Les heures d'après

olivier-f-thomas

Les heures d’après

Sentir la fatigue qui tombe d’un seul coup, comme un coup de marteau qui vous envoie au tapis. Vite rentrer se mettre au chaud, secouer le parapluie et le mettre dans la baignoire. Soigneusement ranger la preuve de dépôt de la lettre recommandée et s’asseoir sur le fauteuil du bureau. Regarder les gouttes s’écraser sur les vitres, se demander si c’est un bon présage. Laisser venir les interrogations sur le contenu du mot « demain ». Se souvenir des fois précédentes. Avoir été déçu à chaque fois et conserver l’espoir intact. Surfer un peu sur la toile, pour se changer les idées… Eviter les sites littéraires, comme par hasard. Savoir qu’il va falloir de la patience. Attendre un coup de fil, un e-mail, une lettre laconique dans la boîte aux lettres. Sentir qu’il pleuvra aussi, ce jour-là. Avoir conscience qu’il faudra du temps, qu'il faudra des nerfs. 

Dans le premier temps, ne ressentir que de la fatigue. Après un mois et demi de rupture avec le reste du monde, laisser le corps s’effondrer dans un coin. Laisser les nerfs disjoncter à leur guise. Revenir progressivement à l’air libre, par paliers… Commencer par répondre à tous les messages qu’on a laissé en plan depuis 45 jours. Tenter de se faire pardonner auprès de tous ceux qu’on a laissé en plan depuis 45 jours… Faire un brin de ménage, dans la foulée. Aérer, jeter, nettoyer le disque dur, vider les cendriers, froisser du papier, déchirer les feuilles et les mettre à la poubelle. Refaire le lit aussi. Changer les draps, comme pour annoncer une nouvelle période. Mettre le linge sale dans le panier. S’arrêter. Regarder la pluie. La regarder mieux. 

Armoire à pharmacie. Prendre enfin les aspirines que l’on se refusait. Passer prendre un verre d’eau dans la cuisine. Jeter les canettes d’Eristoff Ice, jeter les bouteilles de Despé, jeter tous ces instruments de migraine nécessaire. Vider les fonds de verres dans l’évier. Bien insister sur l’eau chaude. Tenter de réapprendre au corps à dormir, tenter de faire rentrer de force de l’air dans les poumons. Ouvrir les volets, ouvrir les fenêtres en dépit du froid. Affronter le ciel gris et la pluie glacée qui dégringole dans les rues. Affronter les gens qui marchent dans les rues. Comprendre qu’ils sont aussi vivants que moi. Accepter le mouvement. Intégrer une à une chaque nouvelle parcelle de réalité dans mon champ de vision. Voir les choses. Croire en les choses. Vivre les choses.  

Aller chercher le courrier dans la boîte aux lettres. Se sentir vivant. Regarder l’heure qui tourne et le jour qui tombe. Essayer de manger. Ouvrir des légumes surgelés, les regarder, les mettre dans la poêle. Ne pas avoir faim, finalement. Ne pas allumer le feu. Attendre que quelque chose se passe. Attendre que les mains cessent de trembler sous l’effet du froid et des nerfs en déroute. N’avoir envie de rien. Rechercher la chaleur. Faire bouillir de l’eau et mettre les mains devant la casserole. Regarder dehors, regarder la pluie. Chasser les associations d’idées. Chasser les idées. Chasser les envies de mettre les sensations en mots. Trembler encore. Se dire qu’on a de la chance de vivre toutes ces choses que les autres ne vivent pas. Ne pas y croire. Trembler encore. Trembler encore.

 

Regarder le calendrier et pointer du doigt la date de réponse prévue. Regarder la pluie. Se demander comment seront les gouttes, ce jour-là. Y croire, ne pas y croire, tout dépend des secondes qui s’écoulent. Avoir envie de parler à quelqu’un, même à cette heure-ci. Tenter d’avoir sommeil, chercher à comprendre pourquoi on ne parvient pas à s’endormir en dépit de la fatigue intense qui secoue le corps. Se sentir bien, se sentir mal. Regarder une connerie à la télé pour trouver le sommeil. Eviter là aussi les émissions littéraire. Fermer les yeux et s’imaginer recevoir la lettre, celle qui dit « oui », celle qui dit « non ». Ne pas penser à celle qui dit « peut-être ». Vouloir changer de vie, vouloir passer à autre chose. Se sentir piteux dans sa fierté, se trouver trop délirant dans ses envies.

Focaliser ses derniers instants de conscience sur les lendemains qui s’annoncent. Penser à l’attente fébrile devant la boîte aux lettres. Penser à toutes les fois où on regardera la météo en espérant qu’il pleuve. Penser à toutes les sorties que l’on fera avec le téléphone bien rechargé et bien allumé. Penser aux accès de frustration rageuse quand l’écran affichera « pas de nouveaux messages ». Essayer de se détacher sans y parvenir, essayer de penser à autre chose, bien sûr en vain. Jouer l’indifférence, mais pas trop de peur d’influencer le destin. Y croire en silence, en dépit de tout. Sentir la fatigue qui ne s’en va pas. Regretter les phrases lourdes et les mots en trop. Se dire qu’on aurait pu tourner les choses différemment. Avoir envie.. Guetter la pluie. Ressentir à l’avance le poids des gouttes sur le visage en décachetant l’enveloppe de réponse. Se dire que ça valait la peine d’aller jusque là. Fermer les yeux. Laisser les images glisser. Espérer. Dormir. Ne pas rêver trop fort.

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