amusé glissait déjà vers le grondement... mais Patrice Bazin restait là, sur sa chaise, les yeux dans le vague, face à une mer qui s'agitait de plus en plus, de plus en plus insolente – cuisses-cuisses-cuisses-cuisses – et bientôt grossière - de petits éclairs, éclatèrent : « sexy Bazin! », « hmmmmm, Bazin! T'es trop bonne! ». Qui avait dit ça? Il ne cherchait même pas à le savoir, écrasé comme jamais il ne l'avait été par une fatigue désespérée, beige comme son pantalon. Alors il en était là. Même les latinistes s'y mettaient ? Il avait 58 ans et tout le fuyait : l'autorité naturelle de sa jeunesse, un lointain souvenir, la retraite, qu'il n'avait jamais autant espérée qu'en ce moment mais qui, au lieu de tendre les bras à sa soixantaine, lui tournait le dos en lorgnant sur ses 65 ans... Mais pourquoi donc avait-il tenté en juin dernier un peu de connivence avec ses 1ères? Pourquoi leur avoir donc raconté cette anecdote personnelle, cette blague de potache de ses années de Khâgne? « Cuisses-cuisses-cuisses-cuisses », il revoyait à présent, par-delà les décennies, les mollets galbés de sa jeune professeure de latin, les yeux lubriques de ses camarades devant le spectacle furtif qui chaque jour les comblait de bonheur, les deux adorables genoux qui se dévoilaient quand la jeune vénus s'asseyait sur la chaise devant le tableau noir, et le bas de ses cuisses dont le tissu bleu marine de la jupe laissait entrevoir la splendeur... « CUISSES-CUISSES-CUISSES-CUISSES! HAHAHAHAHA! ». Il revint brutalement à ses 58 ans. La tempête retomba dans ce foudroyant éclat de rire. Ce rire gras salissait la pureté de ses jeunes années qui lui avaient donné l'amour, le désir charnel de la langue latine. Lorsqu'il se leva, la tristesse inhabituelle de ses yeux suffit à ramener le degré de chahut à un niveau acceptable, du moins à un niveau qu'il avait pris l'habitude d'accepter. Alors qu'il retrouvait la bulle qu'il avait quittée en juin, cette geôle confortable qui le protégeait toujours de l'indifférence bavarde de la masse des élèves, son feutre veleda commença à écrire sur le tableau blanc la citation du jour. Allez, mon vieux Cicéron, au travail, il le faut, pour les élèves, au moins pour un ou deux, on ne sait jamais : "Qu'y a-t-il de meilleur, ou qu'y a-t-il de plus beau, que d'être  bon et de faire le bien ?"

***

Anaïs se rendit compte qu'elle appréhendait davantage son entrée dans la salle des profs que dans sa classe: devrait-elle affronter les regards inquisiteurs de ses collègues qui ne manqueraient pas de  scruter la petite nouvelle, ou se trouver une contenance au milieu d'une foule qui ne lui accorderait pas la moindre attention? Elle ne savait  d'ailleurs laquelle de ces situations était la pire. Elle franchit la porte d'un pas qui se voulait allègre, et soupira intérieurement : à part une prof plongée dans la contemplation d'un tableau d'affichage qui répondit à peine à son bonjour, la salle des profs était vide. Apercevant une rangée d'ordinateurs au fond de la pièce, la jeune femme se laissa glisser sur le dernier siège: elle espérait ainsi passer inaperçue. Ma pauvre fille, se dit-elle, si tu fuis déjà tes collègues le deuxième jour...  La porte s'ouvrit alors brusquement: un léger claquement de talons se fit entendre jusque vers les casiers de l'autre côté de la pièce, puis une voix  masculine supplia: "Christine, attends...".  Le silence qui s'ensuivit titilla la curiosité d'Anaïs: que pouvait-il bien se passer? Elle n'eut pas le temps d'esquisser un mouvement que répondit, d'une voix étranglée, celle qui devait être Christine:

- "Attendre? Cc'est à moi que tu demandes ça? C'est  moi peut-être qui suis partie pendant un an, à l'autre bout du monde, sans prévenir personne? "

Anaïs risqua un œil et manqua s'étouffer en découvrant l'auteur de ces paroles:  elle reconnut la magnifique chevelure cendrée de la mystérieuse femme du couloir, relevée aujourd'hui en chignon. Celle-ci portait un pull en cachemire rouge et un pantalon noir qui mettaient ses formes en valeur.  La jeune fille jouit du privilège qui lui était donné de l'observer à loisir, puisque Christine ne la voyait pas et que son interlocuteur était caché par la rangée de casiers. La colère illuminait les traits fins de son visage et ses yeux noisettes  foudroyaient son interlocuteur. Campé sur de hautes bottes de cuir noir, tout son corps semblait vibrer d'indignation aux paroles de cet homme.

- "Christine, s'il te plaît... je ne pouvais pas faire autrement; je devais m'éloigner... après ce qui s'était passé... le lycée m'était devenu insupportable.

- Tu n'es qu'un lâche!

- Ce... ce n'est pas toi que je fuyais... mais, après... les événements, je devais comprendre, me retrouver face à moi-même, affronter ma culpabilité et...

- Et les autres? Et moi? On a fait comment? On était tous coupables! Eh bien, on est revenus travailler, on a affronté ça ensemble. Mais toi et ton petit nombril, Monsieur qui pense être le seul  à avoir eu des insomnies des nuits et des nuits, à se tourner dans son lit en se demandant comment on aurait pu éviter ce drame...

- Tu es injuste! Tu sais bien que j'ai une grande part de responsabilité dans ce qui est arrivé, plus que quiconque dans cette salle!

- Ah oui, parlons-en! Ce fameux secret que tu devais garder...et dont tu n'as pas daigné me faire part! Parce que j'étais qui pour toi?"

L'homme ne répondit pas. Anaïs retenait son souffle. Elle vit l'homme s'avancer vers elle et déclarer d'une voix triste:

-"  Tu le sais bien : la seule femme que j'aie jamais aimée".

Anaïs ne sut jamais ce qui la bouleversa le plus: le claquement sec de la gifle que Christine infligea à l'auteur de cette déclaration, ou l'identité de cet homme si malheureux,  qui se découvrait enfin à sa vue, hagard et grave.

- " Retourne brasser tes notions abstraites de philosophie, mon pauvre Frédéric: tu es incapable d'aimer qui que ce soit", lui répondit Christine d'un ton cinglant. Destaing, blême, quitta la salle, comme un étranger.

- Ah! Madame Balman, que je suis heureuse de tomber sur vous!

Christine eut à peine le temps de se ressaisir ( après la gifle et le départ de Destaing) qu'elle vit plantée devant elle, l'insupportable Mme de Saint-Vincent qui égrenait les perles de son collier atrocement racoleur. Contrairement à son habitude, elle observa une minute de silence avant de mitrailler son interlocuteur. Elle reprit:

-Vous semblez un peu troublée? Enfin, sachez que si vous deviez faire un malaise, j'ai préparé un planning qui vous permettra de rattraper les cours au plus vite. Décidemment, cette femme était à vomir. Christine ne résista pas:

- Et en cas de mort subite, vous avez un agenda spécial?

La Saint-Vincent partit d'un éclat de rire (c'était son coup spécial avant de frapper).

- En cas de mort subite, le Rectorat a tout prévu, et vous serez remplacée, comme tout le monde et...notamment par des gens comme ceux-là. Elle montra l'endroit exact où Anaïs se cachait. Montrez-vous donc Mademoiselle Champfleur, ne soyez pas timide, Madame Balman impressionne certes, mais passé le premier éclat, on ne reste pas aveuglés par de la pierre, fût-elle, précieuse...L'adjointe insista tant sur la diérèse qu'on eût cru qu'une langue fourchue allait jaillir de sa bouche. Anaïs s'approcha, gênée d'être ainsi surprise en flagrant délit de voyeurisme ou plutôt, mortifiée d'être dénoncée sans ambages. Elle balbutia un vague salut.

- Madame Balman, cette jeune fille est notre stagiaire de français...

- Nous nous connaissons.

- Oui et bien, vous la conduirez à son tuteur, le nom vient de tomber, c'est M. Bazin. Il est en G104.

Anaïs rougit. Christine restait impassible. La Saint-Vincent enfilait des perles.

***

Pendant que les deux femmes traversaient la cour en silence, Anaïs tentait d'évaluer si Christine lui en voulait, car à sa place, elle aurait appréhendé les questions indiscrètes. Mais il n'y parut rien, Madame Balman était songeuse et lui lançait parfois des sourires comme pour la rassurer. Aujourd'hui ses cheveux étaient relevés dans un chignon assez sophistiqué qui lui donnait une classe folle. Anaïs se demandait comment elle s'y prenait avec le casque de moto. Le claquement décontracté de ses bottes ponctuait les pensées de la jeune stagiaire qui réalisait peu à peu qu'elle marchait à côté de ce que l'on avait appelé au cours de sa formation : "l'autorité naturelle". Le Graal du jeune professeur! On faisait semblant de vous lancer à sa poursuite alors que tout le monde savait qu'il fallait naître avec. Malgré elle, Anaïs se cherchait donc quelque point commun avec Christine. La taille? Les attitudes? Aurait-on pu les prendre pour des sœurs? Car Christine était jeune encore, et si la composition de son air « revenu de tout » n’en imposait pas tant, on l’eût volontiers traitée en « bonne camarade » dans les classes même dont elle avait la charge. Personne, cependant, ne lui avait jamais donné du « Mademoiselle ».

- « Dites-lui bonjour »...Anaïs se réveilla au son de la voix douce et complice de sa collègue.

- Euh...mais à qui?

- Là-haut. Pouchard...

Pendant qu'Anaïs esquissa un timide hochement de tête, elle surprit Christine levant un doigt dans un geste obscène qui s'adressait au type en blouse blanche qui ne cilla pas.

- Il continue à vous regarder...hum...je crois que vous avez une touche!

D'abord stupéfaite, il suffit d'un clin d'œil de Christine pour que les deux jeunes femmes partent d'un grand éclat de rire. Quittant l'allée centrale, elles pénétrèrent ensuite dans le bâtiment H, c'était le plus ancien du lycée et depuis le projet de rénovation, on n'y donnait plus guère de cours, il était peu à peu laissé à l'abandon au profit du bâtiment G, plus équipé, plus moderne. Cependant, il fallait toujours couper par le couloir H 03 pour y accéder. L'endroit était lugubre et l'éclairage blafard. Quelques lycéens trainaient çà et là, certains amorphes par bande, d'autres avachis par deux, c'était les jeunes couples qui s'étaient réfugiés là pour plus d'intimité sans doute, tandis que le reste des copains s'échangeaient des textos au lieu de se parler. Anaïs remarqua que certains murs étaient tagués, si l'on pouvait appeler quelques coups de feutres des tags. Des obscénités, des serments d'amours éternelles entre deux initiales, des messages sibyllins qu'on ne comprend qu'entre potaches et une multitude de A cerclés pour "anarchiste". Un agent de service s'évertuait à les effacer. En voyant les deux jeunes femmes approcher, il interrompit sa tâche:

- Madame Balman, je ne comprends pas, je les nettoie tous les jours...et il y en a toujours plus! Faut faire quelque chose pour l'éducation, là! s'indigna-t-il. Christine se contenta de sourire.

- Allons, allons, ne vous fatiguez pas inutilement ici. Madame de Saint-Vincent vous a dit de laisser cette zone, d'ici la fin de l'année, elle sera détruite.

- Oui, mais j'aime pas bien ça, moi. Ca fait des mauvais souvenirs. Ca fait pas propre pour l'école, rouspéta-t-il et il reprit son travail avec plus de persévérance encore.

Anaïs sourit en imaginant que les « vandales » étaient probablement les mêmes que tous les élèves qu'elle croisait et qui attendaient mollement le cours de 11h00 dans les couloirs, casque audio géant vissé sur les oreilles et visage bleuté par la lumière de leur iPhone. Le lycée prenait parfois des allures de squat croisé avec le Mickey Mouse Club. Tu parles d'un anarchisme!

Elles s'arrêtèrent brusquement. G104? Elles n'étaient donc plus dans le bâtiment H. Le parcours avait été si labyrinthique qu'Anaïs ne s'était aperçue de rien. Bientôt, elles se trouvèrent devant une porte légèrement entrouverte d'où une voix sourde s'échappait couvrant à peine le brouhaha des élèves. C'était l'intercours. Anaïs était prête à entrer quand Christine l'en empêcha: un groupe de quatre filles entourait le vieux professeur visiblement très embarrassé. A son bureau, il rangeait dans la fièvre ses affaires éparpillées sur la table.

- On attend Madame Balman, on a cours d'histoire avec elle. Elle nous a déjà collé parce qu'on a fait péter le premier jour. Vous allez pas nous laisser toutes seules quand même, Monsieur Bazin? dit la première en mâchant si ostensiblement son chewing-gum que sa bouche semblait croquer des blocs d'air.

- Depuis le temps qu'on veut vous voir, relança la seconde en s'asseyant carrément sur le bureau, c'est dommage, on fait pas latin. Elle zozotait légèrement, à cause de son appareil. Les deux autres du groupe se contentaient de glousser tout en se plaçant stratégiquement pour empêcher le vieil homme de sortir.

- Vous pourriez ptêt' nous payer un coup à boire, un d'ces quat', M'sieur, il parait que vous le faisiez avant, reprit la première qui affichait maintenant un air franchement vicieux.

- Ouais, c'est vrai, ça, il valait pas mieux que nous, votre chouchou… tout le monde voulait le virer! Puis nous, on vous relookerait, vous ressemblez à la reine d'Angleterre avec votre pull écossais.

- ou alors on vous prendrait une ptit' jupe pour aller avec!

Et elles partirent toutes dans un grand éclat de rire qui scellait la victoire de leur bêtise. Bazin était cramoisi, démuni, vaincu en son cœur plus qu'en son honneur. Quoi? Elles avaient osé l'utiliser, lui, pour le démolir. Il n'y aurait donc plus de limites. Il se préparait à recevoir d'autres coups quand, brusquement Christine entra. Avant même que celle-ci ne prit la parole, ce fut un concert de dénégations en tous genres qui fusa de toutes parts:

- Mais on n'a rien fait, M'dame!

- Moi, j'ai rien dit!

- Et c'est pas moi!

Ce chœur d'innocence n'émut pas le moins du monde. D'un calme olympien, Christine leur annonça que leurs heures de colle venaient d'être doublées.

- On faisait que discuter, je vais le dire à ma mère, protesta la mâcheuse de chewing-gum.

- Oui, et moi je lui dirai que vous voulez faire du latin cette année. C'est pourquoi, en guise d'initiation, Mlle Champfleur vous passera les premières déclinaisons à apprendre par cœur.

Anaïs acquiesça. L'union faisait la force, les quatre filles déconfites battirent en retraite et déballèrent leurs affaires de cours. Christine prit place derrière le bureau. La porte se referma dans l'indifférence du professeur d'histoire et Anaïs sentit bientôt sur son bras, la pression de Bazin qui l'entrainait à nouveau dans les méandres des couloirs. La déception d'Anaïs se peignait sur son visage. Bazin...bon. "Va falloir que j'apprenne toute seule le métier", se dit-elle.

CHAPITRE III. EDUCATION SENTIMENTALE

La cuillère plongée dans un bol où les céréales abandonnées avaient gonflé, Mathieu s'entêtait dans un lourd silence qui emplissait peu à peu la pièce.

"Mon chéri, tu n'oublieras pas le devoir qui traîne sur ton bureau, hein ?", demanda sa mère précautionneusement. En guise de réponse, Mathieu grommela, ce que Madame Lavant prit pour une invitation à monter elle-même se saisir du précieux document. Ah, comme elle aimait à se sentir utile, même face à un adolescent de plus en plus rétif, elle l'avait bien remarqué. Plus que tout, elle appréhendait le moment où Mathieu quitterait le nid familial. Il avait déjà dix-huit ans, et elle était d'autant plus reconnaissante à son fils de son indifférence qui l'autorisait encore à jouer son rôle de mère. En effet, depuis le départ de son mari, Madame Lavant avait abdiqué de sa vie de femme pour se consacrer à sa condition de mère qui, elle le réalisait à présent, toucherait bientôt à son terme. Lorsqu'il vit le devoir sur la table de la cuisine, Mathieu ne daigna même pas lever la tête. Il avala son bol d'une traite, enroula son écharpe d'un geste ample, saisit son sac, et y fourra la copie en la froissant. Madame Lavant engagea une ultime tentative de communication filiale:

"Dis-donc, c'est pour ta nouvelle prof de français, ce devoir ? Encore un peu, tu n'y aurais pas pensé !" C'était bien sa mère, ça, de faire les questions et les réponses. Elle reprit: "Ca aurait été dommage, ça fait trois semaines que tu travailles dessus !"

"Je vais rater mon car", dit-il d'une voix morne en se dirigeant vers la porte. Sur le pas, il se retourna vers sa mère qui le regardait d'un œil bienveillant, un torchon entre les mains, immobile. Elle attendait. La vue de cette femme qui ne demandait rien ne manquait jamais de rappeler Mathieu à ses devoirs. Il revint sur ses pas, embrassa sa mère, et partit.

***

Mathieu attendait debout près du bureau pendant que son professeur raccompagnait les derniers élèves vers la porte. L'attitude dégingandée, il se composait "une gueule d'impatience" pour signifier qu'il portait déjà tout le poids du monde sur ses épaules et qu'il n'avait pas que ça à faire. Anaïs, cependant, lui montrait qu'elle avait tout son temps pour s'occuper de son cas. Etait-ce si désagréable pourtant? Qu'est-ce qu'il lui avait pris de ne pas lui rendre ce devoir qu'il avait là, bien au fond de son sac, tout chiffonné? Il avait pris la sérieuse habitude de rêvasser et peut-être qu'il avait la furieuse envie que ça continue...Loupé! Cette prof-là était plus coriace qu'elle n'en avait l'air. C'était plus fort que lui, il avait du mal à la prendre autant au sérieux qu'elle l'aurait voulu. Pourtant, il se surprenait à ne pas vouloir la décevoir de trop non plus. Il était coincé, il n'y avait plus qu'à attendre que ça se passe...Elle revint vers lui et se positionna juste en face à moitié assise sur son bureau. Ils étaient si proches que Mathieu se raidit.

- Je ne comprends pas. Tu as changé du tout au tout...Ton premier devoir était pourtant si prometteur. Et maintenant, ça fait deux fois que tu oublies ton travail. Ce n'est pas sérieux.

- Je ne sais pas, mademoiselle.

- Madame, reprit-elle.

- Madame...répéta-t-il sans conviction.

- On m'a un peu parlé de toi, je sais que tu as eu une année difficile l'an dernier, mais j'espère qu'aujourd'hui tu es motivé.

- hummm...grommela-t-il. Il se demandait s'il n'allait pas utiliser la technique de "la pierre". En général, se murer dans le silence permettait de faire diversion.

- Est-ce que tu veux en parler? Mathieu risqua un regard vers son enseignante et le regretta immédiatement, car celle-ci le fixait obstinément avec ses grands yeux verts. C'était drôle, l'attitude "assistante sociale" ne lui allait pas du tout. Il en avait tout simplement eu marre que tout le monde prenne des "pincettes" avec lui. Il avait surmonté tout ça. Il pouvait le prouver par des bonnes notes, il pouvait le prouver par sa capacité à se montrer docile, il pouvait le prouver parce qu'il encaissait sans une plainte. Mais il n'y avait rien à faire...On le considérait toujours comme l'être fragile, à protéger, ça avait toujours été comme ça. Oui, Arthur, son meilleur ami, ne serait plus jamais là. Oui, Arthur l'avait abandonné. Oui, Arthur...il faudrait l'oublier. Chaque jour passé était une victoire sur sa mémoire, et Mathieu avait beau s'évertuer à montrer qu'il était toujours vivant, on voulait toujours le prendre pour le mort.

Anaïs était surprise par la détermination du jeune homme à se taire, et sans en être irritée, elle était presque vexée qu'il lui fasse tant de secrets. Soudain, l'élève releva la tête et ils se fixèrent. Etrangement, elle se sentit vulnérable, surprise dans son rôle, par un spectateur qui n'était pas dupe. Ses joues s'enflammèrent. Mathieu avait bien envie d'en profiter.

- Ne vous inquiétez pas, madame, je vais être un bon garçon...lança-t-il en regardant par la fenêtre. Il n'était pas encore très assuré de sa provocation.

- Ce n'est pas ça que je te demande.

- Ah...oui? et qu'est-ce qui vous ferait plaisir?

- Tu es brillant. Sois sérieux, dit-elle calmement.

- Vous sentez bon.

- Tais-toi.

- Vous voyez?

- Sois sérieux, je te dis.

- Justement. Vous sentez bon et vous êtes belle.

Heureusement pour Anaïs, la sonnerie retentit, marquant la fin de l'intercours.

- Dépêche-toi, tu vas être en retard.

Mathieu s'exécuta, mais en voulant quitter la salle, il croisa le regard de Madame Balman qui se tenait dans l'entrebâillement de la porte. Avait-elle tout entendu? On ne savait jamais avec elle. Sa tendresse était toujours mêlée d'une vague expression de réprobation comme si elle s'en voulait de vous aimer. "Déformation professionnelle, sans doute", pensa Mathieu. Mais ce regard-là, il ne voulait plus le voir se poser sur lui. De loin, il préférait l'œil neuf et troublé de la nouvelle. En s'éloignant, il savait qu'elle le regarderait et il sentait déjà le battement nerveux de ses longs cils le pousser dans le dos. Quand il fut à la hauteur de Madame Balman, il n'entendit que de très loin sa question:

- Mathieu, comment vas-tu cette année?

Il ne lui répondit pas. La comédie était finie.

***

Lorsque la sonnerie retentit, à midi moins cinq, commença le ballet immuable de l'accès à la cantine: les "moi d'abord" se ruèrent vers le petit bâtiment gris, tandis que des groupes d'élèves moins impatients se massèrent dans la cour pour profiter du temps encore clément. Anaïs se dirigea vers l'entrée des professeurs et, tout en dépassant la file d'élèves qui s'allongeait de manière chaotique, elle se rendit compte à quel point elle appréciait tous les petits avantages de son nouveau statut. Cela faisait bientôt deux mois qu'elle enseignait au lycée Marivaux, mais elle n'était pas dupe des regards que les adolescents portaient sur "la nouvelle" qu'elle était toujours à leurs yeux. Elle était la plus jeune de l'équipe éducative et donc la plus encline à entretenir les sentiments confus de ces garçons tourmentés par leur puberté naissante. Certaines conversations se turent sur son passage, et elle crut bien deviner des chuchotements étouffés, mais elle passa outre et maintint son allure d'un pas décidé. Après tout, c'était plutôt flatteur.

Le parmentier de poisson avait l'air si peu appétissant qu'elle décida de déroger à son yaourt quotidien et de s'offrir, pour une fois, une pâtisserie, pour terminer son repas sur une note d'optimisme. Il fallait attendre quelques minutes que le rayon soit regarni, temps qu'elle mit à profit pour chercher du regard si ses collègues étaient déjà attablés. Des éclats de voix familières lui parvinrent et elle aperçut une table toute proche où Balman, Destaing et la Saint-Vincent entamaient le plat de résistance, accompagnés d'un professeur d'éducation sportive, Granier, avec qui elle n'avait jamais échangé plus qu'un bonjour de courtoisie. Parfait, se dit-elle, ça sera l'occasion de faire connaissance.

- J'ai vu que vous aviez une nouvelle voiture ce matin, Jocelyne ?

- Vous êtes un fin observateur, Jérôme... c'est un cadeau de mon mari pour nos vingt ans de mariage. Une Mini Cooper série limitée, sièges en cuir, toit ouvrant, clim, pas mal non ?

- Rutilante...

- En tout cas, ça a plus de classe que la guimbarde de notre nouvelle stagiaire, vous ne trouvez pas ?

- Certes, mais le jour où elle se trouve un mari celle-là, elle se fera offrir tout ce qu'elle veut...

- Haha c'est fort peu féministe ce que vous dites là, Jérôme, mais je vois ce que vous voulez dire !

- Vous avez vu la tête des élèves quand elle est dans les parages ? Ils se mettraient presque à baver... d'ailleurs, je me demande si elle n'en jouerait pas un peu...

- Je les comprends, faut dire qu'elle a quelque chose ! Dommage que je sois marié... hin hin hin...

Le claquement d'un plateau posé sur la table interrompit la conversation.

- Je peux m'installer ici ?, demanda Anaïs avec un petit sourire pincé qui laissait planer le doute sur le fait qu'elle ait ou non surpris leurs derniers échanges.

- Mais bien sûr, répondit Christine en débarrassant la chaise voisine de son manteau. Mets-toi là, je te fais de la place !

Son ton doucereux déplut à Anaïs, qui lança:

- Je ne voulais pas vous interrompre, vous aviez l'air de bien vous amuser !

L'ironie était suffisamment palpable pour que la petite assemblée comprenne qu'Anaïs avait tout entendu. Chacun baissa le regard vers son assiette, sauf Christine.

- Oh, pas autant que toi tout à l'heure...

- De quoi parles-tu ?, s'étonna Anaïs.

- Tu vois très bien de quoi je veux parler. Ton petit cours particulier. Très particulier, si je puis me permettre.

- Quoi ?

- Tu ne te souviens pas ? Juste avant l'intercours ! Mathieu ! Et que vous sentez bon, et que je ferai ce que vous voudrez ! J'ai tout entendu. Ah elles sont belles tes méthodes pédagogiques ! Très personnalisées, c'est le moins qu'on puisse dire !

A ce moment, tous les regards étaient tournés vers la table des professeurs, et on aurait pu entendre une mouche voler. Christine maîtrisait la portée de sa voix, et avait haussé le ton de manière à faire profiter la cantine entière de son éruption.

Anaïs resta abasourdie quelques instants. Comment Christine pouvait-elle se fourvoyer à ce point ?

Granier tenta d'apaiser la situation en soulignant que Christine avait certainement mal compris la conversation, et qu'il y avait sans doute une explication bien moins scabreuse que ce qu'elle imaginait. Destaing répondit en esquissant un sourire narquois:

- Tu retournes bien ta veste, Jérôme... Souviens-toi de ce que tu disais il y a quelques instants !  Non, je connais Christine. Si elle le dit, c'est qu'elle l'a vu. Alors Anaïs, un commentaire peut-être ? C'est vrai qu'il est mignon ce petit Mathieu...

Anaïs entrouvrit la bouche mais aucune répartie cinglante ne lui vint à l'esprit. Le visage défait, elle se leva et quitta la pièce. Les quelques secondes qui la séparaient de la porte lui parurent une éternité, mais elle parvint à garder une certaine contenance. A peine le battant refermé, elle fondit en larmes.

Au même moment, Christine se servit un second dessert depuis le plateau intact abandonné par Anaïs. Elle exultait.

***

Pendant qu'elle se dirigeait vers le bureau du proviseur, Anaïs tentait d'oublier l'esclandre de la cantine pour se concentrer sur ce nouveau rendez-vous. Elle n'avait pas revu M. Fournier depuis la petite plaisanterie de la rentrée et elle appréhendait...Que pensait-il d'elle? L'avait-il ignoré sciemment? Sans s'en apercevoir, elle refaisait le chemin du premier jour, c'est-à-dire, le grand tour. Il l'avait conduite, il l'avait guidée et là, elle était sommée d'aller à lui. Elle revoyait son magnétisme animal, son air sûr de lui, le petit jeu après lequel il l'avait congédiée. L'abcès n'avait pas été crevé et elle lui en voulait encore énormément. Le claquement de ses propres talons résonnait dans le hall. Les fenêtres étaient fermées mais elle fut traversée d'un courant d'air froid qui la glaça et ne la quitta plus. Les cours n'avaient pas encore repris, mais le brouhaha sourd d'une salle de classe lui parvenait comme de loin en loin. On riait, on chahutait. Impossible cependant d'identifier d'où venait le bruit. Dehors, le vent s'était levé et, en s'engouffrant sous les toits de l'établissement, il semblait huer Anaïs elle-même. Elle frissonna, traversa la passerelle en verre suspendue entre les deux bâtiments, observa un moment les élèves qui circulaient juste en dessous, et se retrouva dans le couloir H03. La voie était parfaitement libre, rien à voir avec la fréquentation des heures de pointe ou les élèves se bousculaient mollement. Les certitudes d'Anaïs s'ébréchaient au fur et à mesure de son avancée.

Elle voulait aider et elle voulait être appréciée mais tout se passait comme si le monde lui résistait. Elle se revoyait petite fille, craintive, sauvage après la mort de sa mère, pauvre petite créature que seule la confiance indéfectible de son père avait réussi à reconstruire. Il ne l'avait pas couvée comme d'autres l'auraient peut-être fait dans de pareilles circonstances, il l'avait au contraire jetée dans l'arène de la vie, mais elle savait bien qu'elle n'évoluait pas alors sans filet. Il était là pour elle. Aujourd'hui, elle se sentait funambule, presque groggy. Une vague de tristesse l'envahit et s'écrasa au fond de sa gorge. L'étouffement la força même à s'arrêter un instant.

Les lumières du couloir s'éteignirent. Anaïs fut frappée par l'aspect lugubre des lieux comme habités d'un souvenir sinistre. Des rires lointains lui parvinrent qui sonnaient comme une moquerie cruelle. Etrange...à cette heure, il ne devait pas y avoir cours logiquement. Peut-être que Bazin rattrapait? Des éclats de voix semblaient lui murmurer quelque chose. A l'extérieur le vent s'était levé. Anaïs se sentait comme dans un lieu inconnu, et se surprit à s'approcher d'une porte pour écouter, consternée par son propre ridicule, mais poussée par une peur enfantine irrépressible. Au moment où elle approcha son oreille de la cloison, elle sentit quelque chose de légèrement humide et poisseux sur les doigts. Il s'agissait encore d'un de ces "A" fraîchement tagués. Une blague de potache...Des ricanements sourds, des pas fuyants... Anaïs n'avait pas pu prendre les vandales sur le fait, mais elle se sentit rassurée. Soudain les néons se rallumèrent un par un, ramenant la jeune femme à la réalité. Au bout du couloir, Pouchard se tenait droit, les mains plongées dans la blouse. Derrière ses verres fumés, il la toisa mais Anaïs sentit ce regard la traverser au-delà d'elle-même. Elle se retourna, puis lorsqu'elle s'apprêta à lui adresser la parole, le Cerbère avait disparu.

***

Quand elle arriva enfin dans l'antichambre, elle aperçut Mathieu l'air renfrogné, assis négligemment à un petit bureau près de la secrétaire, indifférente. En voyant arriver l'enseignante, cette dernière dit d'une voix atone: "il vous attend". Le jeune homme, lui, se contenta de fixer son professeur en silence. Mais avant qu'Anaïs eût le temps d'élucider les raisons de sa présence, la voix chaude de Paul Fournier l'invitait déjà à entrer.

L'homme n'avait plus rien de la décontraction du premier jour. Dans un costume sombre et ajusté qui soulignait l'autorité de sa fonction, son corps athlétique semblait ne demander qu'à faire la démonstration de sa vigueur. Il avait la façon de rester immobile d'un guetteur et se mouvait lentement comme s'il ne servait déjà plus à rien de fuir. Anaïs se sentait ainsi à la fois mal à l'aise et hypnotisée malgré elle.

- Avez-vous deviné pourquoi je vous ai convoquée Mademoiselle Champfleur? lança-t-il en lui présentant galamment un siège.

- Euh...bien, je suppose que c'est pour parler de ce qui s'est passé l'autre jour, répondit-elle hésitante, mais bien déterminée à tirer tout cela au clair.

- Oui et des autres jours qui ont suivi. C'est assez gênant, vous savez.

- Ah... Je comprends, mais avec la rentrée, j'avoue avoir été très occupée. Mais sachez que j'y ai beaucoup pensé.

- Rassurez-vous Mademoiselle, je ne vous ai jamais pris pour une indifférente, dit-il avec un soupçon de malice dessiné sur les lèvres. Dès notre première rencontre, j'ai su que je pourrais compter sur votre volontarisme et votre... fraîcheur pour comprendre nos élèves en vous nommant professeure principale des Terminales L. Je vous savais parfaite pour le rôle.

Si une distance raisonnable séparait Anaïs de Paul, la jeune femme avait cependant eu l'impression que les derniers mots du proviseur avaient glissé le long de son cou comme une étoffe soyeuse. Visiblement, Fournier faisait de lui-même allusion à leur petit "jeu" de la rentrée et se replaçait sciemment dans la peau du metteur en scène. Depuis un moment, il scrutait Anaïs de ses yeux bleus gris, en attendant peut-être que celle qu'il avait choisie se montrât à la hauteur de ses attentes. Ce défi plut à Anaïs qui se mit en tête de rejouer la scène et prendre sa revanche, d'abord avec un air mutin:

- Ah? et je devrais vous remercier?

La meilleure défense étant l'attaque, elle se leva du siège et avança droit sur Paul qui, lui, était resté près de la fenêtre. Cette fois, il n'aurait pas l'ascendant aussi facilement car elle avait tiré les leçons de sa naïveté. S'il était surpris, le jeune Proviseur ne le laissa pas paraître et adressa à l'effrontée un large sourire. Il était si sûr de lui que, d'un moment à l'autre, elle s'attendait à ce que la main volontaire de Paul Fournier vienne replacer la mèche rebelle qui lui barrait négligemment le visage. Anaïs ne se démonta pas et lança dans la foulée:

- Si l'actrice vous déçoit, on pourra donc dire que le metteur en scène est responsable en partie, non?

- Mmm...oui...mais je crois aussi qu'en matière de scénario, c'est vous qui devriez être la meilleure. Or,...Il s'interrompit et lui tourna le dos pour, semble-t-il, retourner à son bureau. Déjà, il battait en retraite devant l'audace de la jeune femme. Anaïs exultait et ce retour de confiance la rendait sexy en diable, elle le savait. Mais Paul s'était immobilisé, et n'en profitait pas. Anaïs n'avait plus affaire qu'à un dos secoué de soubresauts, bien mal contenus. Peu à peu, elle s'aperçut que le proviseur ne parlait plus, non pas parce qu'il avait été mouché ou troublé, mais parce qu'il se retenait tant bien que mal de... rire! Anaïs se décomposait à mesure qu'elle pressentait une bourde. Evidemment, c'est ce moment précis que choisit Paul pour se retourner et savourer le spectacle d'une victoire où il n'avait même pas eu à lever le petit doigt. Il reprit calmement, armé de l'air narquois et provocateur qu'elle lui connaissait.

- Or, un scénario se doit d'être cohérent et vous êtes...comment dire? un peu...hors sujet.

- Mais enfin, je ne vous ai rien demandé! C'est vous qui me faites appeler pour parler de ce qui s'est passé entre nous et...

- Mais que s'est-il passé entre nous?

Anaïs resta sans voix. Elle n'avait pas prévu l'éventualité qu'elle aurait peut-être eu à nommer précisément ce qui les liait et elle n'était pas sûre même de savoir le faire. Comme une biche prise au piège du viseur, elle ne dut son salut qu'à la grâce du chasseur. Paul s'approcha d'elle, ne fit pas le geste tendre qu'elle avait imaginé tout à l'heure, mais lui tendit une petite liasse de feuilles et ajouta d'un ton détaché:

- C'est pour cela que je vous ai fait venir Mademoiselle Champfleur. Sur le rapport d'incident, vous pouvez lire que votre élève de Terminale, Mathieu .....est incriminé. On l'a retrouvé qui fumait des cigarettes dans les toilettes du couloir H03. On le soupçonne même de taguer partout dans le bâtiment H. Enfin, ça, il ne veut pas l'avouer...Je l'ai immédiatement collé et vous avez dû le croiser en entrant. Au lieu de faire ce que je lui avais demandé, il a préféré, m'a-t-il dit, faire le devoir de français qu'il vous devait. Je voulais vous le remettre, vous alerter sur la fragilité de cet élève que nous connaissons bien dans l'établissement et en profiter pour...

Monsieur Fournier laissa tomber la fin de sa phrase comme ses yeux gris s'enfonçaient droit dans la blessure d'orgueil d'Anaïs. Cette dernière saisit l'occasion d'un répit et s'évertua à partir de ce moment de garder la parole. Elle évoquait les autres élèves, racontait ses premières expériences pédagogiques, demandait des précisions administratives, et s'étonnait du comportement de Mathieu qu'elle tentait désespérément de racheter auprès du Proviseur comme s'il se fût agi d'elle-même. Elle s'animait comme un noyé et c'était maintenant mille mèches rebelles qui lui tombaient sur la figure, cachant en partie ses joues enflammées par la honte. Soudain, M. Fournier mit fin à l'entretien en se levant. Anaïs manqua de renverser sa chaise en voulant prendre congé. A chaque geste, elle avait l'impression de l'imminence d'une catastrophe comme si son corps ne lui répondait plus tout à fait mais était soumis à la tension qui émanait de cet homme animal. Embarrassée par tous ses sacs, elle lui tendit une main indécise qui paraissait prête à mourir de maladresse dans la main ferme et tranquille de son bourreau. Soudain, celui-ci, en resserrant légèrement son étreinte, força la jeune femme à se rapprocher dangereusement de lui. Pour la première fois, il semblait la considérer sans ironie et lui dit:

- Vous ne m'en voulez pas j'espère? Je vous promets de vous re-convoquer très bientôt.

Anaïs acquiesça et contourna l'homme car celui-ci ne se dégageait pas du passage et les obligeait à s'effleurer malgré les efforts éperdus de la stagiaire.

En sortant, ses pas précipités semblaient suivre le rythme affolé de son cœur. Dans le couloir H03, elle se prit presque à courir en croisant de plus en plus d'élèves, par grappe, qui la forçaient à ralentir le pas ou à l'accélérer, elle ne savait plus. Lorsque la sonnerie de quatorze heures retentit, les bousculades forcèrent enfin Anaïs à se calmer. Mais soudain, quelqu'un de vraisemblablement plus pressé que les autres, la heurta si rudement qu'elle lâcha les feuillets qu'elle avait en main. C'était Destaing. Sauvant in extremis une feuille des piétinements de la cohue, ce dernier restitua la précieuse miraculée non sans y avoir jeté un coup d'œil furtif et déclara, désinvolte:

"Tiens?  On se voit demain, on dirait. " Devant l'absence de réaction d'Anaïs qui ne voyait pas en quoi cette nouvelle revêtait un caractère particulièrement exceptionnel, Frédéric renchérit, taquin: "Ne fais pas cette tête, ce ne seront pas des travaux pratiques!"

Et il la planta là, pour courir à ses élèves qui l'attendaient. Alors seulement, elle lut le feuillet froissé qu'elle tenait entre les mains:

"M. Paul Fournier, Proviseur du lycée Marivaux

 soussigné que Mlle Champfleur Anaïs, en sa qualité de stagiaire, assistera au cours de M. Destaing Frédéric, professeur de philosophie, de 16h à17h, où Mme Burgas Nadine, infirmière scolaire,  interviendra pour une initiation à la vie sexuelle et affective avec les Terminales Littéraires. Cet ordre vaut mission."

***

Frédéric avait été relégué dans la salle F10 avec la partie mâle de la classe en attendant l'arrivée de l'infirmière, qui elle s'occupait des filles. En quinze ans de carrière la fameuse heure d' "éducation sexuelle" n'était jamais tombée sur lui, mais là, il ne pouvait pas y couper. Lorsqu'il annonça à ses ouailles que le programme du jour avait changé, les élèves exultèrent à l'idée de troquer la philosophie avec "la vraie vie". Mais aux premiers ricanements de rigueur, succéda bientôt un silence de plomb qui témoignait de la difficulté des jeunes à évoquer des questions intimes. Certains se toisaient, se regardaient en chiens de faïence, d'autres feignaient le plus ostensiblement possible de n'avoir rien à apprendre sur ces sujets, quelques-uns appréhendaient déjà qu'on ne les interroge et ils en avaient honte en rougissant sans raison. Anaïs, assise au fond de la classe, s'amusait de ce spectacle et se demandait bien comment Frédéric allait faire pour briser la glace.

Celui-ci n'avait pas l'air gêné le moins du monde. Parfois même, il ne regardait même pas la salle et se plongeait dans un livre qu'il attrapait en passant sur son bureau comme pour retrouver une idée perdue, puis, il griffonnait quelque chose dans son carnet, relevait la tête et vérifiait une fois encore que ses grands gaillards étaient muets. Un beau sourire, un sourire plein de bienveillance barrait sa barbe de trois jours et donnait à ses traits virils une douceur négligée. Là où Anaïs aurait vraisemblablement paniqué, le professeur, détendu, semblait soupeser ce silence. Il le mesurait. Au fond, Frédéric était déjà plein d'indulgence pour le jeune homme qu'il avait été.

Soudain, il fixa Anaïs d'un air si sérieux et profond que le contraste était saisissant avec l'attitude décontractée qu'il gardait malgré tout. Lorsqu'elle se rendit compte que ce regard ne s'adressait qu'à elle, et à elle seule, malgré le public qui, évidemment les observait de près, Anaïs dut se rendre à l'évidence: Frédéric était beau! En se passant la main dans les cheveux comme s'il se creusait la tête, il déclara alors spontanément:

"Mademoiselle Champfleur...Pour vous aussi, c'est la première fois?"

La classe partit d'un grand éclat de rire. D'abord embarrassée, la pauvre stagiaire se laissa pourtant gagner par l'humour et le retour de la bonne humeur. Ce n'était pas la peine de répondre, Destaing venait délier les langues et il avait décidé de s'exposer lui-même aux feux des questions qui jaillissaient à présent de toutes parts:

- Monsieur, c'était quand votre première fois?

- Monsieur, vous avez eu combien de femmes?

- Monsieur, c'est quoi vos techniques de drague?

- Monsieur, vous avez d'jà eu la chtouille?

Anaïs était impressionnée. Nullement déstabilisé par les questions cavalières de ses élèves, Frédéric leur répondait avec sincérité et mesure racontant parfois une anecdote personnelle et drôle dont il savait tirer un enseignement pour l'audience suspendue à ses lèvres. Quoi? le maître allait partager son expérience? Voilà une chance qui ne se reproduirait pas de sitôt. Aussi, malgré leur gêne et leurs rires graveleux, les garçons en profitaient-ils pleinement et Destaing réussissait ce tour de force de leur apparaître comme un "modèle". Soudain, une voix venue d'on ne sait où lança une proposition pour le moins saugrenue qui suscita à nouveau un temps de silence. On avait demandé à Frédéric de montrer comment il s'y prenait avec les femmes, et en l'occurrence, la salle abritait un cobaye tout désigné pour cette expérience...Anaïs, d'abord embarrassée, vit bien que tous retenaient leur souffle en attendant soit une approbation, soit un esclandre. Puis, elle se dit qu'un excès de pudibonderie serait malvenu. Elle ne voulait pas paraitre plus timorée que Frédéric. Au fond, il lui apprenait que pour enseigner, il fallait prendre des risques, alors elle se leva et vint s'installer face à Destaing au bureau comme sur une petite scène de théâtre. Sans transition, Frédéric commença par réinstaurer le silence par sa simple prestance négligée. Avec ses yeux noisette, il avait décidé de sonder sa partenaire et dit d'un ton assertif:

- Mademoiselle Champfleur, et si nous leur montrions surtout ce qu'il ne faut pas faire? Pour des experts en séduction comme nous, ça serait plus drôle, non? Anaïs acquiesça, enthousiaste. En réalité, Frédéric savait bien qu'il était  plutôt gauche avec les femmes et qu'il aurait eu bien du mal à donner une quelconque recette. Il reprit:

- Erreur n°1 : avouer ses faiblesses...du genre, mon deuxième orteil est plus grand que tous les autres. L'anthropologie nous a appris que la femme souhaite que l'homme soit fort, qu'il aille chasser dans les bois pour elle.

- Comment?! s'insurgea Anaïs. Mais Monsieur Destaing, dans quelle ère vivez-vous? Quel primate vous faîtes! Non pas du tout, les garçons, ne l'écoutez pas. Les femmes veulent des hommes capables d'empathie pour leur compagne, elles ne veulent pas des surhommes, mais des humains...

- Ah! ah! comme Nietzsche, M'sieur! s'exclama un élève trop heureux de saisir une allusion au cours.

- Oui enfin, cela est vrai jusqu'au moment où il faudra changer les roues d'une voiture...lança Destaing en aparté. De plus, pensez à l'arme fatale que vous donnez d'emblée à votre ennemie si vous parlez de vos complexes. Un jour, vous vous entendrez dire: "Tu sais, ton orteil, il est vraiment bizarre, j'ai cru que je pourrais surmonter cette difformité (sous-entendu, je suis une fille bien), mais je crois qu'il restera toujours entre nous." Imaginez le tableau, elle part en ayant sauvé sa conscience morale, mais vous, vous restez traumatisé à vie. C’est ce qu'on appelle "le retour du refoulé"

- Quel pessimisme! Si vous êtes sincères et honnêtes sur vous-mêmes, la fille restera. Et elle restera au moins pour ce que vous êtes vraiment. Il ne faut pas se faire aimer juste pour les apparences. Au contraire, soyez fiers de vous-mêmes. Par contre, les garçons, voilà une bévue irréparable, c'est l'erreur n°2: parler de son ex-petite amie!

- Quoi? mais quel cliché...Mademoiselle Champfleur! Si je suis un primate, vous, vous êtes carrément démodée, dit Destaing en riant, ne pas parler d'une autre fille, c'est se priver d'un stratagème infaillible que toutes les publicités mettent en œuvre: je désire ce qu'un autre a désiré. C'est un peu le triangle des Bermudes de la séduction. Alors ne lésinez pas et dites-lui même qu'elle était plus belle qu'elle.

- Non, non, Monsieur Destaing, vous n'y connaissez rien du tout avec votre marketing de bas étage. Une femme, même si elle sait qu'il y en a eu d'autres, veut être l'unique, la Dame suzeraine d'un amour courtois. Dans les traits d'une femme particulière, vous savez bien qu'on aime l'idée de l'Amour, le vrai, le seul qui traverse les âges.

- Vous êtes archaïque.

- Je suis éternelle.

Les élèves tantôt étouffés par les rires, étaient sidérés par ce qu'ils avaient l'impression de voir sous leurs yeux: le déroulement de la fameuse dialectique!

- Quelle naïveté! Vous nous parlez d'un romantisme standardisé, mais lorsque l'addition arrive, on connaît déjà tous l'erreur n° 3: ne pas payer.

- une femme ne s'achète pas.

- non, mais elle se corrompt.

- Je ne suis pas un objet.

- Mais je ne parlais pas de vous.

Anaïs devint cramoisie.

- De toute façon, vous les femmes, vous ne savez pas ce que vous voulez, renchérit-il d'un air désinvolte.

- Et vous, vous parlez comme si vous l'aviez eu, mais que vous l'aviez perdu, ce que vous vouliez, comme un cynique, un désabusé. Oui, il faut savoir ce que l'on veut, une femme pour aimer ou une femme pour le plaisir. En tout cas, avec vos préceptes oiseux, vous ne risquez pas de séduire une femme comme moi!

Anaïs n'eut pas besoin d'en dire plus car avec cette dernière phrase, elle venait d'emporter l'adhésion des garçons de la salle qui ne cachaient pas leur enthousiasme. Vraisemblablement, Frédéric était mouché et les paroles de la jeune femme trouvaient un écho lointain qui éveillait une douleur sourde en lui. Beau joueur, il ne répondit rien et se contenta de sourire, par pudeur, comme pour lui-même. Cette élégance faisait éclater le charme de Destaing. Anaïs allait enchaîner sur les autres erreurs rédhibitoires : ne parler que de soi, regarder son portable...mais Nadine Burgas venait d'entrer dans la salle avec ses brebis.

Aussitôt, les bénéfices du féminisme appliqué se volatilisèrent dans la salle. Au contact des filles, les garçons retrouvèrent leur délicatesse habituelle et ils se mirent déjà à lancer à tout va:

- Alors, vous savez où est votre point G maintenant?

- C'est vrai que vous vous dites tout entre filles?

Madame Burgas, dont le visage était depuis longtemps rongé par les rides, reprit les choses en main, et, comme à son habitude, depuis trente ans, s'incluait elle-même dans un discours qui commençait ainsi:

" Jeunes gens, il faut savoir que la vie de femme est régie par des cycles, par conséquent, nous ne sommes pas toujours d'humeur à..." En général personne n'entendait la suite, tant le "nous, les femmes" de Madame Burgas avait la capacité de sidérer les élèves jusqu'à ce qu'ils se réveillent à l'évocation des maladies qui n'arrivait qu'en dernier.

Pendant ce temps, Anaïs observait Destaing. Il s'était replongé dans son livre. Quelqu'un, dans un coin de la salle, regardait ce petit manège. Mathieu n'avait plus d'yeux que pour elle, mais il ne le savait pas encore.

***

Frédéric reconduisit Anaïs jusqu'à sa porte. Evidemment, sa petite Peugeot n'avait pas démarré ce jour-là et elle s'était trouvée en rade sur le parking du lycée. En la voyant, Destaing avait éclaté de rire, le hasard faisait bien les choses:

 "Alors, le coup de la panne? déjà?" Anais avait rétorqué sur un ton malicieux comme Frédéric lui ouvrait déjà les portes de son carrosse: "Après la théorie, les exercices!"

A présent, elle mourrait d'envie de le faire entrer, mais elle avait un peu peur qu'il ne refuse. Il semblait serein et il la regardait en se grattant la tête, comme s'il s'apprêtait à partir. Ce tic lui allait très bien et le laissait légèrement débraillé. Cette décontraction fit tomber les barrières d'Anais et elle en avait eu pour son audace! Au fil des verres, Frédéric lui avait fait LA révélation de sa vieille amitié avec le Proviseur. Quoi? On pouvait donc être proche de lui? Le toucher? Alors, elle imaginait les deux camarades, étudiants à la fac de philo, jeunes et insouciants, confiants dans leur avenir. Destaing n'avait pas été avare en anecdotes: Paul avait plusieurs "petites amies" dont une l'avait giflé en plein amphi, Paul avait triché à deux partiels sans se faire prendre, mais Paul était le bon copain, celui qui vous faisait rire en un tour de main et il n'était jamais triste. Un jour, il avait échoué à l'agrégation quand Frédéric, lui, avait été admis, alors il avait décidé de devenir proviseur, ce sur quoi Frédéric, seul, osait le taquiner. Après quelques années, les deux anciens cothurnes s'étaient retrouvés dans le même établissement, où leur amitié le disputait toujours à la rivalité d'antan. Anaïs se prenait à évaluer le tempérament de ces deux hommes et se demandait bien lequel était réellement le leader, puis, son sourire se figeait car elle revoyait Frédéric la quitter précipitamment, gêné et embarrassé, se grattant la tête, hagard, quand elle avait voulu lui montrer la très bonne copie de leur élève commun, Mathieu:

-Je n'ai pas le temps de lire la suite, mais...j'espère que la journée a été riche d'enseignements pour toi!

Elle ne savait jamais dire s'il était sérieux ou ironique. Elle prit le parti de sourire, en essayant de ne pas rougir. Frédéric se pencha vers elle et déposa un baiser sur sa joue, aussi surprenant que doux. Puis il tourna les talons, et s'en alla en sifflant, comme soulagé.

Interdite, Anaïs le regarda disparaître dans l'escalier.

Alors qu'il s'éloignait dans la rue, Frédéric ne vit pas Fournier, tapi dans son cabriolet, prêt à visiter lui-même la jeune stagiaire. Frédéric... faudrait-il toujours qu'il se mette entre lui et elles ?

Paul fixa son ami avec une sorte de dépit, mais afficha bientôt un sourire sardonique qui en disait long sur ses plans.  

***

Paul frappa à la porte du petit appartement d'Anaïs. Celle-ci ouvrit, vêtue d'un peignoir léger. Paul sentit immédiatement son parfum et contempla ses cheveux détachés. Il fit un pas pour entrer dans la pièce et claqua la porte derrière lui. La jeune femme fit un pas en arrière. Il se pencha pour l'embrasser. Anaïs se laissa faire docilement. Il la sentit subjuguée par sa présence et son charisme. Fébrilement, il écarta son peignoir qui tomba à terre. Elle ne portait plus qu'une petite nuisette dont les transparences affolèrent les sens du proviseur. Il la souleva et la prit dans ses bras musclés. Elle enserra sa taille de ses cuisses fines. Il la porta jusqu'à la chambre et la déposa sur le lit. Pendant qu'il ôtait ses vêtements, elle retira sa nuisette en le regardant fixement. Elle aussi semblait folle de désir. Ses yeux paraissaient réclamer Paul et le défier de la prendre. Nu, debout devant elle, il prit le temps de la contempler. Elle était sublime. Son corps d'adolescente aux courbes parfaites était tendu vers lui et s'offrait. N'y tenant plus, il s'allongea sur elle. Elle l'accueillit en elle avec un petit cri. Paul était hors de lui. Il la posséda violemment, avec avidité. Il ne prêtait guère attention à son plaisir, mais Anaïs n'y accordait aucune importance. Elle semblait retirer une intense jouissance de cette étreinte fougueuse. L'égoïsme de Paul lui plaisait. Elle était bien plus experte qu'il ne l'aurait imaginé. Elle se déhanchait avec habileté sous lui, chaque mouvement de son bassin arrachait des râles à Paul. Les mains de la jeune femme parcouraient le dos et les fesses de son patron sans s'en rassasier…

Paul fut tiré de ses doux songes par la sonnette de son appartement. Mécontent d'être sorti d'un tel rêve, il grimaça mais se leva quand même pour aller ouvrir. Jocelyne de Saint-Vincent se tenait devant la porte, radieuse, une bouteille de Champagne à la main.

-Les derniers chiffres du rectorat sont tombés ! Nous avons gagné deux places dans le classement académique !

L'espace d'une seconde, Paul la regarda, éberlué. Sa bêtise le fascinerait toujours. Mais il se reprit très vite et dit à son adjointe avec un sourire carnassier :

-Tu tombes bien. Entre, je t'en prie.

***

Depuis maintenant trois semaines, depuis ce fameux soir où Frédéric l'avait raccompagnée chez elle et où il lui avait fait LA révélation de sa vieille amitié avec le Proviseur, Anaïs n'avait pas eu l'occasion de le recroiser. Parfois, elle repensait à eux en souriant et en les imaginant étudiants à la fac de philo, jeunes et insouciants, confiants dans leur avenir. Destaing n'avait pas été avare en anecdotes: Paul avait plusieurs "petites amies" dont une l'avait giflé en plein amphi, Paul avait triché à deux partiels sans se faire prendre, mais Paul était le bon copain, celui qui vous faisait rire en un tour de main et il n'était jamais triste. Un jour, il avait échoué à l'agrégation quand Frédéric, lui, avait été admis, alors il avait décidé de devenir proviseur et après quelques années, les deux anciens cothurnes s'étaient retrouvés dans le même établissement, où leur amitié le disputait toujours à la rivalité bon enfant. Anaïs se prenait à évaluer le tempérament de ces deux hommes et se demandait bien lequel était réellement le leader, puis, son sourire se figeait car elle revoyait Frédéric la quitter, gêné et embarrassé, se grattant la tête, hagard, et poussant la porte sans se retourner.

" Cette femme était comme le soleil, brûlante et magnétique mais elle ne savait pas qu'elle ne pourrait le sauver. Aveuglée par son propre charme, elle avait oublié que son pouvoir n'irait pas au-delà de certaines zones sombres où, lui, aimait à se perdre, comme dans les sept cercles de l'Enfer, là, où il devait abandonner tout espoir. Elle était beauté de statue, beauté dure dont les vibrations profondes nous parvenaient à travers la paroi lisse de son visage modelé pour l'amour. Je la voyais, qui voulait parfois tendre sa main douce pour toucher ta main douce, je la voyais, qui esquissait un baiser avec sa bouche pour te souffler la vie dans la bouche, je la voyais, qui ne fit jamais rien de ces aspirations, qui se retint jusqu'au bout de t'aimer assez, de peur de t'aimer trop, comme un fils, comme un frère, comme moi, un fils, un frère, qui t'aimait..."

Décidément, ce devoir était bien énigmatique. Anaïs avait d'abord cru que Mathieu voulait parler d'elle, puis elle se ravisa, honteuse de sa propre vanité. Quand elle avait voulu faire lire ce passage à Frédéric pour encenser le style de son élève, il avait soudain blêmi et avait pris un air sombre qu'elle ne lui avait jamais vu. Il s'était contenté d'ânonner un vague compliment sur la forme, avait avalé son verre d'une traite et l'avait embrassé rapidement sur la joue pour prendre congé sans ajouter un mot. Ce baiser glacé lui brûlait pourtant encore la joue.

Cette femme magnifique et flamboyante dont il était question, était-ce Christine? et l'homme déchu, Destaing lui-même? A cette idée, quelque chose lui serra le cœur.

Elle repensait à son propre père et à Mathieu de qui elle se sentait de plus en plus proche au fil des jours qui passaient, sans qu'ils ne se disent un mot, dans la bulle de leur classe, où chacun faisait ses armes. Apparemment, tous deux, avaient un furieux besoin de dire adieu à quelqu'un.

CHAPITRE IV- LE VOYAGE SCOLAIRE

La tête appuyée sur la vitre froide du car qui, dans la fraîcheur humide du petit matin, filait à travers la campagne, Anaïs, assise au deuxième rang, luttait péniblement contre le sommeil. Les élèves, passée l'excitation des retrouvailles et du départ, étaient pour la plupart assoupis dans une demi-obscurité que ne ponctuaient que quelques lumières pâles et bleutées de mp3 et le rouge digital des chiffres de l'horloge au-dessus du pare-brise, qui n'aidaient en rien Anaïs à rester éveillée : 6h37.

Lorsque son réveil avait sonné à 4h ce matin, achevant sa trop courte nuit en même temps que ses vacances de Pâques, le stress de cette étrange rentrée et de son premier voyage de classe l'avait aussitôt rendue opérationnelle. Mais le pilotage automatique (salle de bain, café, métro, parking, sourire à la fois pro et décontracté aux parents, etc.) avait ses limites : Anaïs savait qu'elle ne tiendrait plus longtemps. Elle hésitait cependant à s'autoriser à s'endormir, inquiète à la fois de ce que pourrait penser Christine, assise pourtant quelque  part au milieu du car, et du comportement éventuel de son encombrant voisin, Pichot, son collègue de S.V.T, le plus jeune des sbires de Pouchard. Elle le savait célibataire (« comment en aurait-il pu être autrement? », semblaient crier l'acné de son  visage encore poupin et son improbable pull-over sans âge) et hélas très intéressé par sa plastique. « Mais comment s'est-il retrouvé assis là, celui-là? Vu la manière dont il fixe mes cuisses, si je m'endors, il ne va pas seulement les tripoter, il va les dévorer ». Pichot, qui pensait être discret, fut soudain tiré  de ses réflexions stratégiques pour séduire la belle stagiaire par son collègue de mathématiques, André, qui voulait revoir avec lui le planning de la journée et qu'Anaïs n'avait jamais autant apprécié qu'en cet instant.  Soulagée, constatant bientôt que ses collègues ne faisaient attention ni à elle, ni aux élèves, et que Mélissa dormait si profondément, trois rangées derrière elle, qu'elle émettait déjà quelques ronflements qui amusaient le jeune Mathieu, son voisin, Anaïs se laissa enfin s'enfoncer rapidement dans une épaisse somnolence, bercée par le bruit du moteur et des gouttes de pluie ruisselant, à quelques centimètres de son oreille, de l'autre côté de la vitre. Quand le car arriverait-il à Paris? Elle n'en savait rien. Elle ne connaissait que très vaguement le planning du séjour. Elle n'était qu'une stagiaire, bien décidée à se laisser porter.

Mais les mêmes pensées qui l'avaient la veille empêchée, des heures durant, de trouver le sommeil, ressurgissaient à présent : l'esclandre de la cantine, l'incompréhensible attitude qu'avait depuis adoptée Christine, la tension qui s'accumulait dans un lycée progressivement gangréné par la navrante politique de la Saint-Vincent, tension qui alourdissait encore l'étrange atmosphère de on-dit et de secrets dans laquelle Anaïs commençait à         suffoquer... Elle s'agitait sur son siège, mais ces yeux mi-clos ne voyaient déjà plus la grise campagne qui défilait derrière la vitre. Elle songea à son dernier entretien au lycée, la veille des vacances, avec le proviseur. Il lui avait annoncé qu'elle devrait accompagner deux classes de terminales pour le «traditionnel » séjour à « Paris». « Vous ne me prévenez que maintenant? ». « Oui, mais j'ai jugé préférable, pour des raisons que je tairai ici, que vous remplaciez Monsieur Destaing, et franchement, je n'imagine pas un seul instant que vous refusiez de prolonger vos vacances... je voulais vous faire plaisir, Anaïs ». Quand Paul Fournier l'appelait par son prénom, elle ne pouvait rien lui refuser, et il le savait. Anaïs ne se cachait plus son attirance physique pour cet homme irrésistiblement séduisant, et elle n'avait même pas tenté de protester lorsque l'entretien s'achevant, Paul Fournier lui avait glissé, en ouvrant la porte, avec toute la nonchalance dont il était capable : « Bonnes vacances, Anaïs... au fait, vous devrez dormir avec Madame Balman... ça ne vous dérange pas, bien entendu?         Vous partez à cinq : deux hommes, trois jeunes femmes. Il n'y aura, à l'hôtel, que deux chambres pour les professeurs et Mélissa dormira avec une élève. Je préfère que mes professeurs évitent les chambres mixtes... Et pour tout vous avouer, je serais terriblement jaloux si vous passiez la nuit avec un autre que moi. »

   La rêverie glissa lentement vers le cauchemar. Anaïs marchait à vive allure dans un sombre et interminable couloir, tagué de A anarchistes qui grossissaient au  fur et à mesure qu'elle  avançait. Elle ne voyait pas le bout du couloir et elle devait baisser les yeux devant les hommes immobiles qu'elle croisait et qui la fixaient avec insistance : Frédéric Destaing, Paul Fournier, Mathieu. « Anaïs... » Elle avait beau avancer, elle les croisait à nouveau, immobiles,         qui la dévoraient des yeux. Il lui semblait maintenant qu'au fond du couloir ce pauvre Patrice Bazin était aux prises avec un élève, qu'il essayait apparemment de raisonner et dont elle n'apercevait péniblement qu'une silhouette évanescente. « Anaïs... Anaïs... »

    Encore ces hommes... les yeux gris  métalliques de Fournier... les yeux bourrés de désir du jeune Mathieu... « Anaïs... Anaïs... »... Et Destaing? Il lui tournait le dos et marchait vers le bout du couloir. Elle essayait de le suivre, mais les corps de Fournier et de Mathieu auxquels elle  se heurtait à présent l'en empêchaient. Elle hésitait à s'abandonner au désir et voyait Destaing s'éloigner vers les silhouettes de plus en plus floues de Bazin et de son mystérieux         élève. Plus elle tentait d'avancer, plus elle sentait la chaleur des corps de Fournier et de Mathieu contre le sien...« Anaïs... Anaïs... »...« Anaïs! ». Elle étouffa un cri d'angoisse. Et rouvrit les yeux sur la main qui remuait sa cuisse. Elle parvint à contenir sa colère dans un énergique chuchotement : « Mais qu'est-ce que tu fous, là?!! »

    « Tu faisais apparemment un horrible cauchemar, répondit à voix basse Pichot, qui ne savait plus où mettre sa main droite et qui tentait péniblement, le visage cramoisi, de garder une certaine contenance. Il fallait bien que je te réveille...

-          Change immédiatement de place !

-          Mais vraiment, je ne comprends pas,  c'est comme ça que tu me remercies...?

-          Tu veux vraiment que les élèves entendent que tu me tripotais pendant mon sommeil?

      Pichot lança un « quoi ?» indigné... puis comprit aussitôt que jouer l'indignation ne le         mènerait à rien, et partit lamentablement s'asseoir quelque part au fond du bus. Heureusement pour lui, les élèves n'avaient rien remarqué et continuaient le voyage enfoncés dans leur demi         sommeil. Anaïs s'efforça tant bien que mal de calmer son agitation. La main baladeuse de Pichot? Elle l'oublierait vite, mais cette main n'était rien face au profond malaise qu'avait laissé en elle son étrange cauchemar.

« C'est vraiment une jolie ville, c'est tout mignon ». Décidément, Mélissa avait un don pour les phrases creuses, songea Anaïs qui l'observait du coin de l'œil alors qu'elles dirigeaient d'un pas fatigué le cortège de lycéens qui rentrait enfin à l'hôtel, après une harassante journée passée à crapahuter dans la capitale. Seule une centaine de mètres séparait leur dernier arrêt de métro et le petit hôtel que le lycée avait l'habitude de réserver chaque année, mais Anaïs contenait à grand peine son agacement. Sa fatigue transformait les navrantes platitudes de Mélissa, dont elle avait pourtant l'habitude depuis des mois, en une insupportable torture. Les œillades que Mélissa avait lancées toute la journée à Mathieu, et surtout les réactions qu'Anaïs avait perçues à plusieurs reprises dans les yeux de son élève, lui rendaient en cet instant la jeune femme de la vie scolaire profondément antipathique. Un gloussement de plus, une seule marque supplémentaire de complicité entre Mélissa et Mathieu, et Anaïs craquerait... Mais le cortège atteignit enfin l'étroit hall à la fois vieillot et chaleureux de l'hôtel. Les moustaches grisonnantes du gérant alsacien s'agitèrent soudain sous la poussée de ses deux énormes joues rouges stimulées par une joie non feinte et se soulevèrent pour laisser éclater une voix chaude et accueillante qui redonna instantanément le sourire à Anaïs. « Ah! Voici nos jeunes amis provinciaux! Bonsoir charmantes jeunes femmes que je découvre avec enchantement... Où est donc cette vieille fripouille de Destaing? Il me doit une bière ou deux, depuis l'année dernière! » 

« Il n'est pas là, résonna la voix de Christine qui se frayait difficilement un passage à travers le cortège désordonné tant par la fatigue que l'excitation.

Ma chèrrrre Chrrristine! Ronronna Michel en surjouant son accent alsacien ».

« Vos R roulent toujours comme des rochers dans une avalanche, mon beau Michel. C'est cette jeune femme qui remplace Destaing. Anaïs Champfleur. C'est elle qui réglera l'ardoise pour Destaing, j'en suis convaincue. »

Christine avait prononcé cette dernière phrase avec un ton qui contrastait tellement avec la chaleur charmeuse dont elle enveloppait Michel une seconde auparavant qu'Anaïs, déstabilisée, ne put qu'accompagner d'un sourire crispé le rire rocailleux du gérant qui avait pris le tout pour une aimable plaisanterie.

« Eh bien, vous dorrmez ensemble, chèrrres amies. Ça prrromet! Allons, les enfants, Madame mon épouse va vous montrrrer le chemin. Hâtons-nous, jeunes gens, le dîner est dans vingte petites minutes! »

Hors de question de payer ma chambre, hors de question de faire un caprice, hors de question de dormir avec Pichot, dont ne voudra jamais Christine dans sa chambre. Coincée.

Anaïs avait passé tout le repas, entre Pichot et André, à appréhender l'instant où elle se retrouverait seule avec Christine. Les blagues vaseuses de Pichot et l'ennuyeuse conversation qu'infligeait André aux pauvres élèves qui s'étaient retrouvés à leur table, n'avaient fait qu'encourager Anaïs à se fermer  un peu plus sur elle-même, mais à présent que le café était bu et que les élèves se levaient de table, elle ne pouvait plus reculer. Elle s'efforça de penser à autre chose, en prenant très au sérieux son rôle d'encadrant, mais Michel s'amusait visiblement beaucoup à mener son « trrroupeau  de jeune provinciaux » à la baguette. Anaïs se proposa de briefer une dernière fois les filles pour repousser encore l'échéance. « Si tu veux, mais moi je vais me coucher, lui lâcha froidement Christine. Crois-moi, les gamins ne tenteront rien ce soir. Après le marathon qu'on leur a infligé... ». « Bonne nuit Christine, je... vais surveiller quand même un peu le couloir, on ne sait jamais. » 

Anaïs ne gagna qu'une petite demi-heure. Installée sur une chaise inconfortable au milieu du couloir rouge déjà vide depuis d'interminables minutes, sachant pertinemment  que pas un élève ne résistait encore au sommeil, elle fut vite rattrapée par la fatigue qu'elle avait trompée toute la journée et qui la tenait à présent à sa merci. Lorsqu'elle vit s'ouvrir à l'autre bout du couloir la porte de la chambre de Mélissa, et la jeune femme s'avancer vers elle d'un air effroyablement complice, Anaïs prit tout bonnement la fuite. « Bonne nuit! ». Elle n'entendit même pas le « bonne nuit » quelque peu étonné de Mélissa derrière la porte de la cage d'escalier, et gagna sans réfléchir en une poignée de secondes la porte de sa chambre. 

De l'autre côté, la chambre était plongée dans une obscurité presque totale. Seule la lumière de la salle de bain filtrait à travers un léger entrebâillement d'une porte mal fermée. M'a-t-elle entendu rentrer? Que dire? « C'est moi, je suis rentrée »...elle ne peut déjà pas me sentir... Non je vais fermer la porte discrètement. Ce faisant, Anaïs ne put s'empêcher d'apercevoir dans le miroir mural le corps nu de Christine qui sortait de la douche. Le trouble qui l'envahit aussitôt la pétrifia et lui fit baisser les yeux... Lorsqu'au bout d'une pénible seconde elle réussit à les relever enfin, elle tomba nez à nez avec Christine qui ouvrait la porte, vêtue à présent d'une simple serviette nouée à la taille. Anaïs ne put soutenir le regard surpris de sa collègue, et ses yeux tombèrent à nouveau, honteux...  sur sa superbe poitrine. Elle rougit de plus belle, incapable de bouger ni même de dégager son regard. "Les garçons du lycée ne te suffisent plus?"  tenta Christine, en remontant sa serviette sur ses seins encore moites. Mais voyant la jeune femme pétrifiée, et surprise de l'intensité de son agitation intérieure, Christine laissa tomber son masque d'agressivité... pour laisser éclater un rire chaud et détendu. « Allez, c'est bon, j'ai été dure avec toi. Laisse-moi me sécher les cheveux et je te laisse la place. »  Anaïs en profita pour décrocher enfin les yeux et les détourner vers le tapis de bain, mais ne parvenait toujours pas à libérer totalement son corps... « Et puis, tu sais, je te trouve très attirante », lâcha Christine en remuant dans une moue comique des sourcils circonflexes de macho charmeur, qui désarmèrent enfin Anaïs. Elle partit elle-même dans un long rire qui lui permit enfin de décharger toute la nervosité accumulée dans la soirée.

Une longue douche chaude finit de la décontracter. Quand elle revint dans la chambre, Christine ne dormait pas. Allongée sur son lit, elle lisait une épaisse biographie de Clemenceau. Anaïs fut saisie par le contraste incroyable entre le pavé qui lui semblait rébarbatif au possible et la nuisette noire ultra sexy qui révélait toute la noblesse du corps de Christine. Mais comment fait-elle? Ce pavé serait pour n'importe quelle femme un imparable « tue l'amour », mais chez Christine, ce contraste improbable ne la rend que plus désirable... Mais Anaïs était à présent parfaitement décontractée et bien décidée à faire oublier la petite fille tétanisée un quart d'heure plus tôt devant la féminité resplendissante de la trentenaire. Elle se tourna de trois quarts et prit la serviette qu'elle tenait sous ses aisselles pour sécher ses cheveux. Nue à son tour, elle pivota, feignant la pudeur, pour se laisser contempler de dos par Christine qu'elle sentit émerger de sa lecture. Sa jeunesse, ses cuisses fuselées, ses fesses parfaites... Victoire. « Tu te venges, Anaïs? En me faisant sentir que je n'ai plus ton âge? ». Mais Christine venait de murmurer sans une once d'agressivité ni d'amertume, avec une élégante pointe d'humour d'une femme sans complexe aucun. 

« Pardon, je croyais que tu lisais... ». 

« Oui, ça va. Si nous discutions, plutôt, je suis trop fatiguée pour ces vieux messieurs de la III°République, ce soir. » 

Anaïs ne pouvait que renoncer à son petit jeu mesquin, et elle en fut heureuse. Elle enfila rapidement une culotte et son petit T-shirt I love London, défit la couverture et s'allongea sur ses draps. 

« Un verre de bière, chère stagiaire ? Eh oui, on ne pouvait pas venir ici sans déguster les quelques bouteilles de la sélection que Michel nous concocte chaque année. »

Et les deux femmes discutèrent trois heures durant, oubliant leur fatigue. La douce lumière d'une unique lampe de chevet, posée au sol entre les deux lits, et les quelques délicieuses bières partagées avaient   rapidement achevé les dernières barrières qui empêchaient ces deux esprits pétillants de se rapprocher. Elles s'enivrèrent de paroles, de ragots, de rires, comme peuvent le faire deux jeunes adolescentes amies depuis toujours. Plus elles parlaient, plus leur conversation se chauffait au feu d'une complicité naissante, d'autant plus agréable qu'inattendue. 

Les journées suivantes offrirent à Anaïs une bouffée d'oxygène inespérée. Elle se laissait guidée par ses collègues, jouissant pleinement de son statut particulier, intermédiaire entre les élèves et les professeurs, légèrement au-dessus du statut de Mélissa. Anaïs profitait d'ailleurs de cette supériorité pour rabaisser cette dernière dès qu'elle le pouvait. C'était mesquin, elle le savait, mais elle ne pouvait s'en empêcher, constatant avec un agacement puéril que Mathieu entrait peu à peu sous le charme de celle qu'elle refusait pourtant de considérer comme une rivale. Mais cette jalousie n'était pour Anaïs qu'une irritation légère, que faisaient oublier ses nouveaux rapports avec Christine. La complicité née au début du séjour dans l'intimité de leur chambre ne cessait de se renforcer au fil des visites et des repas, pimentée par la pointe d'ambiguïté qu'avait instaurée dans leur relation la scène à la fois horriblement gênante et comique de la salle de bain. Quand les deux jeunes femmes évoquaient cette scène, elles réprimaient à grand peine un fou rire qui finissait toujours par éclater, le plus souvent devant la foule des élèves et de leurs accompagnateurs médusés. Mais alors que le séjour s'achevait, un incident souffla un air glacial sur la flamme naissante de leur amitié.

Anaïs, réprimant une nouvelle fois son rire après un aparté assassin de Christine à l'encontre d'une de ces lamentables boutades dont Pichot avait le secret, lança une tape complice dans le dos de sa comparse, comme pour la punir de provoquer une fois de plus un rire déplacé et incompris des élèves qui l'entouraient. Christine rit à son tour, d'autant que le geste d'Anaïs avait provoqué la chute de son sac à main. Deux gamines encadrant des ados! songea Christine qui ramassait ses affaires en riant. Mais lorsqu'elle se redressa pour suivre le groupe qui reprenait sa marche derrière un guide visiblement agacé par l'attitude des soi-disant adultes responsables, elle constata qu'Anaïs ne suivait pas. Lorsqu'elle se retourna vers la jeune femme immobile qui tenait dans sa main une petite enveloppe jaunie, dont elle feuilletait le contenu en blêmissant à vue d'œil, Christine glissa en un éclair de la joie insouciante à une colère qui confinait à la rage.

"Non mais surtout, ne te gêne pas! Le concept de privé, ça te parle?" aboya-t-elle à Anaïs qui resta un instant figée, comme sonnée par un uppercut.

***

Le retour dans la chambre fut glacial. Christine arborait un visage fermé et Anaïs, pensive, tentait de remettre de l’ordre dans ses idées : elle ne savait si c’était les lettres d’amour ou la photo qui l’avaient le plus décontenancée. Elle n’avait eu le temps que de saisir au vol quelques mots ou bribes, mais c’était suffisant pour comprendre que Christine gardait précieusement avec elle les lettres que Frédéric lui avait écrites. Quant à la photo, elle était le vestige d’une époque qui semblait heureuse, insouciante. Anaïs avait reconnu Bazin, riant, Frédéric et Christine, enlacés, souriant à la vie et resplendissant d’amour et de bonheur ; à droite, complice, se tenait un garçon, un adolescent à la beauté fauve, qui regardait Bazin. Anaïs mourrait d’envie de poser des questions à Christine sur l’identité de ce jeune homme et sur ses sentiments à l’égard de Destaing, mais celle-ci ne semblait pas disposée aux confidences. Sans un  regard pour Anaïs, elle sortit de la chambre, son téléphone portable vissé aux oreilles.

***

Mathieu était monté à l’étage où se trouvaient les professeurs pour venir réclamer une couverture supplémentaire car la nuit s’annonçait glaciale.  Il croisa Christine qui sortait de la chambre : pianotant sur son portable, elle murmura distraitement un bonsoir machinal à l’adresse du jeune homme qui la salua d’un sourire de sphinx. Heureusement, elle ne lui demanda rien. En principe, l’extinction des feux avait été proclamée plus d’un quart d’heure auparavant.  Sans une hésitation,  Mathieu  se dirigea vers la porte 207, fébrile : il le savait : Anaïs là, à sa portée, seule…une occasion dont il avait rêvé si longtemps semblait s’offrir à lui comme dans un rêve. Il fallait juste trouver le courage de frapper…Mais après tout, il avait une bonne raison…il réfléchissait sur le palier à la stratégie qu’il allait adopter pour faire durer la conversation : si jamais, elle sortait dans les trente secondes un édredon de son placard, il devrait réagir vite : il ne s’ agissait pas de laisser filer une telle aubaine qui ne se représenterait peut-être jamais : partager un moment d’intimité avec celle qui occupait toutes ses pensées à tel point qu’il ne dormait plus. Toutes les nuits, il s’inventait une vie avec Anaïs faute de la vivre le jour.  Et tout à coup, il s’apprêtait à passer de l’autre côté du miroir, pour quelques minutes : rencontrer Anaïs, la vraie, pas le professeur immatériel…L’excitation se mêlait à une terreur puérile. Soudain alors qu’il se noyait en hésitations stériles, Mathieu s’aperçut que la chance lui souriait jusqu’au bout…Christine avait oublié de claquer la porte en partant faire sa ronde et il n’eut qu’à glisser un œil dans l’entrebâillement providentiel  pour se délecter d’un spectacle qui faisait basculer ses fantasmes dans le monde délicieux du réel. Anaïs se brossait les cheveux, face au miroir de la salle de bains ; ses boucles brunes retombaient délicatement sur son dos et le geste gracieux de la jeune femme donnait à cette scène si banale une dimension féerique. On aurait dit une princesse mélancolique. Mathieu distinguait nettement son reflet dans la vitre de la porte-fenêtre donnant sur le balcon et il respirait à peine sous l’emprise d’une vision qu’il craignait de voir s’évanouir à la moindre vibration de son corps. La simplicité de son t-shirt mettait en valeur ses épaules délicates et ses jambes fines étaient nues. Absorbé dans cette contemplation, Mathieu aurait pu rester des heures dans le couloir. Mais la jeune femme passa brusquement dans la chambre : elle prit un châle de mohair rouge qui traînait sur le lit et dont elle s’emmitoufla avant de se saisir du briquet posé sur la table de nuit. Ce corps si proche, dont ne dépassaient plus que des mollets juvéniles et rebondis, la lumière tamisée de la pièce éclairée seulement par une lampe de chevet, tout concourait au plaisir des sens. Mathieu frappa à peine avant d’entrer et Anaïs sursauta.

-           “Oh ! tu m’as fait peur !” Elle serra son châle autour d’elle.

-           Pardon, Madame, je suis désolée de vous déranger, je venais chercher une couverture…enfin, vous comprenez…il nous en manque une…et…et…on …

-           Ah..oui..il doit y en avoir en réserve. Demande à l’accueil, lui rétorqua Anaïs tout en cherchant dans son sac son paquet de Marlboro pour se donner une contenance. Si l’apparence du professeur avait disparu, il en restait le ton, l’autorité inhibitrice que Mathieu était bien décidé à dissoudre dans un élan de virilité réveillé par la scène à laquelle il venait d’assister.

-           Ils n’en ont plus…Enfin, ce n’est pas grave…Mais…je peux vous emprunter une cigarette ? …

-           “Heu, oui…”Elle n’était pas très sure de la moralité de cette réponse, mais au point où elle en était…“Il faut qu’on aille sur le balcon, sinon l’alarme va se déclencher. Viens si tu as deux minutes”.

Anaïs était troublée par l’intrusion inopinée de son jeune élève et avait même failli le rabrouer à ce sujet. Mais devant le regard si doux, voire suppliant du garçon, elle s’était laissée attendrir. Enfin, c’est ainsi qu’elle justifiait à elle-même sa présence dans une tenue délicate à côté de son élève.   

Il neigeait mais le balcon était bien protégé. Accoudés à la balustrade, Mathieu et la jeune femme s’émurent du paysage qui s’étendait sous leurs yeux. La Tour Eiffel scintillait au loin, on apercevait une grande roue illuminée et les flocons qui virevoltaient doucement dans l’air plongeaient toute la ville dans une atmosphère tendre et ouatée surprenante à cette période de l’année.

-           Alors, tu as apprécié cette journée, Mathieu ? Paris, c’est magique, non ? …Moi, je ne m’en lasse pas…

Le jeune homme s’abandonnait à cette proximité sensuelle sans même écouter ce que lui disait Anaïs. Il était hors du temps, hors du monde, avec Elle.

-           Tu ne trouves pas ?...C’est beau non ?

Mathieu la regarda sans rien dire. Leurs yeux se rencontrèrent comme pour la première fois, lui sembla-t-il. Elle lui rappelait les vierges de Raphaël qu’il avait vues au Louvre. Elle en avait la douceur, la fragilité, cette beauté liée à la finesse des traits et au velouté de la peau. Elle frissonnait. Les volutes de fumée s’envolaient lentement dans l’air glacial comme des soupirs. Dans la pénombre, on pouvait discerner les rondeurs savoureuses du décolleté. Anaïs attendait, déconcertée par le silence qui s’installait. Ses lèvres un peu entrouvertes semblaient hésiter entre un sourire et…Mathieu y vit la promesse d’un baiser et il se pencha fougueusement vers elle pour l’embrasser, avide de volupté.  Tandis que ses mains happées par les seins blottis sous le châle étaient venues ensuite  enserrer fermement la taille de la jeune femme celle-ci se débattait pour repousser ces assauts. Prise au piège, elle ne pouvait crier sans risque de créer un scandale.  Mais le jeune homme effrayé, lâcha prise et s’enfuit précipitamment. Il manqua de renverser Christine en sortant de la chambre…Grisé par son audace d’abord,  il avait désormais la certitude que sa vie venait de s’arrêter, que jamais plus le jour ne se lèverait et que la fin du monde était imminente…Quant à Anaïs, elle ferma la porte-fenêtre, remonta le thermostat du radiateur  avant de s’étendre sur son lit. Tandis qu’elle regardait avec amusement la peinture du plafond qui s’écaillait, elle mordillait sa lèvre inférieure et ses doigts caressaient le mohair du châle qu’elle venait de resserrer sur sa poitrine.

***

Le dernier soir du séjour, Mélissa se retrouva seule dans sa chambre, désertée par sa colocataire, certainement occupée à fêter la fin du voyage avec ses congénères. Mélissa se morfondait, contrariée par la complicité, dont elle était exclue, de Christine et Anaïs. Alors qu’elle était plongée dans ses pensées, elle entendit le bruit d’une cavalcade dans le couloir. Ouvrant brusquement la porte, prête à disputer le fauteur de troubles, elle attrapa au vol Mathieu, qui était pâle et bouleversé. Avec la sourire de celle qui voit ses projets changer contre toute attente, elle susurra au jeune homme : « Entre donc m’expliquer ce qui ne va pas… ». Mathieu hésita puis sembla renoncer à quelque chose. Il entra… et perdit sa virginité cette nuit-là.

CHAPITRE V. LE JOURNAL DE BAZIN

Le vendredi matin, Anaïs, malgré toute sa volonté et sa tendre affection pour Patrice, ne manquait jamais de s'assoupir dès les premières minutes du cours de son tuteur. Le brouhaha constant des élèves, suffisamment léger pour ne pas étouffer complètement la voix du vieux professeur et ne pas briser le pacte tacite de non-agression que tous semblaient avoir signé, la blancheur électrique des néons et la douce chaleur du radiateur du fond, contre lequel immanquablement elle se blottissait, venaient toujours rapidement à bout de ses bonnes résolutions et la plongeaient dans une confortable léthargie. Ce vendredi-là, pourtant, elle n'y eut pas droit. 

    « Descente de flics! », prévint d'un chuchotement autoritaire le cancre du fond de la classe, tiré de sa torpeur par elle ne sut quelle sorte d'instinct animal. L'alerte précéda d'une fraction de seconde le claquement de porte et d'escarpins qui brisèrent d'un coup le bruit de fond des bavardages.« Bonjour, visite de courtoisie! claqua l'insupportable voix de la proviseure adjointe. Levez-vous, Monsieur le Proviseur a à vous parler. » Comme s'ils ne pouvaient pas arriver ensemble, songea Anaïs qui se redressait sur sa chaise. Quel sens du spectacle! Paul Fournier entra quelques secondes plus tard et opina brièvement du chef pour saluer la classe de son air grave. Ses yeux gris balayèrent lentement l'assistance qui se figeait à leur contact, jusqu'à croiser ceux de la jeune stagiaire qui leur fit perdre aussitôt leur dureté métallique. Anaïs, malgré son trouble, fut la seule à remarquer leur plongeon furtif sous son bureau, le long de ses jambes ce matin nues. Un étrange frisson lui parcourut le corps. Les deux yeux gris poursuivaient à présent leur ronde, à nouveau froids comme l'acier, comme si la flamme qui les avaient réchauffés à l'instant n'avaient jamais existé. Mais Anaïs n'avait pas rêvé. Elle se félicita du choix de sa jupe ce matin dans sa garde-robe, mais ne goûta guère longtemps la satisfaction intense qu'elle éprouvait toujours lorsque les yeux d'un homme la flattaient de la sorte. Jocelyne de Saint-Vincent s'avança jusqu'au fond de la classe, jeta elle aussi aux jambes d'Anaïs un rapide regard qui les pétrifia, puis se pencha sur elle : « Voudriez-vous bien quitter un instant la salle, Mademoiselle Champfleur? Nous ne souhaiterions pas vous infliger la petite mise au point que nous avons à faire avec ces chères têtes blondes...et Monsieur Bazin ». Anaïs s'exécuta, jetant au passage un regard inquiet à son tuteur désemparé. Ce n'est que lorsqu'elle se retrouva seule dans le couloir qu'elle se rendit compte de la manière odieuse dont de Saint-Vincent venait encore une fois de l'infantiliser tout en achevant la crédibilité de ce  pauvre Patrice. Et Monsieur Bazin... scandaleux. Le cœur battant, elle plaqua l'oreille contre la porte qu'on avait refermée derrière elle.

    Elle n'arrivait pas à percevoir l'intégralité de la « mise au point », craignant par-dessus tout d'être surprise dans l'humiliante posture de la petite fille espionne. Elle ne percevait des rares interventions de la voix grave de Fournier qu'un bourdonnement inintelligible de basses chargées d'autorité, mais parvenait de temps à autres à saisir quelques bribes de la litanie des piaillements stridents de son adjointe : « Vous êtes au lycée, au ly-cée, comprenez-vous? Vous n'auriez probablement jamais dû quitter le collège, nous n'avons pas le temps d'en débattre, mais malheureusement pour nous, vous n'y retournerez jamais, alors comprenez que vous êtes au ly-cée, et qu'au lycée... » « Madame Champfleur? » Mélissa, il ne manquait plus que cette cruche de la vie scolaire. «Laissez-moi deviner : les secondes 7? demanda-t-elle à voix basse en semblant trouver parfaitement normale la position d'Anaïs. Un bon saxo, ça va pas leur faire de mal... c'est bien pour Monsieur  Bazin, le pauvre... c'est gentil de la part de la direction de le couvrir comme ça... ». Anaïs acquiesçait, en se demandant  comment on pouvait être aussi naïf. Gentil? Couvrir?  Mais Fournier et son roquet en tailleur étaient en train de le saborder une bonne fois pour toutes! Patrice ne semblait même pas intervenir, réduit à un silence impuissant qui niait ses 36 ans de carrière et scellait sa mise sous tutelle définitive!

Un grand vide. C'est tout ce que ressentait ce soir le vieux fonctionnaire assis, légèrement  voûté, les mains posées à plat sur le formica gris de la petite table de la cuisine. Juste vide, pas de colère, pas de rage. Et ça, il ne le comprenait pas.  Les yeux errant dans les rainures du carrelage mural beige face à lui, il  attendait désespérément  que son corps, que ses tripes réagissent enfin. Mais il avait attendu toute la journée, il avait espéré chaque minute de chacune de ses six heures de cours. Mais rien. Il s'était regardé en train de continuer, comme si de rien n'était, à jouer, dans son pantalon beige en velours côtelé et son vieux col roulé, le rôle stupide dans lequel il s'était enfermé depuis des lustres. Il prit son vieux front ridé et dégarni  dans ses mains, le cuir des patchs de ses coudes contre le formica, puis expira profondément. Après d'interminables secondes, sa main gauche lui servit un verre de rouge tandis que la droite se posa lourdement sur le cuir noir de la couverture d'un épais cahier. Son vieux  Parker trouverait peut-être au coin d'une page le cri que ses tripes lui refusaient?

Il ne put cependant écrire la moindre ligne. Un frisson lui glaça le sang, que ne parvint pas à réchauffer un deuxième verre de vin. Il redressa la tête vers le buffet du salon et lança à Françoise, sa femme, un regard froid, las. Seule la mort de Françoise avait jusque-là pu l'empêcher un temps d'écrire. Ce soir, son stylo suspendu au-dessus de la page blanche, immobile, il comprit que ce qu'il avait vécu aujourd'hui avait le parfum de la mort.

Il reposa son stylo, relança un coup d'œil hésitant à la photographie de sa femme, puis se mit à feuilleter son journal, ce qu'il n'avait pas fait depuis des années. Il espérait peut-être réchauffer son âme au feu de souvenirs heureux.

Il revint trois ans en arrière.

5 septembre 2010.

« Un nouvel élève ce matin dans la classe de seconde. Je l'aurai aussi en latin. Il a dans l'œil je ne sais quoi d'aristocratique. Et un prénom royal. »

26 septembre 2010.

« Arthur a décidément quelque chose. Il n'a pas plus lu que les autres, peut-être moins encore, puisque il faut enlever à sa culture les œuvres qu'on a essayé de lui imposer en vain au collège. Il a quelque chose, oui,... je ne sais quoi de sauvage. Jamais je n'ai vu chez un élève autant de défi dans le regard. L'autorité n'est pas un ennemi banal comme elle peut l'être pour la plupart de ceux qu'on qualifie trop vite, chaque année, de rebelles. L'autorité, pour lui, semble un ennemi mortel. L'ennemi d'une guerre totale, selon Christine : un ennemi qui menace votre personne, votre peuple, votre civilisation. »

28 septembre 2010.

« Ce gamin est fascinant. Il a réussi en quelques semaines à concentrer sur lui toute la haine de Pouchard et de sa troupe de pharmaciens. Les blouses blanches, à la cantine, ne parlent plus que de lui. Il les obsède, même ceux qu'il n'a pas en cours. »

20 janvier 2011.

« La relation de Christine et Frédéric est désormais officielle. Comment plus de la moitié de la salle des profs n'a pu s'apercevoir plus tôt de leur petit jeu qui dure depuis des semaines - surtout de la parade amoureuse de l'animal Destaing?

Je suis heureux pour Christine. Elle le mérite. Mais lui, la mérite-t-elle? »

03 mars 2011.

« Arthur passera le prochain mercredi après-midi au lycée. Ce crétin de Pouchard l'a collé pour tous les mercredi jusqu'à la fin du mois. Je crois que ce vieux fou a pris la tête du combat pour la défense de sa nation : l'Autorité. Il en va de sa crédibilité auprès de la troupe des blouses blanches. »

04 mai 2011.

« Destaing flotte complètement, absolument. Jamais je n'ai vu un homme aussi drogué par l'amour d'une femme. La vue de Christine lui fait immédiatement tout oublier. Il sont pourtant ensemble depuis bientôt 6 mois. Il l'a croisée ce matin dans l'escalier du bâtiment H, alors que nous montions ensemble en cours, a continué comme si de rien n'était à converser avec moi, jusqu'à ma porte, au deuxième étage. Il avait cours au 1er! Quand il repartit, balbutiant un prétexte ridicule comme un gamin confus, dans l'escalier que nous venions d'emprunter, je me revis soudain 40 ans en arrière, rebroussant mon chemin après avoir attendu en vain devant ta porte, Françoise. Tu sais, le jour où ton père ne devait pas être là. Je te revois encore me faire des grands signes par la fenêtre du 1er étage, m'avertissant qu'il me fallait renoncer à mon après-midi de bonheur, car ton père avait renoncé à sa pèche hebdomadaire... Destaing, en ce moment, a 18 ans. Et il est fou amoureux, autant peut-être que je l'ai été de toi, mon amour, pendant 32 ans. 32 années qui ont filé comme le vent. »

07 juin 2011.

« Encore une année scolaire qui s'achève. Encore une flopée d'orientations absurdes. Les bons élèves au paradis (S), les moyens au purgatoire (ES),... et les autres? L comme limbes. Combien de véritables profils scientifiques en S? Arthur, un scientifique? J'ai l'impression que le choix de mon petit Baudelaire, qui ne s'est réveillé dans les disciplines scientifiques qu'au milieu du troisième trimestre, n'est de sa part qu'un pied-de-nez supplémentaire au système, et surtout à Pouchard. Ce vieux bouc a beau fulminé au conseil de classe, il a dû s'avouer vaincu face au bulletin élogieux d'Arthur, trahi par ses propres confrères forcés de reconnaître sur le tard les qualités du jeune homme. »

12 septembre 2011.

« Rien de nouveau cette année, comme prévu. Les élèves ne m'écoutent pas, à part peut-être une poignée de braves gens qui me connaissent déjà et que je dois un tant soit peu apitoyer. La direction ne me prête plus guère d'attention. Bref, je fais partie des meubles. On n'écoute pas les meubles. La nouvelle proviseure adjointe, dont j'ai oublié le nom, est très discrète. Laissons-lui le bénéfice du doute. Seul point positif : je retrouve Arthur en français et en latin, constatant avec bonheur qu'il n'a pas renoncé à tout en passant en S. Christine est elle aussi ravie de l'avoir en histoire et de le présenter enfin à son cher Destaing, qui l'a en accompagnement personnalisé. » 

08 novembre 2011.

« Arthur se drogue. Christine me l'a assuré ce matin. Destaing a confirmé. J'avais déjà pu voir, en cours, plusieurs fois depuis la rentrée, ce garçon affublé d'un sourire béat, les pupilles dilatées et perdues dans un lointain brouillard, ce que j'attribuais à une consommation occasionnelle de drogue douce et d'alcool. Je pensais qu'il s'agissait là d'une passade, d'autant que ses résultats  allaient en s'améliorant. Je me disais : il a découvert l'an dernier Baudelaire et s'est épris de son œuvre, il en apprend des pages entières par cœur, il expérimente un peu, pas de quoi s'affoler. Combien d'autres garçons du lycée fument et connaissent comme lui l'expression « paradis artificiels »?  Mais il paraît qu'en cours de physique il est de plus en plus agressif. On parle de drogue dure. Il faut dire que pour supporter Pouchard une deuxième année... »

13 novembre 2011.

« Jocelyne de Saint-Vincent, la nouvelle proviseure adjointe, est un fléau. Pour le lycée Marivaux, cela va de soi, mais peut-être même pour l'Éducation nationale. J'exagère à peine. Elle n'est qu'une tête de l'hydre qui semble grandir ces dernières années dans le sein de je ne sais quelle « faculté » de Sciences de l'Éducation. Elle était jusque-là restée discrète, mais son discours aujourd'hui en ouverture du conseil de classe du 1er trimestre m'a glacé d'effroi. Chiffres, statistiques, courbes, diagrammes?  Le lycée n'est pour elle qu'une grande usine dont le personnel fabriquerait à la chaîne, en série, des produits adaptés à la société de demain. « Fixez-vous des objectifs chiffrés, chers collègues. Il faut changer les mentalités ». La moitié des professeurs n'a même pas réagi. Dormaient-ils? De Pouchard, je n'attends plus rien. Mais était-il contraint d'acquiescer d'un consentement aussi béat? »

06 décembre 2011.

« Arthur est en train de glisser. Son corps est au fond de la classe, mais son esprit ne me fait plus l'honneur de distiller les quelques remarques brillantes auxquelles il m'avait habitué, ni même d'ailleurs d'assister à mes cours. Ces deux dernières semaines, il a été agressif en physique, bien sûr, mais aussi en mathématiques, en S.V.T, et même en anglais. Il perd le contrôle de son agressivité, qu'il réservait jusque-là à ses professeurs ennemis. J'ai tenté de le raisonner à la sortie des cours, il s'est contenté de me renvoyer à mon cher Plutarque, sur un ton qui voulait dire : désolé, mon vieux, mais je doute que ni toi, ni tes pauvres auteurs antiques ne puissent grand-chose pour moi. Je n'ai pas trouvé les mots».

08 janvier 2012.

« Le latin est une langue morte. Je ne suis pas d'accord, mais c'est pour tout le monde une évidence. Je m'y étais accoutumé. Mais je sais depuis ce matin de manière certaine que Jocelyne de Saint-Vincent veut la deuxième mort du latin. Cette femme est une manipulatrice de premier ordre. Il faut reconnaître qu'elle est dans son domaine une artiste pétrie de talent. »

09 février 2012.

« Je commence  à croire que Destaing en a dans le ventre. Il faut bien reconnaître que sa sortie du conseil de classe, malgré peut-être un effet un peu trop théâtral à mon goût, ne manquait pas de panache. Mais revenir au conseil suivant, pour le quitter à nouveau à la première remarque désagréable de de Saint-Vincent, ça, c'était splendide. Je sais bien que nous sommes trop peu nombreux et que la masse des indifférents et des crétins a déjà gagné, elle qui ne nous voit que comme des gamins immatures – gamin? mon vieux Patrice, tu es bien ridicule..., mais j'ai ressenti en quittant moi aussi le conseil, aux côtés de Destaing et Christine, une bouffée de jeunesse revigorante. Un plaisir intense, même, lorsqu'en fermant la porte j'ai croisé le regard haineux de de Saint-Vincent qui luttait à grand peine contre elle-même pour ne pas exploser de fureur. »

12 février 2012.

« Je ne connais pas de spectacle plus odieux que celui de Pouchard en train de jubiler. Lui qu'on ne voit jamais en salle des professeurs y est descendu ce matin. J'ai immédiatement compris que sa présence exceptionnelle parmi nous n'augurait rien de bon. Derrière son masque de compassion, sur un air empreint de gravité, comme sur le ton de la confidence, il nous lâcha : «  Arthur a un grave problème avec la drogue, ce petit s'est mis dans de beaux draps », puis se lança devant un attroupement de collègues effarés dans une conférence médico-sociologique sur les ravages de la drogue chez les adolescents. De temps à autres, les regards qu'il me lançait subrepticement me disaient : « je sais que tu sais. Je goûte ma victoire. Ton petit protégé est grillé, Bazin. » La Saint-Vincent est déjà sur le coup, le système va se refermer sur son ennemi. »

26 février 2012.

« De Saint-Vincent est folle à lier. Définitivement. Elle fait désormais entendre à sa petite cour qu'elle est en guerre contre les « Bonnie and Clyde » du lycée. Affligeant, d'autant plus que certains courtisans – que je n'ose appeler collègues – commencent à user de ces surnoms en salle des professeurs, parfois à quelques mètres de Christine et Destaing, en parlant assez fort pour être entendus des « deux amants maudits »... qui commencent eux-mêmes à en jouer. Mais comment pourrait-on réagir autrement à une bêtise aussi crasse? »

Patrice Bazin s'arrêta en tournant la page. Il savait qu'il n'avait aucune envie de relire ce qui allait suivre, de telle sorte que la page restait là, incertaine, fragile, suspendue à la verticale entre ses doigts tremblants. Elle s'écroula soudain lourdement sous le poids des autres pages et de la couverture que rabattit brusquement la main gauche du lecteur fatigué. Non, Patrice ne relirait pas les quelques lignes de cette page maudite, de ce jour fatal où Arthur s'était donné la mort. Les yeux humides, il se resservit un grand verre de rouge, l'avala en vitesse et renonçant à dîner, partit dans sa chambre, convaincu que tout espoir d'y trouver un sommeil sans rêve était vain.

CHAPITRE VI - LES LIAISONS DANGEREUSES:

Dans le monde de l'éducation, tout fonctionnait toujours par anticipation. Le professeur avait toujours une longueur d'avance sur ses élèves et en cours d'année, on se devait déjà de penser à la rentrée prochaine. Aussi les Journées Portes Ouvertes, pour le lycée Marivaux, avaient été un franc succès. Paul Fournier avait présenté et mis en valeur toutes les options et cherchait à donner à son établissement une envergure internationale avec l'accueil régulier d'échanges et d'élèves étrangers, venus de toute l'Europe. Les parents étaient déjà enchantés et se pressaient pour inscrire leurs enfants. Autant dire qu'il n'y aurait pas beaucoup de place pour les redoublants à Marivaux, les places étaient chères...Anaïs, en ce sens, avait vécu ses premiers conseils de classe. Elle s'aperçut vite des enjeux qui dépassaient le simple intérêt de l'élève. Il fallait prendre en compte le coût, l'image et les statistiques si chères à Madame de Saint-Vincent. Même si Anaïs voulait "sauver" Paul de cette politique, force était de constater qu'il y participait, lui aussi et même il la représentait.

L'Amicale des professeurs, avait, comme toutes les années, organisé un pot la nuit tombée, pour fêter la fin de la journée, et, exceptionnellement, on avait le droit de boire et de manger dans la cour en toute convivialité. Pichot, sûrement pour attirer l'attention d'Anais, avait osé braver les ordres de Pouchard et avait littéralement "tombé la blouse" pour arborer un vieux pull où les flocons de neige le disputaient aux bois de cerfs. Il suivait la pauvre stagiaire partout en lui expliquant la composition de chaque petit four. Déjà qu'en temps normal, Pichot avait une furieuse tendance à coller, là, avec quelques verres par-dessus, il était carrément indécrottable!

Au loin, Christine et le Proviseur étaient en grande conversation. Sur un banc improvisé, ils semblaient lovés dans une bulle qui les isolait du monde. Assise nonchalamment, les jambes croisées dont l'une marquait un balancement négligé de métronome dans l'air, Christine buvait et souriait dans le vague sans regarder son interlocuteur. Paul, au contraire, s'animait à côté d'elle. Il partait parfois d'un grand éclat de rire, penché en avant, comme pour envelopper la jeune femme. Il se tordait, ses gestes étaient amples et semblaient lui dessiner un paysage à contempler. Un paysage, c'était toujours mieux que le vide. Parfois, les mains de Paul se mourraient, le monde imaginaire qu'il lui décrivait s'écroulait, et alors le silence venait. Ils gardaient les lèvres serrées. Puis Paul reprenait la danse pour que Christine, suave et alanguie par l'alcool, lui accorde un regard. En le voyant si déterminé et volubile, Anaïs ne put s'empêcher de penser que Paul Fournier devait faire plus d'effets de face. Mais à côté de Christine, il avait presque l'air d'un adolescent plein de sève qui s'agitait devant "la" fille du lycée, qui se contorsionnait devant son rêve. Elle l'imaginait, plus jeune, à l'époque de ses études avec Frédéric, séduisant comme jamais, enchainant les liaisons, parce que, justement, il n'avait jamais eu "cette" fille. Cette fille, c'était Destaing qui l'avait eue et perdue. Cette fille, en ce moment même, était parfois remuée de soubresauts auxquels répondaient les rires de Fournier, mais qui aurait pu dire, de loin, si Christine riait ou si Christine pleurait?

C'était drôle, dans ces sortes de soirées, des groupes se formaient tout naturellement. Là, les "blouses blanches" se tenaient en garde autour de leur chef. Ici, les aspirants à la retraite évoquaient leurs projets d'avenir et tentaient de deviner quels cadeaux affreux leurs collègues allaient leur offrir car le degré d'affection allait decrescendo avec le degré de laideur de l'objet, enfin, le groupe des "tupperware", ou "mamans" se racontaient une énième fois combien il était merveilleux d'avoir un enfant et combien "cet" enfant était différent de leurs élèves. Mais le pire de tous ces groupes était celui des "blasés". Pour eux, rien n'allait, il fallait toujours tout réformer, mais pour rester comme avant. Surtout, ne jamais se remettre en cause, se fossiliser, ne pas bouger comme une bête dont la défense aurait été le camouflage, ils abritaient leurs propres peurs derrière les critiques moqueuses qu'ils se ressassaient sur les élèves. Evidemment, les "blasés" devaient être évités coûte que coûte, mais parfois, ils parvenaient à donner le ton, comme des Précieuses tenant salon. Il faut dire que l'alcool avait aidé les langues à se délier et que chacun avait baissé la garde sur sa zone de confort. Anaïs était à deux doigts de gifler Pichot qui se faisait de plus en plus entreprenant et elle aurait voulu chercher de l'aide auprès de Frédéric, mais, visiblement, ce dernier avait lui-même été pris dans les filets des "blasés", cerné sur sa droite par la troupe des "blouse blanches", il buvait un énième verre de punch. Elle parvint néanmoins à se rapprocher:

" Ah! et vous savez ce que m'a dit le petit Marvin, tout à l'heure ? Je demandais qui était Lincoln, et il m'a répondu que c'était le premier président noir des Etats-Unis! Là, je n'ai pas eu le temps d'intervenir qu'un autre abruti avait corrigé, mais non, c'est Malcolm X!

- Non, moi, j'ai mieux, cette classe de seconde 4, est vraiment toute entière à “nobelliser”; figure-toi qu'ils ont tous oublié de venir en cours en semaine B! renchérit Bernadette qui avait la chance de faire partie des "blasés" et des "aspirants retraite" en même temps. Les paroles de la vénérable douairière provoquèrent des soupirs d'indignation collectifs. Je vous jure, même pas fichus de lire un calendrier. Heureusement, je ne serai plus là, lorsqu'il faudra faire cours par ordinateur.

- C'est dommage, les élèves te supporteraient peut-être mieux s'ils te voyaient par hologramme...lança Destaing.

- Et nous, on serait pas mieux, non plus, si on les voyait plus, ajouta Granier.

Tout se disait sur le ton de la plaisanterie grasse et, au fond, personne ne prenait ces moments de génuflexions au sérieux, sauf, madame de Saint-Vincent, qui, surgissant de nulle part, entreprit de leur peindre à tous l'éducation du futur:

- na, na, na, détrompez-vous, les directives du rectorat sont claires: nous allons passer à l'ère numérique, chers collègues! Tout cela n'est pas si loin, vous pourrez contrôler vos élèves à distance, les parents aussi auront un œil sur leurs enfants, et moi...je saurai tout ! fanfaronnait-elle. L'enthousiasme de l'adjointe n'entraînait pas vraiment l'adhésion, car sa vision de l'avenir était glaçante, mais personne ne protesta vraiment soit par paresse intellectuelle, soit par mépris pour le personnage grossier qu'elle était. Malheureusement, La Saint-Vincent avait pris l'habitude de confondre ce silence gêné avec de l'approbation, ce qui la rendait toujours profondément heureuse. Elle se resservit à boire, champagne ! pour l'occasion. Un vague brouhaha avait repris, mais le pauvre Bazin qui avait pris la conversation en cours, crut bon de détendre l'atmosphère et de revenir à des plaisanteries bon enfant:

- L'autre jour, un élève m' a dit qu'un adjectif épithète était un adjectif avec deux côtés égaux!

Toute l'assemblée s'esclaffa. Bazin n'était pas peu fier. Ce n'était pas tous les jours qu'il était populaire, même pour deux minutes. Frédéric riait tellement qu'il lui tapotait l'épaule, en bon camarade. Soudain, une voix claire fendit l'air:

- Mais non, enfin, pas toi, Patrice, tu ne vas tout de même pas jouer à ça.

- mais Christine, Patrice plaisantait..., répondit Destaing.

Christine le fusilla du regard.

- Que toi,  tu cautionnes ces petites lâchetés, ça ne m'étonne pas de toi, Frédéric, après tout, on sait bien ce que tu vaux!

- Fais attention à ce que tu dis, Christine.

- Sinon quoi?

- Rien...tu sais bien que je ne peux pas me défendre contre toi, dit-il dans un soupir.

- Oui, bien sûr, Arthur non plus ne pouvait pas se défendre, tu le savais bien! et toi, tu es indéfendable d'en rire et tu vas t'en aller, c'est ça? encore une fois?

- Mais qu'est-ce que tu racontes ? Ça n'a rien à voir.

- Tais-toi, tais-toi...Dis-moi pourquoi tu pars cette fois. Ne nie pas, on me l'a dit.

Frédéric aurait voulu s'avancer et la prendre dans ses bras comme avant, du temps où elle avait confiance en lui, du temps où il en avait été digne. Mais la vérité, c'est qu'à présent, il avait trop honte de lui pour oser, ne serait-ce que la regarder et il se punissait lui-même d'être tant haï par la femme qu'il aimait. Quant à Christine, c'était comme si son armure s'était fendue. Les joues en feu et le regard brillant, elle semblait le défier, toujours insatisfaite, car son adversaire la laissait gagner. Elle ne pouvait pardonner à Destaing sa bonté, elle ne pouvait lui pardonner d'être seul à la savoir brisée de leur amour perdu, elle ne pouvait lui pardonner de ne pas se battre, fût-ce contre elle. Elle ne pouvait pas l'achever. Ils se tenaient tous deux, là, au centre d'un cercle curieux et avide qui savait déjà tout, mais qui ne se lassait pas. Christine était plus belle que jamais, sauvage et humaine, enfin.

- On ne m'avait pas laissé le choix, dit Frédéric d'une voix sourde.

- Tu le sais, toi, plus que quiconque, on a toujours le choix, répondit-elle, narquoise en brandissant son verre.

La tension était à son comble. Personne n'osait rompre le silence. Anaïs ne comprenait rien. Elle avait cru les blessures pansées, elle avait cru Christine indifférente, mais cette froideur venait de s'effondrer car Christine s'exposait là comme jamais, comme sacrifiée aux yeux de tous, parce qu'elle était fatiguée de lutter contre ses sentiments et dans ce sacrifice, elle voulait entraîner Destaing. Mais Frédéric y voyait trop clair pour céder à ce duel mortel. Son regard perçant plongeait en elle pour chercher les ruines de leur amour et en vérité, il se noyait. Là, face à lui, cette femme brisée par la colère, cette femme qu'il avait défaite, le sommait de mettre fin à tout ce gâchis. Perdu, Frédéric ne savait pas comment faire pour déposer les armes. Il avait juste envie de plonger dans ce cou, de respirer longtemps, longtemps ces cheveux ondoyants et libres, car il ne pouvait plus en douter, l'odeur de Christine l'embaumait à nouveau et se mêlait à l'ivresse pour le hanter.

Soudain, elle fit mine de s'approcher de lui, comme pour le gifler, comme pour le toucher encore, mais une main ferme la retint. C'était Paul Fournier qui avait pris la jeune femme dans ses bras. Elle enfouissait maintenant son visage dans sa poitrine et sanglotait silencieusement. Les deux hommes se toisèrent un instant comme deux lions:

- Je vais ramener Christine, ne t’inquiète pas. Au fait, je t'ai obtenu une mission au Canada pour la rentrée prochaine? C'est bien ce que tu voulais, non?

- Peut-être pas aussi...

- Le plus tôt sera le mieux, coupa Paul d'une voix blanche qui voulait dire "tu vois bien ?".

Frédéric acquiesça dans un silence de mort qui signifiait: "occupe-toi bien d'elle" , il sut dès lors que Paul n'était plus un ami. Destaing était piégé encore une fois par sa propre négligence. Il souffrait tellement en ce moment même de n'être pas l'homme qu'elle aurait voulu, qu'en s'effaçant, il avait pensé faire lui aussi un sacrifice, sans vraiment s'apercevoir que c'était Christine elle-même qu'il sacrifiait. Le corps comme engourdi, il restait là, immobile, au milieu des conversations qui reprenaient, stupéfait de voir son amour disparaître avec Fournier. Anaïs aurait voulu lui parler, mais elle ne voulait pas paraître intrusive, alors elle demanda discrètement à Pichot qui était cet "Arthur" dont tout le monde parlait.

- Ah ! Arthur, c'est un ancien élève du lycée. Une HOR-REUR!!! mais enfin, on s'en est débarrassé, ne t'inquiète pas, tu ne l'auras pas dans tes futures classes! s'exclama-t-il, trop heureux de servir Anaïs.

- Oui...le pauvre petit nous a quittés, il y a deux ans, répondit une voix faussement compatissante.

- Tu sais...? c'était le meilleur ami de ton élève doué, là...euh comment il s'appelle?

- Mathieu, dit Anaïs qui se souvenait du devoir qu'elle avait montré à Frédéric.

- Oui, c'est ça. Bien le pauvre, après ça, ça a été très dur pour lui. Arthur, c'était le petit chouchou de Bazin!

- son petit mignon, tu veux dire!

- Enfin...Christine l'aimait beaucoup aussi ! mais franchement, ça ne pouvait plus durer...Puis, il faut savoir se protéger dans le métier, je lui ai toujours dit: rester distant avec les élèves...

- Heureusement, Destaing a été lucide sur ce coup-là.

- Hum, tu parles, il a voulu assurer ses arrières...

- et on a de la chance, le Proviseur a suivi le vote.

- Mais enfin, où est Arthur maintenant ? demanda Anais, inquiète.

- Mais il est mort. Il n'a pas supporté.

- Oui, il s'est suicidé, juste là, dans le bâtiment H, précisa Pichot qui ajouta, comme une fierté: c'est même Pouchard qui l'a trouvé ! mais il n'a rien pu faire.

Un murmure étrange où se mêlaient admiration et douleur se répandit dans l'assemblée. Anaïs sentit l'écœurement lui monter à la gorge mais ce n'était rien, car la Saint Vincent n'avait pas encore parlé:

- Oh! allons, allons, chers collègues, ne remuons pas tous ces mauvais souvenirs qui sont derrière nous. Vous savez, selon les statistiques, près d'un jeune sur six commet l'irréparable. Ce sont des choses qui arrivent, les chiffres sont formels.

- Vous me dégoûtez ! lui lança soudain Frédéric comme s'il lui eût craché à la figure. Puis, d'un pas ferme, il quitta le banquet comme pour ne plus  jamais y revenir. Son âme titubait.

****

Paul  Fournier était secrètement ravi de la scène qui venait de se dérouler:  Christine, éplorée, s'était laissée conduire dans l'appartement de  fonction du proviseur et n'avait pas rejeté ses bras qui continuaient de  l'enlacer tendrement. Jamais en début de soirée il n'aurait espéré une  telle aubaine: il avait bien tenté de distraire la belle, mais celle-ci avait paru lointaine, et son rire poli  n'avait pas dupé Paul. Il ne savait plus quoi faire pour attirer  l'attention de Christine. Il avait naïvement  crû que le départ de Destaing pour Cuba lui ouvrirait les voies du  cœur de la jeune délaissée,  mais elle avait été l'année dernière  encore plus froide que d'habitude, dédaignant Paul comme s'il avait été  le complice de la trahison de Destaing. Complices, certes ils l'avaient  été, mais il y avait longtemps de cela : c'était avant l'échec de Paul à  l'agrégation de philosophie, que réussissait brillamment Frédéric, avant  leurs retrouvailles à Marivaux et leur rencontre avec Christine. Paul  avait perçu d'emblée l'attirance de Christine pour son ami et en avait  conçu une pointe de jalousie. Il avait rongé son frein quand il avait vu  s'épanouir leur amour, et aujourd'hui, elle était assise sur son  canapé, sanglotant contre lui. Il saisit l'occasion au vol :

-  Christine,  murmura-t-il en soulevant d'un geste sûr  son menton vers  lui, ne te mets pas dans cet état pour lui. Il n'en vaut pas la peine".  Il contemplait son visage bouleversé, ses beaux traits fins déformés par  les larmes et en ressentit de la rage pour Frédéric.

La jeune femme détourna son regard,  gênée par l'intensité des yeux de son interlocuteur.

- Je vois en tout cas que tes rapports avec Frédéric sont loin d'être apaisés, lança-t-il sur un ton qu'il voulait négligé.

Christine  lui sourit tristement: "nous sommes incapables de nous parler ... il y a  tellement de rancœur, d'incompréhension... et maintenant, cette  mission au Canada ?"  Elle soupira d'un air las :"C'est fini, oui, bien  fini."

Elle  se leva brusquement et la tête lui tourna un peu, lui rappelant ses  excès ; puis elle tenta de revêtir un masque neutre sur son visage. La  jeune femme ne tenait pas à se confier à Paul: il se ferait un plaisir  de la consoler, elle le savait, mais elle ne voulait pas qu'il soit  maître de cette situation-là, de sa vulnérabilité. Le jour de la  rentrée, il avait tenté de l'embrasser dans un couloir, mais elle  s'était dérobée. Paul était pourtant un homme extrêmement attirant, mais  il était lié à Frédéric...  Christine se sermonna et chassa  immédiatement cette pensée de sa tête, où toutes sortes de sentiments  contradictoires se déchaînaient confusément. Paul s'était levé aussi et  la contemplait, ses yeux  inquisiteurs pleins de désir. Elle se maudit de ressentir du plaisir à  être déshabillée ainsi du regard. Mais elle n'était plus en état de  réfléchir à quoi que ce soit : elle ne voyait que son beau sourire  arrogant  et son regard insolemment engageant. Christine se sentit  fondre et une douce chaleur l'envahit ; c'était bon de ne plus penser à  rien. Elle aussi avait envie de jouer, de toute façon elle n'avait plus  rien à perdre. Elle sourit et s'approcha de Paul tout en ne le quittant  pas des yeux. Dans un geste brusque qui les surprit tous les deux, elle  saisit son visage entre ses mains et l'embrassa  avec fougue. Paul répondit à son baiser avec la même ardeur.

****

Anaïs frappa doucement contre la porte. Aucun bruit ne venait de l’intérieur mais elle savait que Frédéric était là. Choquée par les propos de cet énergumène de Saint Vincent, elle n'avait pas hésité une seule seconde et elle l'avait suivi jusque-là, sans hésitation, poussée par l'instinct. Mais lui, souhaitait-il sa présence ? La jeune femme fut prise d’un vertige. Si elle insistait, se pourrait-il qu'il se fâche contre elle ? Cette idée la torturait. Mais un sentiment, dont elle ne savait pas encore que c’était du désir, la poussa à tourner la poignée et à entrer. Elle ne referma pas complètement derrière elle, on ne savait jamais, il aurait pu la chasser. C'est seulement alors qu'elle s'aperçut que leurs pas les avaient conduits droit au laboratoire d'histoire-géographie, c'était donc là que Frédéric avait cherché un abri, un endroit familier où être seul ou bien avec "elle".

Il était assis sur une chaise, face à une des tables qui meublaient le labo. Il regardait fixement les vieilles cartes du monde éparses sur les tables. Les étagères pleines à craquer de livres boursoufflés à l'odeur de moisi semblaient menacer de s'écrouler, mais tenaient bon, comme par miracle. Certains manuels ouverts au hasard à la page d'un exercice improvisé gisaient, inutiles. Frédéric semblait plus désorienté que malheureux. Et pire que tout, Anaïs sentit toute son indifférence, comme si l'homme qu'elle avait devant elle n'était plus là, mais quelque part ailleurs sur un des continents offerts à leurs yeux. Elle s’avança doucement de l’autre côté de la table et se pencha vers Frédéric en prenant appui sur le bureau. Ses seins basculèrent vers l’avant, gonflant son décolleté. Sa gorge s’offrait à la vue de Frédéric, qui pourtant n'en profitait pas.

- Est-ce que tu veux parler?

Il soupira et redressa la tête. Ses yeux embués se fichèrent dans ceux d’Anaïs qui ressentit aussitôt une grande chaleur envahir ses reins. Il était si beau dans sa fragilité. Elle se surprit à rêver qu’il l’enlace. Mais Frédéric ne bougeait pas. Seuls ses yeux parcourraient le visage d’Anaïs. De si près, il semblait la redécouvrir. Elle pouvait sentir son haleine chaude et se composait un visage de douceur et de tendresse comme pour répondre au contentement de son besoin. Il voyait sa bouche petite, mais ses lèvres brillantes étaient la promesse de baisers brûlants. Il baissa les yeux et détailla dans l'obscurité les courbes d'Anaïs qui ne se dérobait pas.

Soudain, Frédéric se rendit compte qu’il la désirait. Un instant, son désarroi sembla disparaître. Ce répit lui suffit. Il ne pensait plus qu’à cette gorge offerte. Les seins d’Anaïs étaient parfaitement proportionnés. Ils devaient être fermes. Il voulait les toucher, les saisir à pleines mains, les goûter de sa bouche avide.  

La jeune femme se sentit rougir. Elle était à la fois mal à l’aise et heureuse qu’il la regarde enfin. C'était comme la première fois. Ils semblaient des inconnus dans la pénombre. Elle n’osait plus bouger. Son inexpérience lui pesait et les pensées se bousculaient en elle. Devait-elle s’avancer vers Frédéric ? Devait-elle au contraire le laisser venir, au risque qu’il ne fasse rien ? Fallait-il parler et peut-être briser la  magie de l’instant ? Elle maudit son indécision. Elle se méprisait de passer pour une petite fille timide lorsqu’elle aurait dû se montrer femme devant cet homme.

Brusquement, Frédéric se leva. Anaïs sentit la frustration l’envahir. Elle avait raté l’occasion, laissé passer sa chance. Elle n’avait pas su montrer qu’elle était prête à se laisser séduire, posséder même peut-être. Frédéric allait mettre fin à cette scène ridicule et embarrassante où dans la confusion de l'amitié elle avait dévoilé de l'envie. Une honte la saisit.

Mais le jeune homme ne disait rien. Il la regardait toujours. Il ne souriait pas, mais semblait apaisé. Enfin, il était devant elle. De sa panique, Anaïs ne montra rien. Elle était incapable d’esquisser le moindre geste. Par un effort intense de sa volonté, elle réussit à le regarder dans les yeux, encore une fois. Juste pour voir...ce serait la dernière. Un silence presque assourdissant écrasait ses nerfs de jeune fille. Subjuguée par Frédéric, elle se rendait compte qu’elle avait toujours voulu vivre cet instant.

Lorsqu'enfin, il se pencha vers elle pour l’embrasser, elle n’eut aucun geste. Elle se contenta de tendre ses lèvres. Elle se sentit fondre. Sa bouche était chaude et douce et le picotement de sa barbe naissante aiguisa ses sens. C'était bon, c'était lent... Sa langue inquisitrice cherchait la sienne sans relâche pendant qu'elle se demandait encore comment il souhaiterait qu'elle réagisse. Puis il l’enserra un peu plus et, timidement, elle se coula contre lui, sans résistance, presque inerte. Sentait-il les battements désordonnés de son cœur?  Anaïs n'eut pas le temps de se ressaisir. Déjà, la main de Frédéric descendait le long de son dos. Elle s'attarda sur le creux de ses reins, puis remonta lentement jusqu'à la base de sa nuque. Ses doigts jouèrent un instant avec ses cheveux lâchés en cascade, puis reprirent leur doux ballet jusqu'à la ceinture. Frissonnant, son corps devenait l'instrument d'un virtuose.

Elle sentit la respiration de son amant s'accélérer. Il n'avait pas lâché ses lèvres, et ses baisers devenaient plus appuyés, sa langue plus entreprenante, fouillant son cou, léchant sa nuque, mordillant ses lobes. Anaïs répondait de son mieux et se demandait bien quel goût, quel parfum elle pouvait bien avoir en bouche. Ne paraissait-elle pas trop empruntée ? Ou au contraire n'était-elle pas en train de passer pour une femme trop facile ? Mais elle dut se l'avouer, son appréhension diminuait au fur et à mesure que son désir augmentait. 

Comme s'il sentait ses défenses faiblir, Frédéric s'enhardit et laissa descendre encore un peu plus sa main le long du dos d'Anaïs. Il prit ses fesses à pleines mains et d'un geste à la fois tendre et puissant, ramena le bassin de la jeune femme contre le sien. Elle se cambra dans un geste involontaire, comme si elle avait senti une décharge électrique le long de la colonne vertébrale.  C'était le signal, il remonta habilement la jupe de la jeune femme dont il révéla ainsi les cuisses délicates. Il la sentit frémir encore et cela l'encouragea de plus belle.  Alors il caressa ses fesses à travers la dentelle de la lingerie avec une patience de tortionnaire. Anaïs laissa échapper un soupir. Plus rien en elle ne pouvait se refuser. Destaing n'avait plus qu'à explorer. Il découvrit ses épaules rondes et douces, sa taille fine et musclée, ses fesses galbées, ses cuisses satinées. Il la saisissait toujours plus fermement, la voulant docile et disponible pour son désir. Alors, il la souleva brusquement et l'assit sur les cartes qui drapaient le bureau. Un instant, ils cessèrent tout mouvement et se toisèrent comme deux bêtes méfiantes et farouches. Puis les jambes d'Anaïs vinrent enserrer la taille de Frédéric. Oui, elle était sur l'autel, mais elle voulait officier. Cela déplut immédiatement à son amant. Alors, il la plaqua sur le bureau, en laissant toujours courir une main sur le corps de la jeune femme qu'il voulait submerger de plaisir par ses caresses sensuelles et expertes. A présent, elle fermait les yeux pour savourer, seule, son impudicité et sa défaite. Devant un tel abandon, Frédéric entreprit de la dénuder complètement pour que son sacrifice soit total. Elle resta étendue langoureusement sur le bureau, pendant qu'il ôtait seul sa chemise et dégrafait son pantalon. Elle le trouva beau dans l'autorité de ses gestes sûrs. Cette fois, Il se glissa sur elle sans plus l'embrasser. Comme rendu fou par le contact de leurs peaux, Frédéric se contentait de la regarder droit dans les yeux comme pris de fureur.

Hypnotisée et ainsi défiée, Anaïs ne sentit même pas que sa lingerie lui avait été totalement retirée et gisait à terre. Lorsque Frédéric entra subitement en elle, elle ne put étouffer un cri. Ses mains cherchèrent désespérément les bords de la table avec l'agitation d'une femme prête à se noyer. Debout, Destaing ne lui apportait aucun secours et se rendait maître d'un corps qui s'était livré. Ses doigts s'attardèrent un court instant sur le papillon tatoué au creux de l'épaule de sa partenaire. Il baisa cette coquetterie avant de posséder sans pitié celle qui s'était donnée à lui. Anaïs aima cela. Jamais encore elle n'avait ressenti une telle excitation, elle vivait comme dans un véritable fantasme dont elle ne se serait jamais crue capable. Quoi ? se laisser dominer par cet homme ? se laisser dompter sans demander grâce ? Pourtant, une part d'elle-même aurait voulu fuir, cette conscience enfouie de sa pudeur lui faisait sentir l'inconfort de ce lit de fortune, les cartes d'empires disparus éventrées par leurs étreintes se froisser et se déchirer sous ses fesses, et ses seins tremblants et implorants sous les assauts répétés de Frédéric qu'elle ne voulait plus voir en face. Rejetant la tête en arrière, elle sentait pourtant toujours le regard pénétrant de l'autre ne pas la quitter. Le plaisir ne fut pas long à venir, Anaïs se mordit la main pour ne pas crier. La vague qui l'avait emportée si loin la déposa, haletante mais apaisée, sur le bureau. 

Alors elle rouvrit les yeux comme quelqu'un revenant d'un long sommeil, et les plongea dans ceux de Frédéric. Elle s'attendait à y trouver de la satisfaction mais, très vite, il se détourna, presque hagard. Il fit un pas en arrière et remonta son pantalon, manquant de faire tomber la bouteille qu'il avait apportée avec lui et qu'il avait négligemment laissée traîner. Il chercha des yeux sa chemise, regarda autour de lui, comme pour reconnaître les lieux qu'il semblait redécouvrir comme après un rêve, ignorant du corps toujours nu et luisant d'Anaïs. 

Elle se sentit honteuse d'offrir encore son intimité et son trouble à la vue d'un Frédéric déjà presque rhabillé. Comme s'il avait senti sa gêne, il se tourna enfin vers elle et lui tendit comme sans la voir ses vêtements qui étaient mêlés aux siens. En les enfilant à la hâte, Anaïs découvrit avec confusion l'empreinte de son corps sur les cartes lorsqu'elle fut enfin debout. Un bruit étrange résonna dans le couloir. A travers la buée des fenêtres, on devinait les formes des convives qui continuaient à fêter allègrement on ne savait quoi. Leurs rires insolents remontaient jusqu'à eux. Un courant d'air froid leur rappela où ils étaient. Cela ébranla le masque de contenance d'Anaïs. Elle dit:

- tu sais...je..

- Tu es si jeune et si belle. Ça m'a fait perdre la tête. J'espère que tu comprends, coupa Frédéric d'une voix blanche.

- Oui, Je ne...voulais pas que tu...

 Elle réalisait qu'elle n'avait été qu'une parenthèse consolatrice pour lui. Pétrifiée, elle ne trouvait pas quoi balbutier de plus et se voyait déjà tomber dans un précipice. Sans lui laisser le temps de finir, il la prit dans ses bras, enfouissant tendrement le visage humilié de la jeune femme au creux de son épaule. Mais Frédéric était déjà loin d'elle, comme il l'avait toujours été.

****

Le lendemain de cette étrange soirée, Anaïs était retournée en cours. Heureusement, elle n'avait prévu que des devoirs sur table, et cela lui laissait le temps d'émerger. Elle avait eu toutes les peines du monde à s'endormir tant elle était hantée par le souvenir de son étreinte avec Destaing, par le souvenir de son regard triste et brûlant où se mêlaient leurs culpabilités mutuelles. Elle se revoyait comme dans un rêve aux contours flous où les formes mouvantes des corps s'effaçaient, comme s'ils avaient été absents à eux-mêmes. Parfois, dans son égarement, elle semblait entendre la voix de Frédéric s'éteindre et les soupirs suaves de Fournier prendre le relais. Alors elle se retournait dans son lit, en enfouissant sa tête dans l'oreiller afin d'arrêter le flux des images qui l'assaillaient malgré elle. Quand elle sentait son cœur ralentir et qu'elle parvenait enfin à se calmer, elle priait comme une petite fille pour que ce ne fût qu'un rêve mais alors une douleur cuisante lui rappelait combien tout cela avait été réel. Anaïs portait à présent l'empreinte de son propre désir.

Groggy, elle avait fait cours comme dans du coton, et ne se rendait pas bien compte que quelque chose avait changé en elle. Parfois, elle se mettait à rougir seule comme prise de fièvre, parfois elle semblait plongée dans des pensées lointaines, loin de la classe, et elle était de retour dans ce labo d'histoire avec Frédéric. Alors une tristesse profonde l'engourdissait pour un moment et elle avait bien du mal à garder une contenance. Enfin, la fin de l'heure sonna et, un à un, les élèves de Terminale quittèrent la salle en déposant leurs copies jusqu'à celle de Mathieu. Anaïs sortit soudain de sa torpeur:

- Ah! mais nous avons rendez-vous aujourd'hui, non? Votre mère arrive bien à 18h?

Mathieu lui sourit:

- Je me disais bien que vous aviez l'air dans la lune...Oui, elle arrive tout à l'heure, mais à 14h, c'est-à-dire maintenant...

- Vous... vous êtes sûr? balbutia-t-elle.

Mathieu acquiesça. Elle le pria alors de s'installer devant elle en attendant sa mère.

Leur relation s'était normalisée. Anaïs se souvint alors de lui et de son étreinte gauche, de son audace et de sa vigueur juvénile. Elle se souvint que depuis le voyage scolaire, il l'avait soigneusement évitée et combien il avait su lui obéir en s'éloignant. Malgré elle, elle en éprouva presque du regret. Mathieu avait un tel naturel que jamais il n'y avait eu d'embarras ou de gêne entre eux. Il avait des notes correctes, ne se faisait pas remarquer et Anaïs lui avait même prêté un flirt avec une fille du lycée. Parfois, ils s'échangeaient des œillades complices mais depuis la nuit du voyage, Anaïs s'était tenue à distance, elle avait eu bien trop peur, peur d'elle-même. Plus que de lui, elle le comprenait maintenant.

Il lui dit soudain:

- Vous m'en voulez encore?

- Mais de quoi? dit-elle en se relevant les cheveux en chignon.

- de vous avoir embrassée.

Elle plongea l'épingle profondément et rétorqua sur un ton qui se voulait désinvolte:

- Non...pas vraiment, à vrai dire...je savais que tu comprendrais.

- Vous n'avez pas l'air comme d'habitude.

- Ah, non? et qu'est-ce qui a changé?

- C'est que vous vous faites toute petite aujourd'hui.

Anaïs resta interloquée. Mathieu s'était levé, il faisait presque les cent pas dans la salle, vraiment, il avait du mal à rester en place mais n'était aucunement nerveux, il reprit:

- vous vous faites toute petite alors que d'habitude votre corps et votre présence inondent la pièce. C'est comme si vous vous reteniez d'être là.

- Mais qu'est-ce que tu racontes? Je suis là, je t'assure. Avec toi...

Anais s'était levée, elle aussi, et rejoignit Mathieu à la fenêtre d'où on pouvait observer les allées et venues des visiteurs.

- Vous y repenserez parfois?

- A quoi?

- A la façon dont je vous ai aimée.

- Tu veux dire à la façon dont tu as cru aimer une femme plus âgée que toi, et qui se croyait plus mature, mais qui réalise qu'elle n'est qu'une enfant à qui on interdit désormais les jeux de l'enfance. Tu ne m'as pas aimée, détrompe-toi. Tu as rêvé...

En disant cela, Anaïs avait avancé une main tendre et replaçait les mèches rebelles de Mathieu. Soudain, il lui attrapa le poignet. Ce geste maternel lui déplaisait-il? Mais à la fermeté succéda bientôt la douceur et il glissa sa main dans la main tremblante de son jeune professeur. Il ne parlait pas. Ils se regardèrent. Pourquoi Anaïs ne se dégageait-elle pas comme elle l'eût fait hier encore? Elle n'aurait su le dire. Devant elle, se dressait un beau jeune homme d'à peine trois ans son cadet qui la sondait de ses yeux clairs et qui, depuis longtemps n'avait plus rien d'un enfant, elle le savait maintenant. Elle repensait à cet élève Arthur, à l'amitié qui liait les jeunes garçons, à la fêlure silencieuse qui donnait à Mathieu cet air si sombre parfois et cette profondeur de vue qui la troublait tant. Elle aurait voulu le consoler, mais c'était se consoler elle-même de sa propre jeunesse et de sa propre innocence perdue. D'avance, cette lucidité la faisait capituler et transformait son élan en pudeur. Cela lui fit se ressouvenir de ce qu'elle se devait à elle-même et de ce que la mère de son élève allait bientôt arriver et de ce que leurs mains devraient bientôt se séparer. Ses yeux étaient baignés de larmes.

Quand la voix sombre de Christine retentit dans un: "c'est ici" et quand Madame Lavant entra en souriant, on trouva Anais et Mathieu, sages et tranquilles, tous deux cloitrés dans des corps impatients.

****

Patrice Bazin cherchait absolument une photocopieuse en état de fonctionner. Son cours était dans une heure et la machine avait cessé de cracher du papier juste après les polycopiés de Granier sur les différentes tactiques de jeu au volley-ball. Tout ça pour courir après une balle, tu parles d'une nécessité! Le tour de Bazin venait juste après, mais trop tard comme toujours, et comme toujours, il avait dû essuyer le regard compatissant du collègue qui s'en allait déjà avec son butin, loin et satisfait. Soudain, il s'en souvint, une vieille imprimante avait été remisée, là-haut, dans le labo d'histoire. Peut-être qu'il lui resterait encore un peu d'encre pour le bon vieux Epicure? En tout cas, Christine ne lui refuserait pas ça. En effet, il se voyait mal monter jusqu'à l'administration et demander l'aumône à cette harpie de Saint-Vincent qui avait tout gâché l'autre soir.

Ce qu'il avait vu lui avait inspiré des réflexions profondes sur le sens de la vie. S'il n'y avait eu sa chère Françoise, qui souriait à son cœur à travers la poche intérieure de son veston usé, et dont il regardait la photographie froissée dans les moments difficiles, il aurait eu l'impression d'un immense gâchis. Patrice souffrait profondément de voir Frédéric et Christine se déchirer ainsi. Il se sentait responsable. Il n'avait peut-être pas fait assez pour les raccommoder depuis le retour de Destaing, mais à la soirée de l'Amicale, il n'y avait pas eu moyen de se frayer un chemin vers elle, tant elle était accaparée par Fournier, ni vers lui...à cause d'Anaïs. Comme il avait été témoin et confident de leurs amours, il aurait voulu user de sa figure tutélaire pour favoriser comme naguère leur réconciliation. Bazin savait bien qu'il faisait un piètre Cupidon, à cause de son âge et de son apparence disgracieuse, mais il savait aussi, grâce à l'expérience, que lui, Bazin, n'avait jamais eu peur d'aimer. Pendant longtemps, il avait eu mal aussi à cause de cela. Cette douleur avait été si lourde à porter qu'elle l'avait voûté, qu'elle l'avait vieilli d'un coup. Pendant longtemps, il s'était cru trop coupable pour tenter quoique ce soit mais à présent, il sentait qu'il fallait user du peu de crédit qu'il lui restait pour arranger les choses avant qu'il ne soit trop tard. Si ce n'était pas déjà le cas...

Pourtant, son plan était simple, il avait prévu de leur parler à tous les deux, de leur dire la vérité, une vérité à laquelle ils n'auraient pu se dérober, une vérité qui les aurait délivré de leurs tourments respectifs. Ils auraient été assis sur un banc comme deux écoliers qu'on raccommode et le maître, satisfait, aurait applaudit. Mais Christine et Frédéric n'étaient plus des enfants. Ils jouaient à d'autres jeux autrement plus dangereux que la castagne, ils jouaient à se faire mal, ils jouaient à perte (ils jouaient pour perdre?). Evidemment, aucun des deux n'avait vraiment envie de gagner (il ne s'agissait pas de gagner). Pourtant, Bazin le savait, cela n'empêchait personne de miser. Depuis l'autre soir les paris étaient ouverts.

Malgré sa volonté de rétablir la balance, Patrice avait échoué dans l'indifférence générale. Rien ne s'était passé comme prévu comme si des forces extérieures étaient en marche et luttaient de concert pour le maintenir dans l'ombre et lui intimaient l'ordre d'y retourner.

- Christine? je peux entrer...

Bazin n'attendit pas la réponse de son amie. il se plaça directement devant l'ordinateur et s'évertua à lancer ses impressions. Christine, elle, avait entrepris de ranger et de débarrasser les bureaux. Ce travail l'absorbait profondément. Bazin sut qu'il fallait attendre. Quand elle eut fini d'accrocher et de classer la dernière carte au mur, elle s'approcha spontanément de Patrice et, avec rapidité, elle tapota sur le clavier. Dix secondes plus tard, l'imprimante se mit à crisser.

Alors seulement, le vieux Bazin s'aperçut de l'air affligé de Christine. Ses sourcils étaient froncés et, sur son visage, la colère le disputait à la douleur. Celle-ci était presque palpable, et même physique, mais tournée contre elle-même, comme si elle s'en voulait. Patrice ne dit rien, il avait seulement eu le réflexe de penser à Frédéric, à aller le chercher... Evidemment, il se tut, le temps qu'une autre idée se présente. Christine continuait à vaquer machinalement à ses occupations. C'était maintenant au tour des copies qu'elle plaqua brutalement sur le bureau, mais elle ne pouvait se résoudre à s'asseoir et à commencer la correction, alors elle prit une longue inspiration, ramassa le cadavre de bouteille qui traînait par terre, vestige de la soirée échoué là et le jeta dans la corbeille qui s'écrasa dans un bruit sourd. Ce geste sembla la soulager un instant. Souriante, elle s'étira, et vint près de l'imprimante:

- tiens, tiens..."Le stoïcisme contre l'épicurisme"... Eh bien, Patrice, tu te lances dans quoi, là? demanda-t-elle d'une voix enjouée en tendant les copies à son collègue qui n'était pas dupe.

- Oui, je voulais t'en parler, Chris, ça suffit maintenant. J'ai compris des choses. Il faut que tu laisses aller. Ne perds pas de temps quand le bonheur est à portée de main.

D'abord surprise, Christine ne restait jamais revêche bien longtemps avec son vieux complice.

- Je... je ne peux pas, dit-elle d'un ton étouffé, tout près du sanglot. C'est impossible.

- As-tu essayé au moins? "Impossible, n'est pas français!" trompetta Patrice.

Elle resta silencieuse et se cacha un instant derrière un masque d'impassibilité. Puis, ils éclatèrent tous les deux de rire.

- Tu n'as pas à souffrir. Tu le sais? Pas la peine de jouer les Amazones avec moi, voyons... comme dit Epicure, il faut profiter des dons que la vie t'a donnés et la vie t'a donné Frédéric.

- Comme le dit Sénèque, "être esclave de soi est le plus pénible des esclavages" .

Christine avait toujours le chic pour s'en sortir par des pirouettes dans les situations périlleuses. Les lèvres pincées, elle fit même un clin d'œil à son comparse en lui citant par cœur son auteur latin préféré: " Sibi seruire grauissima est seruitus, je sais!" Ce à quoi Bazin répondit du tac au tac:

- Non quia difficilia sunt non audemus, sed quia non audemus difficilia sunt ![1]

Ce jeu d'érudition codée les fit sourire et calma l'angoisse de Christine. Le secours de Patrice semblait fonctionner et la bienveillance du vieil homme était un baume sur les douleurs de son âme tourmentée de remords. Bazin décida de laisser agir un peu le remède.

- Au fait, mais l'heure passe, sais-tu où est ma belle stagiaire, Chris?

- Oui, en D13, j'ai accompagné un parent auprès d'elle. Elle avait rendez-vous.

- Il faudra aussi que je pense à lui parler, à elle...dit tout haut le vieil homme qui partait.

****

Dans la précipitation et dans la joie d'avoir accompli sa mission, Bazin avait oublié son cahier d'appel. Christine s'en saisit avec tendresse comme elle continuait son grand rangement, mais alors, un petit carnet noir à spirales, calé trop négligemment s'échappa et tomba à ses pieds en s'ouvrant dans un claquement sec. En feuilletant rapidement le fatal objet, elle comprit très vite qu'il s'agissait d'un journal. Contre toute attente, elle ne put le reposer tout de suite et sa curiosité de femme l'emporta, mais la honte d'une telle intrusion lui faisait tourner les pages à toute vitesse. Il y était question de Pouchard et de ses sbires, de traductions mal faites, de chahuts répétés, d'alcool, et plus on approchait des derniers mois, de la jeune Anaïs, stagiaire. Insensiblement, Christine se concentra plus particulièrement sur ces passages. Elle sourit. Vraisemblablement, le vieil homme n'était pas totalement indifférent au charme de sa jeune protégée, lui aussi. Puis, elle lut: " 25 mai 201...soirée de l'Amicale du lycée..." et ne put s'empêcher de continuer.

Quand Bazin entra de nouveau, haletant et paniqué, il était trop tard. Christine était plus pâle que jamais. Les pauvres jambes du vieux professeur n'avaient pas pu escalader assez vite les marches descendues pour gagner les précieuses secondes qui manquaient à l'évitement de la catastrophe. Sans un mot, Christine lui rendit ses affaires, les yeux baignés de larmes.

La sonnerie retentit. C'était l'heure. Il fallait se quitter.

*****

Des semaines plus tard, Anaïs, comme les élèves, sentait la fin arriver. La pression des examens l'avait tellement accaparée qu'elle avait pu utiliser le travail pour oublier ses déboires sentimentaux. D'ailleurs, La Saint Vincent ne la lâchait plus d'une semelle. Il était hors de question que les résultats du baccalauréat ne baissent, maintenant que l'établissement avait gagné deux places au classement. Destaing restait distant même s'il avait tenté quelques fois de renouer un contact avec la jeune fille. Anaïs le repoussait alors froidement ou l'évitait méthodiquement. Au début, c'était par peur de succomber à nouveau, elle aurait voulu le désespérer de désir, puis, elle réalisa qu'elle pouvait aussi le désespérer de sa faute, c'était pour qu'il partage, lui aussi, une part de sa propre culpabilité. En tout cas, tout ce qu'elle avait vu de vulnérabilité cette nuit-là ne paraissait presque plus sur le visage de Frédéric. Il avait retrouvé son charme innocent et son flegme. Seule la barbe, un peu négligée, pouvait laisser à penser qu'il se laissait peut-être aller. Oui, ignorer Frédéric, coûtait beaucoup à Anaïs, dont le cœur se serrait à chaque fois qu'elle éludait son regard. C'était un homme compliqué, et, c'était le prix de sa tranquillité, en tout cas, Anaïs croyait que quelqu'un devait payer.

Une chape de plomb s'était comme abattue sur le lycée. Beaucoup avaient hâte d'en finir, mais Anaïs, elle, savourait chaque heure passée avec ses Terminales et se plaisait à trouver un réconfort tacite auprès de Mathieu. Leur complicité restait à présent dans les bornes de la décence, car rassérénée par le soutien qu'il lui avait apporté, elle tenait à ne plus déroger à son rôle. Se dire qu'elle lui donnait tout ce qu'elle savait pour s'élancer dans la vie, lui suffisait. Le voir tous les jours était devenu un besoin, mais  l'éloigner, une nécessité, ce qui rendait Mathieu parfois un peu boudeur et il savait le montrer. Alors, Anaïs devait déployer des trésors d'ingéniosités et de malices pour radoucir son élève sans lui donner ce qu'il voulait vraiment, en brouillant l'objet de son désir, en ne dépassant pas les frontières de ce qu'ils s'étaient autorisés. Aujourd'hui, pourtant, ses efforts restèrent vains. Mathieu arborait un air sombre. Il était quelque part dans ses pensées. Elle-même s'en tenait à une discipline ascétique dans le domaine du fantasme et n'osait s'avouer que ses sens étaient pleinement en éveil depuis la nuit où elle s'était perdue dans les bras de Destaing. C'est pourquoi lorsqu'elle découvrit une convocation du proviseur dans son casier, elle s'efforça de l'accueillir avec une relative indifférence.

- Mlle Champfleur, asseyez-vous.

- Vous êtes bien solennel aujourd'hui, tenta-t-elle. La paix qu'elle avait fait avec elle-même tiendrait-elle assez devant Paul Fournier? Elle essayait la désinvolture.

- Ce que j'ai à vous dire est assez sérieux.

Décidément, il ne se déridait pas. Anaïs croisa les jambes, découvrant ainsi les motifs fleuris de ses bas. Fournier sourit, c'était tout ce qu'elle avait pu obtenir avec ce coup-là.

- Eh bien, allez-y, je vous écoute. Il faut vite que j'aille travailler, sinon votre chère adjointe, va encore me tomber dessus, rétorqua-t-elle.

Cette fois, Anaïs se montra carrément insolente. Le spectacle d'un Fournier riant et prévenant avec Balman, l'autre soir, la hantait et la contrariait profondément malgré elle. Elle le tenait étrangement pour le responsable du fiasco de la soirée.  Elle voulait le lui faire savoir, mais cela, Paul le savait déjà. Il reprit:

- Ca risque de prendre un peu de temps. Des accusations graves pèsent sur vous.

Au début, Anaïs crut que c'était encore un truc dont Fournier avait le secret pour la déstabiliser ou pour plaisanter, mais à son regard, il n'y avait plus de doute: il était déjà en train de la sonder. Très vite, elle eut l'intuition de ce qui allait suivre, quand le proviseur s'expliqua:

- En réalité, on m'a apporté ça.

Il lui tendit une lettre dactylographiée et bien sûr...anonyme où étaient détaillés les éléments de sa relation trouble avec un élève de Terminale: Mathieu Lavant. Par mesure conservatoire, on y réclamait même la suspension du professeur. Anaïs blêmit devant les horreurs et calomnies dont elle était victime et qui faisait d'elle une débauchée. Elle s'apprêtait même à tout dire, à s'expliquer, quand Paul se leva et vint poser deux mains douces sur ses épaules.

- Ne vous inquiétez pas. Quand on vous regarde, on comprend les jalousies. Vous êtes si fraîche, si belle...Ces médisances sont le lot communs des jolies femmes.

Sans mot dire, Anaïs leva la tête et scruta son proviseur pour mesurer sa sincérité, tant sur le fait qu'il allait la protéger que sur le fait qu'elle pouvait lui plaire. Elle fut vite rassurée sur ces deux points. Ses mains faisaient maintenant presque un étau soyeux autour de son cou fin puis elles se retirèrent rapidement comme une écharpe qui glisse sous l'impulsion du vent. Il contourna la jeune femme, toujours assise et vint s'appuyer à demi sur son bureau, face à elle. Il croisait les bras si bien que ses muscles tendaient la toile de son élégant costume. Il était comme en attente de quelque chose.

- Je ne prête pas foi à ce genre de rumeurs, vous savez, mais dites-moi, vous, franchement. Avez-vous respecté les règles du jeu? On pourrait comprendre...Les élèves n'ont pas toujours le sens des limites.

Anaïs redoutait ce moment. Elle fixait obstinément la moquette et les souliers parfaitement cirés de Paul Fournier comme si son salut pouvait venir de là. Tout à l'heure encore, elle aurait tout avoué, mais maintenant, elle pensait que son récit pourrait incriminer Mathieu lui-même et elle voulait à tout prix le protéger. Elle ne pensait plus à elle seule, et rougit. Cela lui donna la force de se lever comme pour prendre congé.

- Ecoutez, si vous n'avez pas confiance en moi, vous n'avez qu'à me suspendre. Je ne supporterai pas une minute de plus la façon dont vous me traitez! lança-t-elle.

Mais avant qu'elle pût tourner les talons, Paul s'était jeté sur elle et lui attrapa le menton, soulevant son visage bouleversé par la surprise vers lui. Il lui murmura:

- Regardez-moi et dites-moi que ce n'est pas vrai!

Au lieu de penser à défendre son innocence, Anaïs vit là une occasion d'obtenir une marque de reconnaissance (d'amour?) nouvelle et rétorqua à l'homme qui la tenait étroitement prisonnière:

- Qu'est-ce que ça peut vous faire de toute façon?

A son tour surpris par l'aplomb de la jeune femme, Paul desserra son étreinte et dit calmement:

- Je vous avais dit que cet élève était un peu spécial. Il a traversé des épreuves.

- Vous m'avez dit de veiller particulièrement sur lui, ce que j'ai fait. Mais j'ai comme l'impression qu'il vous gêne d'une certaine façon.

Paul avait complètement relâché la jeune femme et l'examinait à sa guise comme si elle se fût déjà donnée.

- Si ce qu'il y a sur ce torchon est vrai en quelque manière, oui...ce garçon me gêne...et je n'ai pas peur de vous le dire, Mademoiselle.

Anaïs rougit de plus belle, mais lui répondit avec sang-froid:

- Que vous doutiez de moi parce que vous ne me connaissez pas, baste, mais que vous doutiez d'un élève aussi doué que Mathieu, c'est inconcevable. Je vous le confirme, ce garçon est différent des autres hommes. Il n'est pas comme...

- comme qui? demanda-t-il plus inquisiteur que séducteur, comme si une intuition lui avait traversé l'esprit.

Déçue d'avoir été évincée, Anaïs allait dire "comme vous" lorsque, soudain, la porte s'ouvrit avec fracas.

****

Frédéric, furieux, venait de se jeter sur Fournier et le frappait violemment au visage, tandis que l'autre lui rendait coups pour coups. Parmi les chaises renversées et les dossiers jetés à terre, la secrétaire et  la Saint-Vincent poussaient des hurlements de panique qui se mêlaient aux râles des deux lutteurs. Alors que Fournier reprenait le dessus, on pouvait distinguer l'interrogation répétée de Frédéric: "Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi?"...qui se perdait dans des gémissements de douleur retenue. Anaïs, stupéfaite, observait les deux amis se battre, l'un, gauche mais déterminé, et l'autre, blessé mais affichant un étrange sourire de satisfaction. Visiblement, ce que Fournier attendait, était enfin arrivé.

CHAPITRE VII - LES SEPT SALOPARDS

 

 

 Anais secouée par les derniers événements se prit à imaginer que seule Christine pouvait l'avoir dénoncée. Elle avait dû savoir pour Destaing et elle, et par jalousie, elle avait fait jouer son influence sur Fournier qui était faible devant elle. En plus, elle les avait vus, Mathieu et elle complices, pendant le voyage...Mais quelque chose ne collait pas. C'était le coup de la lettre anonyme. Christine n'avait peur de rien et sans doute pas de ses opinions... Se pouvait-il que ce fût Frédéric lui-même qui, contrarié par l'indifférence d'Anaïs, aurait tout raconté? Ces réflexions sur l'origine de cette trahison assombrirent le cœur de la jeune femme. Et le proviseur, que penserait-il d'elle à présent? Cela l'angoissait terriblement. Cependant, elle n'avait pas été suspendue, c'était Frédéric qui l'avait été, après la bagarre qui avait fini de détruire leur amitié. Les vieilles plaies s'étaient rouvertes et du sang allait couler. Voulant chasser ses sombres pensées, Anaïs entreprit de corriger des copies en automate, comme pour s'anesthésier. Elle ne se sentait plus proche que de Mathieu, qui lui manquait terriblement en ce moment, mais qui, plus que jamais, lui était interdit.

C'est alors qu'une longue lettre tomba de son cartable. On n'avait fait que la glisser. Elle commençait ainsi:

"Madame, au moment où vous lirez ceci, il sera trop tard et je serai loin de vous, puisqu'il le faut, et que vous ne cessez de me le rappeler par votre regard et votre bouche qui m'ordonnent de m'éloigner et qui me somment de les baiser. Avant de m'oublier pour toujours, lisez ceci, car vous êtes la seule amie à qui je peux confier les remords de ma conscience et je veux que vous sachiez à qui vous avez réellement à faire parmi les autres...."  

Le proviseur avait convoqué le conseil de discipline le vendredi après-midi qui précédait les vacances de printemps. Une belle assemblée de salauds, pleins de certitudes et de préjugés. J'étais le représentant des élèves et je me suis retrouvé parmi eux... j'ai été l'un d'eux.

Il y avait aussi les délégués des profs, avec le prof de philo, Destaing. Les parents d'élèves étaient là, à côté de moi. Douze personnes au total. Douze salopards.

Il fallait juger le criminel. Celui qui était sorti des clous trop souvent. Mon pote.

Le proviseur a commencé par exposer les raisons de la tenue du conseil. Il semblait exulter. Enfin il tenait Arthur à sa merci. Il allait pouvoir régler ses comptes. Ça faisait des mois qu'il attendait cela. La liste des méfaits d'Arthur était longue comme le bras : insolences, absences, devoirs non rendus, propos irrévérencieux, cigarettes dans l'établissement,... Fournier fit un geste d'indulgence hypocrite, comme si cela n'était pas si grave, des bêtises d'adolescent. Si ce n'était que cela, on n'aurait pas dérangé toutes les personnes présentes. Malheureusement, les choses étaient allées plus loin, bien trop loin. Arthur avait passé les bornes, on ne pouvait plus se montrer pédagogue. L'heure de la sanction était venue, même si ça le poignait. En tant que chef d'établissement, il vivait comme un échec personnel les dérapages de cet élève. Mais son devoir était de protéger la collectivité et il comptait que chaque personne dans ce conseil fasse son devoir. Ce genre de conneries.

Il ajouta que, pour le respect de la procédure, il était tenu d'exposer les faits le plus précisément possible. Et là, il buvait du petit lait. Il s'en donna à cœur joie. 

L'incident de trop avait eu lieu en cours de physique-chimie, avec Pouchard. Pouchard l'aigri. Pouchard le tyran. Pouchard l'ordure. Cela faisait des mois qu'il s'en prenait à Arthur tous les jours. Une véritable persécution. 

« Vous venez quand ça vous chante et quand vous daignez nous faire l'honneur de votre présence, vous n'avez même pas vos affaires ! Qu'amenez-vous dans votre cartable ? Des poèmes ! A-t-on déjà vu quelqu'un réussir sa vie en lisant et en écrivant des poèmes ? Vous êtes d'une immaturité qui confine à la stupidité ! »

Ou encore :

« De toute évidence, les disciplines dans lesquelles il faut réfléchir vous font peur ! Sinon, vous aimeriez la physique. Lire des vieux textes poussiéreux est à la portée de n'importe qui mon jeune ami. Mais il est vrai que vous êtes n'importe qui, et que vous faîtes n'importe quoi. »

Arthur subissait ce type de propos tous les jours. La plupart du temps, il regardait Pouchard en souriant, ce qui mettait le prof hors de lui. Parfois, Arthur se contentait de quitter la classe, ce qui lui valait systématiquement des heures de retenue. En tout cas, j'en suis témoin, jamais il n'a injurié Pouchard. Je crois qu'il s'en fichait, que les paroles du prof glissaient sur lui.

Mais le jour où Pouchard s'en est pris à Alexandra, c'en fut trop pour Arthur. Alexandra n'était pas son amie. Je ne sais même pas s'il lui avait déjà adressé la parole. Mais cette fille était gentille, timide, très renfermée. Elle travaillait dur, mais elle n'était pas faite pour la physique. Pouchard se plaisait à lui répéter. « Mademoiselle, étudiez plutôt la couture, vous y trouverez certainement un avenir ». Alexandra baissait les yeux et semblait vouloir disparaître. Mais le prof prenait du plaisir à l'humilier, d'autant plus que les idiots de la classe riaient à ses méchancetés. Je sentais Arthur se crisper à côté de moi à chaque fois que Pouchard s'en prenait à sa tête-de-turc préférée. Un jour, le prof est allé trop loin. Il s'en prit si durement à la pauvre fille qu'elle se mit à pleurer. Loin de s'en émouvoir, il ironisa encore : « la production de larmes est bien la seule réaction chimique que vous maîtrisez ! ». A ces mots, Alexandra sortit de la salle en courant et partit pleurer dans les toilettes. 

Arthur se leva et se dirigea droit vers Pouchard. Celui-ci n'eut pas le temps d'esquisser le moindre geste. Le poing d'Arthur s'abattit sur son nez. Les lunettes du prof s'envolèrent et il se retrouva assis sur les fesses. Arthur se mit à le rouer de coups de pied en hurlant : « vous n'êtes qu'un sale type, un salaud ! Elle ne vous a rien fait ! Vous ne voyez pas qu'elle est fragile ? Ordure ! Ordure! »

Avec des camarades, nous nous précipitâmes pour le saisir, mais il était déchaîné. Nous eûmes du mal à le maîtriser. Pouchard gisait à terre, à moitié K-O. Son visage était inondé de sang, il avait le nez cassé et la lèvre fendue. Sa joue enflait déjà. Il fallait bien l'admettre, nous étions partagés entre l'horreur et l'admiration, n'osant encourager notre vengeur et n'osant porter secours à notre tortionnaire. On était bien des lâches. Oui.

Arthur se dégagea de notre étreinte, ramassa sa veste et quitta la salle. 

Mais de tout cela, Fournier se contenta de décrire l'agression d'un professeur chevronné par un élève instable. Aucun mot sur Alexandra. Ni sur les brimades quotidiennes subies par tous. J'essayais timidement de prendre la parole pour dire que l'incident avait des causes plus complexes, mais le proviseur m'intima l'ordre de me taire, affirmant que le moment du vote n'était pas venu. Puis il rappela que ce conseil n'était pas réuni pour parler de M. Pouchard, dont l'honorabilité et l'excellence des résultats étaient connues de tous, mais pour statuer sur le cas d'un délinquant, dont il fallait protéger toute la communauté scolaire.

En revanche, il raconta l'entrevue qu'il avait eue avec Arthur à la suite de la bagarre. Ce dernier avait refusé de s'expliquer. Il passa tout l'entretien à regarder Fournier dans les yeux, avec un air absent. Le proviseur en déduit qu'Arthur était sous l'emprise de drogues, ce qui avait provoqué une crise de démence et de violence mais je connaissais trop bien ses vices. Et ce jour-là, il était clean, plus lucide que jamais.

Le conseil fut alors invité à écouter Pouchard, qui donna sa version des faits. Celui-ci avait été sauvagement agressé par un élève notoirement instable. Il ne comprenait pas ce qui avait pu mener un gosse à s'en prendre physiquement à lui, lui qui leur avait consacré sa vie, lui qui les aimait tant. Certes, Arthur avait des problèmes connus de tous. Certains élèves murmuraient qu'il versait dans des addictions de tous genres. Il avait dû être victime de ses fréquentations. Bien sûr, à titre personnel, il pardonnait à cet adolescent. Mais il espérait que le conseil saurait prendre une sanction éducative, courageuse et permettant de préserver les autres élèves d'un tel danger. Car si lui, Pouchard, pouvait oublier, il ne se pardonnerait jamais si un élève était la prochaine victime d'Arthur.

Je regardais désemparé les parents d'élèves opiner du chef. Fournier et Pouchard venaient de gagner leur vote en leur faisant peur : leurs enfants étaient en danger, une bête sauvage rôdait dans l'établissement.

Même les enseignants, dont la plupart ne connaissaient pas Arthur autrement que par quelques récits faits en salle des profs, semblaient convaincus. Seul Destaing, je ne sais pas pourquoi, paraissait très mal à l'aise.

Lorsque mon ami pénétra dans la salle, son sort était déjà réglé. Le proviseur précisa que l'élève pouvait être défendu par un avocat, mais qu'il avait renoncé à ce droit. Il lui demanda s'il souhaitait dire quelque chose. Arthur nous toisa tous du regard. Ses yeux s'attardèrent un instant sur moi, mais je n'y lus aucun ressentiment, ni aucune attente. Loin de me rassurer, cela augmenta mon malaise.

-Je pardonne à Monsieur Pouchard, déclara-t-il en souriant.

-Voulez-vous que vos insolences vous coûtent un blâme jeune homme ? rétorqua Fournier.

-Combien de blâmes pour un renvoi, monsieur le proviseur ? 

-Votre renvoi est bien ce qui se joue ici aujourd'hui. Sortez, si vous n'avez rien à dire pour votre défense.

Arthur quitta la pièce d'un pas léger. Tout le monde savait qu'il avait joué un rôle, mais cela les arrangeait bien de ne pas le reconnaître. Parce que le reconnaître, c'était admettre aussi qu'ils n'étaient tous que des pantins. Mon ami venait de leur donner encore une raison de se montrer impitoyable.

Fournier expliqua qu'il fallait maintenant prendre une décision. En tant que chef d'établissement, et au vu de la gravité des faits, il se voyait contraint de demander l'exclusion définitive de cet élève. Ce que ça me débecquetait de voir ça, de les voir se poser en victimes d'un choix difficile, comme s'ils ne le voulaient pas, comme si les vautours, ça les dégoutaient de manger des charognes. Tu parles d'un dilemme: être tranquille ou bien l'aider? Le Proviseur proposa de passer immédiatement au vote. Il demanda qui était défavorable à cette sanction. Je voulus lever la main, mais je ne réussis pas. Je n'osai pas défier tous ces adultes. Aujourd'hui encore, je me maudis. J'étais le seul à savoir, à pouvoir dénoncer cette mascarade. Mais je n'eus pas le courage. On avait fait notre choix, et il était par défaut.

Fournier demanda qui était favorable : tous levèrent la main. Qui s'abstenait ? Moi, je levai timidement la main, dans l'indifférence générale. Destaing, ce type mystérieux qui n'avait que des Terminales et qu'on admirait tous, m'avait trouvé avant ce procès et m'avait dit qu'Arthur avait besoin d'aide, que ce serait mieux pour lui, s'il quittait le lycée pour se soigner, qu'il fallait savoir en passer par là, si on était vraiment un ami. C'était des grands mots, j'étais impressionné. Il m'avait mis le doute.

Le proviseur enregistra la décision, puis se leva en prononçant ses mots, qui restent gravés dans ma mémoire :

-Mesdames et Messieurs, je vous remercie. Grâce à cette décision courageuse, notre établissement ne finira pas à la rubrique des faits divers. Arthur ayant plus de seize ans, il ira se faire pendre ailleurs.

Une chose étrange survint alors. Destaing frappa du poing sur la table, se leva en renversant sa chaise et sortit en claquant la porte à toute volée.

Des jours après, on t'avait retrouvé, toi, Arthur, inanimé, te balançant quelque part dans le couloir H03, là où tu étais sûr que Pouchard te verrait, et là où tu savais qu'il ne pourrait pas te sauver. Après tout, c'était lui, le salaud!

*****

Bouleversée par la lecture de cette lettre, Anaïs comprit en partie pourquoi les cicatrices se rouvraient. La seule chose à laquelle elle pensa, fut de retrouver Mathieu. Au risque d'alimenter les rumeurs, elle avait foncé chez lui, mais personne ne répondit et la voisine lui indiqua que la mère était partie voir de la famille. Il n'y avait plus de père.

Désemparée, Anaïs appela son tuteur, Bazin, oui, Bazin, car elle sentait que lui seul pourrait l'aider. C'était la clef. Elle revoyait la photo de cet Arthur heureux au milieu de Christine, de Frédéric et de Patrice et, comme elle ne pouvait plus parler aux deux premiers, elle se jeta sur son téléphone pour demander l'aide de celui qui devait la guider. Patrice, lorsqu'il avait écouté Anaïs lui lire la lettre, ne faillit pas et demanda à la jeune femme de l'attendre chez elle. "C'est sérieux", avait-il dit d'une voix ferme qu'elle entendait à travers les grésillements de la ligne. Jamais les minutes ne lui parurent aussi longues et précieuses. Et si Mathieu, las de souffrir un amour impossible, las de porter le fardeau de la culpabilité s'était avisé de commettre l'irréparable? Anaïs s'en voulait. Elle se rappelait les recommandations de Fournier. Elle réalisait combien elle s'était montrée inconséquente, puis, un frisson la prenait, et elle pleurait de ne pas pouvoir aimer ce garçon qui l'aimait si bien.

Enfin, la sonnette retentit. Quand elle ouvrit, elle découvrit, non seulement Bazin, haletant, un béret à la main, mais derrière lui, Christine, aux yeux clairs qu'il était allé chercher. Anais, stupéfaite, les laissa entrer. Patrice, contre toute attente, prenait la tête des opérations.

- Tu peux enfin me dire ce que je fais ici, chez elle, Patrice? lança Christine tout de go, avec sa voix de colère froide.

- Ne la traite pas comme ça Chris, elle ne le mérite pas.

- Oui, je ne te le fais pas dire. Elle ne le mérite pas.

Sans vraiment savoir ce qu'elle aurait pu ou voulu dire, Anaïs tenta une approche:

- Je suis...

- Toi, ne m'adresse pas la parole! Ça ne te suffisait pas que Paul te tourne autour, il fallait aussi que tu me...Christine s'enhardissait dans sa blessure, elle se retint, ne voulant rien céder à sa dignité.

- Mais enfin, tu n'as qu'à t'en prendre à toi-même. Il t'aime et tu le chasses, lâcha Anaïs dont les larmes commençaient à couler mais qui était bien décidée à défendre elle aussi son honneur. Moi si j'avais quelqu'un qui m'aimait autant que Frédéric, je ne le laisserais pas filer, je ne le repousserais pas sans cesse, quoiqu'il t'ait fait. Car ce n'est pas à cause de moi que tu lui en veux! Tu t'en veux à toi-même de l'aimer et tu en as tellement peur que tu te caches derrière des principes. Mais quelle est sa faute? Est-ce si important d'avoir raison quand c'est au prix de la vie d'un homme?

- en l'occurrence, il ne s'agissait pas d'un homme, répondit sombrement Christine. Ne me parle pas de ce que tu ne connais pas.

Anaïs comprit d'instinct. Elle brandit la lettre de Mathieu.

- Ca a à voir avec ça? Hein? Arthur?

- je m'en vais, dit sèchement Christine qui sentait son cœur se serrer à l'évocation de ce nom chéri qui avait anéantit sa foi en Destaing. Lui, Il lui avait promis de tout faire pour aider le jeune homme contre qui, tous, s'étaient ligués, et lui, il avait voté sa mort avec les autres, sans lui en parler pour qu'elle ne puisse rien faire. C'en était trop. Christine ne voulait pas remuer ces souvenirs douloureux. Tout avait été gâché.

Là, Patrice, la saisit au poignet et avec une fermeté rare, la ramena sur le canapé central, où tous trois étaient maintenant sagement assis. Alors, le vieux Bazin sentit que c'était le moment de se mettre à table.

Un soir, la veille de ce fameux conseil, Arthur était venu l'attendre sur le parking, tard, pour lui parler. Depuis un certain temps, le mentor s'était aperçu que le jeune garçon s'était éloigné. Aussi, l'occasion était trop belle de renouer. Mais lorsqu'il était arrivé, Arthur était dans un état second. les yeux vitreux et hagards, il peinait à marcher. Bazin avait voulu le secourir, il aurait voulu lui parler. Françoise et lui étaient d'accord pour le prendre comme pupille et commencer la procédure, mais Arthur, trop longtemps livré à lui-même de familles d'accueil en foyers, était devenu sauvage et avait commencé à fricoter avec de mauvais garçons. Que pouvait faire l'amour d'un vieil homme contre les mirages que lui procuraient les drogues qui lui permettaient de supporter cette douleur d'être seul au monde? Lui, le prof, n'avait pas su trouver les mots, voilà tout. Bazin pleurait maintenant à chaudes larmes. C'était alors qu'Arthur sourd à ses exhortations, s'était pris de colère. Mais d'une colère noire, presque diabolique. Comme possédé, il avait demandé à Patrice, un peu d'argent, toujours un peu plus, pour ceci ou pour cela. Quand le vieil homme avait compris que ces sommes ne servaient plus depuis longtemps à manger ou à acheter des livres, il avait farouchement refusé de servir à l'autodestruction de son protégé. En un instant, tout bascula. Le jeune homme s'était mis à le rouer de coups, lui, celui qu'il considérait comme son père, sans répit, cherchant à abattre toute résistance dans sa furie. Ils ne se reconnaissaient plus. Arthur n'entendait plus les cris, puis les couinements de Bazin qui suppliait et qui pleurait. Ce dernier s'était laissé tomber, presque inerte contre le sol. Alors seulement, l'adolescent cessa. Il avait pris son porte-feuille. Il avait ce qu'il voulait. Après cela, Patrice ne le reverrait plus jamais vivant.

Cette nuit-là, alerté par les pleurs, car Patrice n'avait pu se relever tout de suite, Frédéric qui rentrait de chez Fournier, l'avait trouvé sur le parking et emmené à l'hôpital. Surtout, il avait accepté de prendre son secret. Le secret de son humiliation, le secret de son cœur brisé. De concert, ils avaient décidé que Frédéric voterait l'exclusion d'Arthur le lendemain afin de l'aider à se prendre en charge et afin de l'éloigner de ses démons. Mais le démon avait gagné.

- Tout le monde croit que c'est pour Pouchard qu'il s'est tué...mais moi...mais moi, je sais...je suis hanté par sa présence à chaque fois que je rentre dans ma salle, chaque jour...je me dis que c'est à cause de moi...Il aura eu trop de remords, il n'a pas su se le pardonner... Pardonnez-vous, mes enfants, je vous prie, pardonnez-vous comme je pardonne à Arthur... je te pardonne, t'entends? Arthur, je te pardonne...

Les derniers mots du récit avaient presque été prononcés dans un cri. A présent le vieil homme sanglotait vraiment, entouré des deux jeunes femmes qui laissaient couler des larmes silencieuses et respectueuses de compassion. Enfin, elles comprenaient tout.

******

Deux jours plus tard, Frédéric, dont la barbe s'était laissé pousser, avait ramené Mathieu chez lui. Sa mère, qui rentrait juste, ne s'était même pas aperçue de la fugue de son fils. Le pauvre Frédéric eut toute les peines du monde à ne pas rester pour le café, tant madame Lavant était heureuse de rencontrer "un ami". Cela n'avait pas été facile de conduire avec une côte fêlée, vestige de son altercation avec Fournier, et un œil au beurre noir, vestige du coup de poing que lui avait asséné le jeune homme, qui, un soir s'était présenté chez lui pour lui faire rendre des comptes. Mathieu, déterminé à connaître la vérité sur le positionnement de Frédéric par rapport à Arthur et peut-être surtout par rapport à mademoiselle Champfleur, s'était montré d'emblée extrêmement agressif. Il n'avait pas envie de jouer les seconds couteaux dans l'histoire et force était constater qu'il était bien plus malin qu'il n'y paraissait. Il avait repéré le trouble d'Anaïs quand Destaing était alentour et ne le supportait plus. On était des adultes. Il fallait se décider. Pour Frédéric, il ne manquait vraiment plus que ça! Devenir malgré lui, le rival d'un gamin! et lui qui ne pensait plus qu'à Chris et à ce salaud de Fournier qui en avait profité... En même temps, il se sentait tout aussi minable et piteux et n'était plus vraiment sûr de valoir mieux...Il avait préféré faire confiance aux dires charitables de La Saint-Vincent, plutôt que d'aller trouver Chris elle-même et lui parler. Et ce lâche de Paul qui n'avait rien avoué avec son petit sourire en coin! N'empêche, ils s'étaient bien amochés tous les deux. En un an, il avait tout fait pour éloigner Christine de lui et aujourd'hui Frédéric ne voyait que trop clair dans son jeu. Le pire, c'était qu'il l'avait aidé lui-même, en partant pour à Cuba et il en payait le prix fort.

En voyant son jeune élève sur le palier, Destaing s'était donc dit qu'après tout, l'expérience de ses échecs pourrait peut-être lui profiter, à lui. Il le fit entrer, l'écouta avec bienveillance et entreprit donc de lui raconter sa piètre expérience de l'amour et de l'amitié. Quand, enfin, et croyant satisfaire son apprenti, il expliqua qu'il n'aimait pas Anaïs, c'est là que le coup était parti. Mathieu s'était excusé tout en le traitant de salaud. Le philosophe ne pouvait que remarquer à quel point ce paradoxe était percutant! La stupeur passée, ils se prirent tous deux à rire de leurs déboires. Frédéric lui offrit une bière. Après tout, on était entre hommes.

Ces palabres devaient durer trois jours. Ce n'était pas parce qu'il était suspendu que Destaing n'aurait pas le droit de professer.

Après la restitution de l'enfant prodigue à sa mère. Quelle ne fut pas la surprise de Frédéric en rentrant chez lui! Christine l'attendait, un verre de vin rouge à la main, elle faisait tinter des clefs.

"- Tu es parti si vite pour l'Amérique, que je n'ai jamais eu le temps de te les rendre.

Un sourire taquin redessinait les lèvres de la jeune femme. En s'approchant, il lui dit, ému:

- Plus la peine, garde-les."

CHAPITRE VIII : APPRENDRE SES LECONS.

La publication des résultats du Bac était toujours un moment extraordinaire d'ébullition dans la vie d'un lycée. La Saint Vincent s'était chargée de l'affichage des noms et, pour l'occasion, des panneaux avaient été alignés le long de la façade externe de l'établissement. Vraiment, elle ne voyait plus le bout de l'alphabet... et trépignait d'impatience. Dans une heure, à l'ouverture du portail, ce serait la ruée! Malgré l'existence des réseaux sociaux, les résultats aux examens attiraient encore beaucoup le public, les élèves, les parents, les amis, les curieux... et la presse! c'était une de rares expériences que l'on voulait encore vivre collectivement. Comme partout, ce serait un spectacle de larmes et de joie. Comme partout, des cris hystériques retentiraient dans la cour. Comme partout, on resterait encore un peu à traîner, comme si on ne pouvait pas se résoudre à quitter le nid. Jocelyne sourit. Au fond, on venait se voir réussir, mais aussi pour voir échouer les autres... A Marivaux, le cru de l'année était exceptionnel et l'adjointe en avait justement profité pour organiser "une petite dégustation" qui célèbrerait  les meilleurs, les candidats "millésimés". Une estrade avait été montée la veille,  Jocelyne avait mis son plus beau tailleur, ses bijoux étaient encore plus clinquants que d'habitude, la presse allait venir, ah ça, Paul Fournier n'aurait pas la vedette aujourd'hui! Ce soir, à l'apéritif, elle allait enfin, aux yeux de tous, récolter les fruits de son travail. Le buffet de remise des diplômes était déjà prêt pour les quelques lauréats qu'elle avait scrupuleusement sélectionnés selon leurs résultats. Elle goûta un amuse-gueule, pour contrôler que tout était comme prévu, se passa une langue gourmande sur les lèvres. Cela lui avait décidément ouvert l'appétit.

****

Bravant la cohue, Madame Lavant s'était jetée dans la foule, amassée devant les grilles qui manquaient de s'effondrer devant les poussées de la foule. Malheureusement pour elle, ses estimations étaient fausses, et, s'étant précipitée au hasard de la mêlée, elle s'était retrouvée devant le panneau des noms en "H". Telle une truite luttant pour sa progéniture, il lui fallait donc remonter à contre-courant pour arriver jusqu'à son patronyme et voir, de ses yeux, si son chérubin était enfin admis. En se retournant un instant pour voir si Mathieu la suivait, elle avait perdu encore quelques mètres, emportée en arrière. Il n'avait rien voulu lui dire après les épreuves et par superstition, elle n'insista pas pour savoir. Mais ce dont elle était sûr, c'est que pour son bac L, la littérature et la philosophie comptaient pour beaucoup dans l'obtention de ce précieux graal, et Mathieu n'avait révisé la seconde matière qu'à la toute dernière minute, aidé par  M. Destaing qui était venu tous les jours le faire rattraper. Si cette Mère Courage s'était ainsi lancée au milieu de cette jungle de jeunesse, si elle subissait sans rien dire les coups de coudes perdus, si elle acceptait de se faire marcher sur les pieds sans se formaliser, si elle souffrait les regards moqueurs qui interrogeaient son âge comme une incongruité, c'est qu'elle savait qu'elle et son fils étaient revenus de loin.

Après la mort tragique du pauvre Arthur, Madame Lavant était restée impuissante face au chagrin de Mathieu qui avait perdu son meilleur ami. L'adolescent s'était muré dans le silence et avait peu à peu décroché d'un système qui le dégoûtait et auquel il avait l'impression de participer d'une manière ou d'une autre. Au début, la mère avait pensé que cela passerait, qu'il ne s'agissait que de la fameuse "crise", mais les notes avaient brutalement dégringolé, l'enfant souriait de moins en moins et même elle l'avait pris à fumer. Secrètement et sans le juger, car son cœur était trop tendre, Madame Lavant nourrissait une angoisse profonde de voir son enfant se mettre dans les pas d'Arthur, elle avait parfois l'impression que pour mieux comprendre son ami, Mathieu voulait être "comme lui". Sur les instances de ses amies, elle se mit donc à sévir malgré elle ce qui ne fit qu'envenimer la situation et rendre Mathieu plus amer. Mais en réalité, ce n'était pas de vouloir être "comme Arthur" dont Mathieu souffrait, c'était qu'on veuille qu'il le remplace. A la mort de celui-ci, il était devenu le premier à la place du premier. Tous guettaient ses faits et gestes pour savoir s'il allait prendre la relève, en quelque sorte, "en mieux"... Au fond, en abandonnant peu à peu, Mathieu revendiquait son droit à être lui-même. Sans Arthur. Avec désespoir. C'était ce qu'avait fini par comprendre Madame Balman, et il avait fallu le déscolariser pour un an puis rattraper le temps perdu. Grâce à l'intercession de cette dernière auprès du Proviseur, Mathieu avait pu réintégrer le lycée et maintenant, nous en étions là. Il serait bachelier!

Soudain, les yeux de Madame Lavant s'humectèrent de larmes. Son fils était reçu. Mention très bien. Félicitations du jury.

****

Mathieu était resté au loin et observait, tendrement amusé, la ténacité de sa mère qui se débattait avec ses camarades pour se frayer un chemin. Puis, elle avait disparu, happée par la foule qui ne cessait de grossir. C'est drôle, il se demandait pourquoi les gens restaient là, devant leurs noms comme s'ils les voyaient écrits pour la première fois et n'en croyaient pas leurs yeux. Lui, il n'était pas inquiet pour son bac, et à présent, il savait qui il était ou du moins qui il voudrait être. Soudain, une main amicale vint lui tapoter l'épaule. Il se retourna et vit le visage radieux d'Anaïs qui lui souriait.

- Alors ? tu es content? demanda-t-elle sans vraiment attendre de réponse car elle avait su les résultats en exclusivité.

- Oui, de t'avoir rencontrée, répondit-il si simplement qu'Anaïs ne crut pas utile à présent de relever le tutoiement dont il l'honorait. Elle ne rougit pas, elle était fière.

- Tu seras là ce soir?

A l'expression de surprise que se peignait sur le visage du jeune homme, elle comprit tout de suite avec amusement que Mathieu n'avait même pas pris la peine d'aller consulter les résultats. Elle renchérit:

- Tu sais bien, il y a un pot offert par le lycée pour fêter la fin de l'année et les meilleurs bacheliers...dont tu fais partie!

Elle parut heureuse de lui annoncer son admission, mais plus heureuse encore de pouvoir l'inviter. Après tout, cela serait peut-être la dernière fois qu'ils pourraient se retrouver? Mais Mathieu ne cilla pas. Quelque chose avait changé en lui, il avait grandi. Anaïs comprit qu'il ne viendrait pas. Jamais. Ils se regardaient en silence, tous les deux, comme drapés dans le sentiment de leurs amours contrariées. C'était comme l'autre fois, dans la salle de classe, quand ils s'étaient pris la main. Anaïs se sentait enveloppée dans une bulle, mais aujourd'hui, ils ne se cachaient plus, ils osaient se voir comme pour la première fois. La seule fois. Anaïs n'insista pas. Les cris alentours reprirent le dessus et on ne put distinguer ce qu'ils se dirent dans le vacarme du monde. Insensiblement, il avait fait un pas en arrière, déjà, il était prêt à la quitter, un instant encore, il la regarda si intensément qu'ils crurent se toucher.

Anaïs resta encore un peu à observer Mathieu parti à la recherche de sa mère, d'un pas tranquille et nonchalant. Un instant, Mélissa, se jeta sur lui pour le féliciter à grands renforts de minauderies mais cela ne prenait plus, si tant est que cela ait jamais pris. Après ce qu'elle avait fait, Mathieu n'avait pu lui pardonner d'être l'auteure de la lettre anonyme qui accusait Anaïs. Jalouse, elle n'avait pu supporter son indifférence et, depuis leur nuit à Bruxelles, elle souffrait pour la première fois les affres de l'amour. Jamais encore, un garçon ne l'avait ainsi délaissée. La naissance de ces sentiments inconnus lui avait fait perdre la tête et elle avait agi sans réfléchir. la vengeance n'avait pas apaisé ses tourments comme elle l'aurait cru. Loin s'en faut, elle l'aimait plus que jamais. Son erreur avait donc été rédhibitoire. Ainsi, le sourire douloureux de Mélissa sembla se figer au milieu d'une phrase quand Mathieu l'ignora royalement en passant devant elle.

Au loin, la voix de madame Lavant appelait son fils, triomphante:

-- Tu l'as eu! Tu l'as eu!

Mathieu enveloppa sa mère de son bras avec bienveillance, il était heureux d'avoir pu enfin combler cette femme sacrifiée et relever les déceptions de son existence. La petite dame sautait de joie. Le jeune homme repensait aux leçons de son maître sur ce que devait être "la femme d'une vie". Anaïs sut qu'elle se transformait en souvenir.

****

Des explosifs avaient été placés un peu partout. Une semaine avant le démarrage des épreuves du bac, les travaux de réfection du bâtiment H devaient être entamés afin que l'on trouve des locaux flambants neufs à la rentrée prochaine. C'était le grand projet de La Saint-Vincent. Sa vie! Son œuvre! Tous les budgets y passeraient, mais il fallait écrire une nouvelle page de l'histoire du lycée! Le pauvre Bazin avait été sommé de trier toutes ses affaires. Des archives vieilles de trente ans! On ne lui laissait pas le temps d'y voir clair. Il fallait faire vite, sinon, c'était la benne, impitoyable... Depuis une semaine, le vieil homme avait des airs de Noé.

Le dernier jour, il y était retourné, comme ça, une dernière fois. La salle de latin allait être engloutie pour toujours, et il se tenait là, debout au milieu d'une pièce vide où on n'avait laissé que des chaises défectueuses ou cassées. Il se remémorait les places, les rangs, avec les noms de ses élèves favoris. A droite, tout au bout, dans son angle mort, car le garnement était malin, il revoyait le jeune Arthur qui lui souriait et lui demandait une traduction dans son Gaffiot ouvert. Alors le maître s'approcha de l'emplacement d'un bureau imaginaire, il se pencha pour ramasser par terre une miette de craie oubliée et commença à tracer péniblement au tableau: "Qu'y a-t-il de meilleur, ou qu'y a-t-il de plus beau, que d'être bon et de faire le bien ?" (à écrire en latin!!!) Quand il se retourna pour voir si ses élèves avaient compris ou s'ils chahutaient, le vieux Bazin ne rencontra que le murmure du vent qui glissait à travers les vitrages brisés et vandalisés. Arthur n'était plus là. La poussière qui virevoltait lui donna des larmes. Au milieu de ces futures décombres, Bazin se sentait lui-même devenir ruine.

Puis, il serra sa chère Françoise, là, posée sur son cœur, et sentit ce dernier battre une chamade un peu détraquée. Il se sourit à lui-même. Il n'y en aurait plus pour longtemps. Avant que tout ne soit détruit, il voulait se rassurer. Oui, il avait eu les meilleures années de sa vie, ici, dans le bâtiment H. Quand tout se serait écroulé, il resterait peut-être encore les piliers, "comme sur l'Acropole" se dit-il. Puis, il prit sa vieille serviette au cuir tanné par les années et quitta la salle du couloir H03 d'un pas plus traînant encore que de coutume.

L'alarme venait de sonner l'évacuation. Il fallait faire place nette ou être vidé.

*****

Au loin, parmi la foule des collègues qui se ruaient sur le buffet, Anaïs reconnut Frédéric et réussit à se frayer un chemin jusqu'à lui. Il la salua chaleureusement et lui demanda, espiègle, de lui tenir compagnie parmi la faune de sauvages qui l'entouraient. Elle accepta volontiers de le défendre d'éventuels parents d'élèves mécontents ou d'élèves hystériques issues de son fan club. En effet, à cause de la cérémonie fomentée par La Saint Vincent, le pot de fin d'année rassemblait alors une population plus variée qui dépassait largement le petit monde de l'éducation. Pour admirer les petits prodiges sur scène et écouter leurs remerciements, même la télévision locale s'était déplacée. Paul Fournier donnait justement une interview. Tout cela promettait d'être ennuyeux à mourir! Il ne restait plus qu'à boire et à manger sur fond de larsen et de discours empruntés diffusés à plein volume:

- J'appelle mademoiselle Jeanne Brisand, Bac S, 16,8 de moyenne! La Saint-Vincent était tout sourire et accueillait ses ouailles avec une affection maternelle, presque. Du fond de la salle, les "blouses blanches" applaudissaient à tout rompre à l'intitulé de la section, chaque fois qu'un de leurs disciples se faisait distinguer.

- J'appelle mademoiselle Séverine Haupin, Bac S, 17,2 de moyenne! Cette fois, Pouchard avait même autorisé ses sbires à siffler, tant la jeune fille qui montait sur scène avait fait honneur.

Soudain, Frédéric et Anaïs virent arriver Christine qui slalomait avec difficultés parmi les convives. Elle était un peu échevelée, et encombrée par le casque de moto qu'elle tenait à la main et un énorme sac qu'elle portait en bandoulière. Destaing se proposa immédiatement de la secourir. Ils se regardèrent avec franchise et...appétit. De sa main libre, Frédéric replaça une mèche rebelle de Christine derrière son oreille, et celle-ci se laissait faire de façon touchante. L'animal sauvage pouvait donc être apprivoisé. Cela lui allait bien. Aucune de leurs attitudes n'étaient appuyées, ils agissaient enfin le plus naturellement du monde, enfin fidèles à eux-mêmes. Ils avaient débusqué au fond d'eux-mêmes l'amour qu'ils se portaient, bien décidés à ne plus le lâcher, c'est pourquoi Christine avait annoncé qu'elle suivait Frédéric au Canada, là où Fournier l'avait envoyé. Ils partiraient le soir même faire les repérages de leur nouvelle vie. A cette annonce, Anaïs ne peut s'empêcher de jeter un œil sur la scène où se passaient les festivités. Fournier se tenait droit comme un i, solennel et élégant, lointain. Etait-il au courant? Excitée par ce scoop, Anaïs s'apprêtait à les féliciter, mais d'autres félicitations l'interrompirent dans son élan:

- Enfin, j'appelle Monsieur Mathieu Lavant, Bac L, 17 de moyenne!

Evidemment, personne ne se manifesta. Jocelyne reprit plus fort:

- J'appelle Monsieur Lavant Mathieu?

L'adjointe plongeait dans ses fiches pour vérifier qu'elle ne s'était pas trompée. Elle répéta dans le désordre et visiblement contrariée qu'un vulgaire jeunot ait pu décider de snober sa soirée:

- Bac L, Mathieu? 17?

Alors dans un éclair de complicité, Anaïs, Christine et Destaing se mirent à applaudir l'absence de Mathieu. Peu à peu, passé le moment de surprise, quelques élèves et puis les parents se joignirent à eux. Enfin, ce fut un concert de claquement et de sifflements. Frédéric était monté sur une table et chauffait la salle en faisant le pitre. Anaïs et Christine trinquaient à tout va. Débordée, La Saint-Vincent, se vit alors dans l'obligation de reprendre le contrôle, avant que ses factieux ne fassent capoter son plan de communication. Au micro, elle se racla la gorge et annonça en gloussant sur un larsen assourdissant:

- S'il vous plaît? il me reste quelque chose d'important à vous annoncer pour la vie du lycée. C'est que je suis très heureuse et très fière de vous dire que L'Académie m'a confiée une nouvelle mission: Je serai la nouvelle proviseure de Marivaux à la rentrée prochaine!

Un silence de mort accueillit la nouvelle. Comme à son habitude, La Saint-Vincent prit ces réactions de réserve pour de l'approbation sans borne. Elle se mit à sourire et à saluer la salle comme une petite starlette, sans voir que les caméras et les journalistes s'étaient déjà jetés sur Paul, qui leur répondait d'un air sobre, malgré une stupeur profonde qu'il ne pouvait dissimuler, à Anaïs par exemple.

Etre sous les feux des projecteur? Jocelyne avait voulu faire un coup. C'était encore raté.

******

Le bureau ne lui appartenait déjà plus. Au mur, des reproductions de nature mortes et de scène de chasses royales avaient remplacé les photos jaunies par la surexposition qui rappelaient les différentes promotions d'enseignants qui étaient passées par Marivaux. Les cadres survivants gisaient à terre dans des cartons prêts à être remisés après le passage des agents de service qui débarrasseraient avant l'arrivée du nouveau chef. Çà et là on voyait les corbeilles déborder de dossiers obsolètes, et sur la table de réunion, un monticule de paperasses qui manquait de s'effondrer, attendait d'être traité. C'était dans ce tas de feuilles diverses que Paul chercha un moment ce qui concernait Anaïs. Celle-ci patientait tranquillement et était revenue exprès de vacances après le message inopiné de la secrétaire qui la convoquait instamment de se présenter au bahut, comme ça, en plein milieu du mois de Juillet.

Ainsi, en revenant sur le parking désert, au volant de sa toute nouvelle voiture, héritée de Destaing, Anaïs eut le cœur serré d'émotion. Elle revit la dernière soirée où Christine et lui avaient enfourché la moto et avaient disparu en un éclair, en direction de l'aéroport, pour saisir leur liberté. Son collègue, après un regard rapide vers sa complice, lui avait alors tendu les clefs avec un sourire badin, en se grattant la tête:

- Je n'en aurais plus besoin maintenant. Tu ne pourras pas toujours rouler avec ton tacot. Prends-la et, cette fois, trouve quelqu'un de bien pour te la réparer.

Les trois amis éclatèrent de rire. C'était la dernière fois qu'Anaïs l'avait vu faire son geste. Le geste de Frédéric.

Puis elle avait traversé la cour, saluant quelques ouvriers inconnus du chantier qui avait commencé à reconstruire sur les ruines du bâtiment H. Il fallait éviter les graviers qui lui entraient dans les sandales, faire attention aux engins qui reculaient à l'aveugle, il fallait faire vite, tout effacer, dans un bruit assourdissant de marteau piqueur. Là où elle se trouvait à présent, elle tentait de se recomposer un silence solennel. L'occasion s'y prêtait, elle n'avait pas revu Paul Fournier, depuis le soir de sa destitution.

- Ah...Anaïs Champfleur...j'ai trouvé.

C'était la première fois qu'il disait son prénom. Il arborait un feuillet administratif, déplié et corné, et le tendit à la jeune femme qui était si frappée de le voir presque accessible qu'elle ne le prit d'abord pas. C'était l'été. Il avait donc laissé tomber sa veste de costume et portait simplement une chemise blanche aux manches négligemment retournées. Quelques boutons étaient défaits, laissant entrevoir, le début d'un torse viril, qui, pourtant, ne cherchait plus tant à en imposer. Parfois, un drôle de rictus involontaire passait sur son visage et Anaïs pensa que c'était une sorte de tristesse. Visiblement, Paul était marqué mais même sans les attributs du pouvoir, il conservait sa prestance et sa capacité à dominer. Cela, elle le sentait, ou plutôt, il lui faisait sentir... Il faisait chaud, mais ils n'ouvriraient pas les fenêtres. Sinon, comment auraient-ils pu jauger du silence qui les tenait? Il lui avait demandé si elle ne voulait pas s'asseoir. Mais cette fois, elle voulait rester debout. Alors, il la toisa et la vit telle qu'elle était, sans son costume guindé de professeure, dans une robe courte et légère dont le décolleté estival laissait apparaître le papillon tatoué sous la clavicule, prêt à s'envoler.

- Quelque chose est donc sorti de la chrysalide...murmura-t-il.

- J'ai eu de bons maîtres, rétorqua-t-elle. A ce mot, elle crut voir reparaître le rictus de douleur. Quelque chose le tordait dans l'évocation du souvenir de Christine et de Destaing. Etait-ce l'orgueil, le remords ou le cœur? Dans le doute, Anaïs eut mal pour lui et lui demanda, comme pour changer de sujet, comme pour changer de tristesse:

- J'ai entendu dire que vous partiez en Auvergne? Madame de Saint-Vincent a été bien habile pour vous évincer ainsi, en manœuvrant en secret. Je crains beaucoup pour Marivaux sous sa direction. Je...je regrette que vous partiez.

Paul eut un sourire devant la tentative balbutiante de la jeune fille pour le divertir de la seule perte qui lui importait vraiment, et que pas un d'eux deux n'oserait nommer. Il se contenta de répondre avec lucidité:

- Elle a eu un bon maître...

Puis, il reprit:

- alors? Ça ne vous intéresse pas de savoir? et il lui montrait toujours la feuille posée sur le bureau, entre eux deux.

C'était l'avis de titularisation définitive d'Anaïs. Elle ne serait plus stagiaire, mais professeure. Alors, une grande émotion la saisit. Dans son appréciation, Bazin, son tuteur, avait été élogieux et elle en éprouvait une immense reconnaissance. La joie qui se peignait sur son visage la rendait plus belle que jamais. Soudain, toute sa jeunesse et toute sa fraîcheur avaient éclaté aux yeux de Fournier, qui, se sentait presque pour la première fois depuis longtemps, plus petit. Encore une fois, Anaïs remarqua ce mouvement de Paul qui prenait peu à peu conscience qu'il n'était plus qu'un homme comme les autres. "Un homme comme il y en a tant", pensa la jeune femme.

- Pourquoi ne pas me l'avoir envoyé par courrier? demanda-t-elle soudain à Paul en le regardant droit dans les yeux.

- Je ne sais pas trop. Je crois que je voulais vous revoir, Mademoiselle Champfleur, un regret peut-être...dit-il dans un demi-sourire.

- c'est toujours mieux qu'un remords, répondit-elle.

- pas sûr... dit-il d'une voix sourde où la provocation cédait à la mélancolie. Ainsi, le magnétisme de Paul était devenu plus humain mais pas moins troublant. Puis, regardant Anaïs rougir une dernière fois, il lui réclama à nouveau la feuille et visa officiellement l'arrêté en le repliant soigneusement en quatre.

- Anaïs, là où vous serez muté, ce ne sera pas facile...dit-il pour clore l'entretien.

Il ne restait plus qu'à se serrer la main. Ce qu'ils firent. Longtemps.

[1] "ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles."

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