Les murs chuchoteurs : Chapitre Quatre.

Cheshire Grin

L'asile.

Huit heures moins dix. Je suis devant l'office du Shérif et je ne sais pas pourquoi mais j'ai la vague impression qu'il va être en retard ! Il a sûrement pas du entendre son réveil, il décuve peut-être de la bouteille ou les plusieurs bouteilles qu'il s'est enfilé hier, ou alors, c'est dans son caractère mais je suis persuadé que c'est une combinaison des trois facteurs.
Il fait froid et sombre ce matin, pas étonnant pour un mois de novembre. Heureusement, pour l'instant, il ne pleut pas. Puis il y a ce brouillard aussi, on ne voit rien à plus de trois mètres ! Je commence sérieusement à me dire que mon boss doit me détester. Bon, je vais me griller une cigarette avant que Rosco arrive. Je sors mon paquet qui est encore un humide d'hier, j'en sors une et je l'allume. Plus que quatre clopes. Je tire sur la cigarette et recrache la fumée. Cette image du flic en imper qui fume dans un bâtiment me fait penser à un vieux comics à la Sin City sauf qu'ici, il n'y a pas âme qui vive.

Je sors ma vieille montre à gousset et je regarde l'heure. Bon, Rosco est en retard. Il est huit heures dix. J'avais raison, je lui demanderai si c'était le réveil ou s'il a décuvé. Je savais que j'aurais dû louer une voiture et ne pas lui faire confiance.
Je vais encore attendre un peu avant d'appeler un taxi … S'il y en a ! Bon, encore une clope ? Ouais, je n'ai que ça à faire de toute façon. Je ne veux pas rentrer dans l'office, les flics n'ont que peu d'intérêts pour moi. J'aperçois deux phares dans le brouillard, est-ce Rosco ? La voiture se gare à ma hauteur et le conducteur descend la vitre passager :

« - Inspecteur Barthélemy ?
- Oui, qui voulez-vous que ce soit Shérif ? Vous êtes en retard de vingt-cinq minutes.
- Montez, on en parlera en chemin. »

Je monte dans la voiture blanche du Shérif et on démarre. L'intérieur est à son image : des verres en cartons vides et écrasés un peu partout, des mégots de cigarettes dans le cendrier, des balles de 9mm dans la boite à gant ouverte, une odeur de whisky assez prononcée, a-t-il bu ce matin, c'est ses vêtements ou bien il boit dans sa voiture ? En bref, la voiture est tout comme lui, désordonnée et sale. J'engage la conversation :

«  - Dites-moi, pourquoi vous êtes en retard Shérif ?
-Ben … Ce matin je n'ai pas entendu le réveil, ma femme ne m'a pas réveillée en pensant que je ne travaillais pas comme on est samedi et d'habitude je prends ma journée pour m'occuper de ma fille. »

Qui avait raison pour le réveil ?

- D'accord et hier, vous n'avez pas eu trop de mal à rentrer ?
- Comment vous expliquez ... Je me suis fait conduire par mon adjoint parce que je n'étais plus vraiment en état de conduire...
- J'avais remarqué ça !
- Excusez-moi pour ce retard, j'a...
- Ouais, je comprends. Hier c'était la fin de journée, il ne s'est rien passé durant votre service donc vous vous êtes servi un verre de bourbon comme d'habitude, puis deux, puis trois, … Et après vous vous êtes dit : Oh mais pourquoi ne pas finir la bouteille ? Je me trompe ?
- Non vous …
- Ca a dû être dur à admettre non ? Allez, dites-moi Shérif, de vous à moi, vous pouvez me le dire ?
- Je ne vous suis plus là, de quoi parlez-vous ?
- Je parle de votre alcoolisme. Vous avez vécu un événement traumatisant qui fait que vous buvez pour oublier. Alors, c'est qui ? Votre femme ? Un collègue ? Un de vos enfants ? Une scène de crime ?
- Mais … Comment vous pouvez ? Vous avez lu mon dossier ?
- Non Shérif, je suis profiler. Vous savez ce que s'est ? C'est quelqu'un qui étudie les comportements des individus pour savoir pourquoi ils agissent de la sorte et établir un profil psychologique. Alors, il s'est passé quoi ?
-  Mais pourquoi vous le faites sur moi ?
- Parce que j'apprends à vous connaître.
- Bon … C'était il y a dix ans. Il y a eu une prise d'otages dans le centre commercial. C'était un groupe de jeunes délinquants connus des services depuis quelques années mais que pour des crimes mineurs comme des vols ou vente de stupéfiants. J'étais Shérif depuis un an quand c'est arrivé. J'ai envoyé cinq voitures sur place avec mes meilleurs hommes et moi-même. Mon coéquipier de l'époque s'appelait Jonathan. Au moment de lancer l'assaut, je n'ai pas mesuré la dangerosité de la situation. Les jeunes étaient armés de fusils d'assaut semi-automatique. Jonathan a ouvert le feu le premier blessant l'un deux à la jambe avant de se prendre une balle dans le front. Il s'est écroulé juste à côté de moi. J'avais son sang sur mon uniforme et ma figure. Cet événement m'a traumatisé...
- Je comprends mieux, la plupart des flics qui perdent un collègue en mission sombrent dans l'alcoolisme. »

Je pouvais sentir la peine mais aussi la rage dans les propos de Rosco. Sale histoire en tout cas. Je comprends mieux son désordre.

« - Dites-moi Shérif, on est loin de Wall Whisperer ?
- On devrait y arriver dans dix minutes.
- D'accord, merci. »

Je n'ai jamais été fan des asiles psychiatriques, on raconte beaucoup de choses sur leur sujet comme des corps brûlés dans le four de la chaudière, des expériences sur des patients, des meurtres, … Enfin bref, je suis sûr que toutes ces histoires ne sont que des « on dit ».
Nous traversons une grande forêt de pins, le brouillard est si dense que l'on peut à peine voir le tronc des premiers pins. Rosco me montre du doigt quelque chose devant. C'est une grille, elle est en fer forgée et elle est immense, tout comme les murs la tenant.

Nous sommes arrivé à Wall Whisperer, tout le monde descend et retient son souffle.

Je me sors de la voiture et me dirige vers l'interphone à côté de la grille. J'enfonce le bouton, un bip sourd et long retenti par intermittence. Le bip s'arrête net et une voix rauque commence à parler :

« Bienvenue à Wall Whisperer, que voulez-vous ? »

Je réponds :

« Bonjour, je m'appelle Aimé Barthélemy. Je suis inspecteur privé et je suis venu avec le Shérif Rosco Davis pour la disparition de votre patient, Aaron Boone.
- Très bien, je vous ouvre le passage. Avant le 2ème portail, garer votre voiture, le chef de la sécurité va venir vous chercher et suivez ses instructions.
- D'accord merc....

La personne m'a raccroché au nez ! Sympathique comme accueil !

« Shérif Davis, on remonte dans la voiture, ils vont nous ouvrir.
- D'accord, on doit faire quoi d'autre ?
- Avant le deuxième portail, garer vous près du mur, on redescendra et on suivra le chef de la sécurité. Vous le connaissez ?
- Non, je ne le connais pas personnellement. C'est la troisième fois que je viens ici et que pour l'affaire d'Aaron.
- D'accord. »

Le portail s'ouvre alors lentement devant nous. Rosco avance doucement, et arrivé au deuxième portail, il se gare à droite. On descend de la voiture et on se place devant la porte. J'aperçois une ombre se déplacer vers nous, c'est le chef de la sécu. Il nous dit :

« Je suis désolé de vous recevoir dans de telles conditions ! Ca renforce l'image sinistre des HP ! »

A qui le dites-vous...

« Je me présente, je m'appelle Joshua Wrader. Je suis le chef de la sécurité à Wall Whisperer, je serais toujours avec vous durant la visite pour des raisons de sécurités apparentes. Messieurs voici les règles : Il est interdit d'avoir une arme dans l'enceinte de l'asile donc je vais vous demander de me donner votre arme et votre pièce d'identité. Ensuite, éviter de vous retrouver seul avec un patient, souvenez-vous qu'il peut vous tuer. Et la plus importante, ne faites pas attention à ce qu'ils peuvent dire, ils sont fous. »

Rosco défait le revolver de sa ceinture et le tend à Joshua qui est resté de l'autre côté de la grille. Je n'ai pas d'arme sauf si un stylo est considéré comme dangereux ? On lui donne ensuite tous les deux notre insigne de police.

« Bien, Messieurs, j'ouvre le portail. Vous pouvez rentrer. Bienvenue à Wall Whisperer, j'espère que votre visite va se passer pour le mieux. »

Merci, c'est rassurant ça. Bon, étape numéro une, aller dans la chambre de Boone. Il a dû laisser un indice. Il était peut-être perdu mais il était loin d'être stupide. Il n'a plus rien à perdre.

L'asile ressemble à un grand hôpital de briques rouges. Il y a 4 étages, un grenier et sûrement une cave. La disposition est en double L. Entre le bloc central et les deux ailes annexes, il y a un petit parc avec des rosiers. Nous avançons jusqu'à l'entrée principale où nous nous arrêtons un instant. Je demande alors à Joshua :

« Combien y a-t-il portes accédant au bâtiment ?
- Il y en a six au total. Cet asile était un ancien hôpital militaire utilisé pendant la Guerre de Sécession. Il y a même encore le cimetière militaire non loin de la forêt. Niveau accès, vous avez la grande porte qui se trouve derrière moi, sur les milieux des ailes il y en a une coté parc pour chaque aile. une à l'arrière du bâtiment au niveau des cuisines, de l'autre côté de l'aile gauche donnant sur le potager et la dernière se situe dans la chapelle pour accéder au balcon du premier étage. Tout le bâtiment est clôturé d'un mur de 10 mètres de haut avec un mirador à chaque coin. Une vraie forteresse, croyez moi.
- Certes mais il y a quand même un de vos patient qui s'est enfuit, je vous le rappelle.
- Oui mais il ne devait pas être seul, il faut le badge d'un membre du personnel pour se déplacer dans l'asile, il y a des portes à fermeture électrique dans tous les couloirs.
- Vous soupçonnez qu'il y ait quelqu'un de mèche avec Boone ?
- En gros, c'est ça. Le directeur vous expliquera plus en détails ce qu'il s'est passé le soir de sa disparition. Rentrons, il nous attend. »

Cette histoire est plus compliquée que je ne le pensais. Résumons : la famille de Boone a été assassinée, il a été mis dans cet endroit car il a été accusé à tort, quelqu'un l'a aidé à en sortir et depuis, plus rien ? Il y a quelque chose de louche dans tout ça.
On franchit tous les trois la porte principale qui se referme avec un fracas sinistre de film d'horreur. On est rentré chez les fous. On s'échange un regard d'effroi avec Rosco, et on suit Joshua jusqu'au bureau du directeur. Après une bonne dizaine de portes passées, après avoir entendu des cris de tous genre, après avoir vu des gens totalement aliénés, nous voilà devant celle du bureau du directeur. Elle est en chêne noir, avec un judas au plein milieu et une plaque dorée incrustée dans le bois avec marquée dessus ‘'Directeur‘'. Le chef de la sécu frappe alors trois coups sur la porte. Les coups sont secs et sourd. Quelques secondes passent entre le dernier coup et le cliquetis d'ouverture de la porte. Celle-ci s'ouvre et dévoile le directeur des lieux qui nous reçoit avec un grand sourire.

« Bonjour Messieurs, entrez, nous ferons plus ample connaissance à l'intérieur. »

Arrivé dans le bureau, le directeur nous fait nous assoir tous les trois et se présente :

« Bien, je suis le directeur de cet établissement, mais ça vous avez dû le voir sur la porte ! Je m'appelle Wallace Paige. Je dirige cette grande maison depuis plus de dix ans maintenant. Je connais tous nos patients et leurs pathologies. Nous nous trouvons actuellement au milieu du bloc central. C'est le centre névralgique de l'hôpital, tout ce qu'il se passe dans l'établissement passe par ici et mon consentement. Dites-moi, vous venez pour Monsieur Boone ? »

Je regarde Rosco pour savoir s'il va répondre puis finalement je dis :

« Oui, c'est bien cela. Vous avez surement dû déjà croiser le Shérif Davis quand votre prisonnier s'est évadé ?
- Oui je me souviens bien du Shérif. Et c'est un patient, pas un prisonnier.
- C'est la même chose. Enfin bon. Je me présente, Aimé Barthélemy, inspecteur et profiler du bureau d'Investigation des Crimes Majeurs et d'Analyse Comportementale de New York. Le bureau m'a chargé de venir ici pour retrouver Aaron Boone. Je vais commencer par vous poser des questions de routines puis je vous demanderais d'aller dans la chambre du patient.
- D'accord Inspecteur, je vous écoute.
- Premièrement, quand vous avez reçu Monsieur Boone dans votre bureau, comment était-il ? Son comportement, la manière de parler, dites-moi tous les détails qui vous semblent importants. »

Je sors de mon sac mon carnet et mon stylo, je m'apprête à noter.

« Quand Monsieur Boone était stressé, il revenait du poste de police où il a passé une garde à vue et un interrogatoire. Il avait le teint pâle et son regard semblait vide. Il parlait avec une voix cassée et son discourt était décousu. Je lui ai posé des questions basiques pour établir sa fiche patient et pouvoir traiter son cas.
- D'accord quel genre de question ?
- Son nom, son prénom, son âge et lieu de naissance, son poids, la situation familiale même si la sienne était décédée, sa profession, son adresse. Le genre de questions banales que tout médecin pose lors de l'arrivée d'un nouveau patient.
- Bien. Maintenant, comment était Monsieur Boone durant le mois passé dans votre établissement ? Sortait-il de sa chambre, parlait-il avec les autres patients ? Y a-t-il eu des altercations entre lui et d'autres ?
- Monsieur Boone était très discret. Il n'est pas sorti de sa chambre pendant presque deux semaines. Il parlait très rarement avec les autres, il était très réservé. Il fuyait les autres patients parce qu'il disait ‘'ne pas être comme eux ‘'. Je me souviens qu'il y a eu une petite dispute entre Monsieur Boone et un autre patient dans la salle commune. Trois infirmiers sont intervenus mais Monsieur Boone n'a pas bougé, il est resté stoïque face à la situation.
- D'accord comment s'appelle ce patient ?
- Ace Glowner. Il est ici depuis treize ans, il purge une peine de quarante ans pour avoir assassiné sept femmes en leur ouvrant le ventre et en leur mangeant le cœur parce qu'elles refusaient de coucher avec lui. »

Hm, délicieux. J'aime beaucoup le concept !

« Mais croyez-vous que Monsieur Glowner aurait pu en vouloir à Monsieur Boone ?
- Non, pas du tout. Monsieur Glowner s'en est pris à Monsieur Boone car il lui avait pris son fauteuil pendant qu'il était parti au sanitaire. Il a juste fait une remontrance à Monsieur Boone. Deux infirmiers sont arrivés pour le maitrisé et le troisième lui a injecté une dose de sédatif. Ils ont été tous deux reconduit dans leur chambre respective.
- D'accord, pourrais-je m'entretenir avec Monsieur Glowner dans la journée je vous prie ?
- Oui, bien sûr. - Vous rappelez vous du soir de la disparition de Monsieur Boone ? Y a-t-il eu un évènement particulier, des signes d'une évasion ?
- Aaron a disparu durant la soirée du vingt-huit octobre. Comme tous les jeudis, nous projetons un film Disney dans la salle commune pour leur faire plaisir. Ce jour-là, c'était Bambi. »

Très bon choix pour traumatiser des personnes déjà fragiles mentalement. Il continue :

« La salle était assez agitée et excitée de voir ce classique. Aaron était toujours aussi calme. Il s'est assis au premier rang sur la gauche. Tous les résidents étaient présents. Il y avait quinze infirmiers pour les surveiller, Joshua, le Docteur Longford et moi-même. Tout se passait bien au début du film jusqu'au passage de la mort de la mère de Bambi. Le pauvre Monsieur Meeper s'est évanoui et ça a provoqué une grande panique. Glowner a essayé de le faire revenir à lui mais il n'a pas réussi. Un infirmier s'est approché pour faire son travail mais malheureusement pour lui, Glowner s'est énervé et l'a mis K.O en lui frappant fortement le visage. Cet évènement a conduit à une émeute dans la salle. Aaron a dû profiter de l'agitation du moment pour voler un badge et s'enfuir par les cuisines. »

Le rapport d'enquête relate ce fait, les chiens policiers ont réussi à suivre une piste jusqu'au milieu de l'ancien cimetière. Sa disparition datait de la veille quand les policiers sont arrivés sur place. Il avait dû trouver un moyen de sortir de l'enceinte murée et rejoindre la forêt.
Ce que je n'arrive décidément pas à comprendre, c'est le comportement d'Aaron. Tout le monde l'accuse d'un meurtre d'une violence sans égale mais ces mêmes personnes le décrivent comme quelqu'un de discret et calme. Ca ne peut pas coller avec cette image d'assassin avec une hache.

« Merci pour ces informations. Ensuite, qui s'occupait de Monsieur Boone ? J'entends par là tout la liste du personnel ayant eu un lien avec lui direct comme un médecin, un psychologue, un infirmier, …
- Dans le personnel qui s'occupait de ce patient il y avait le Docteur Neith qui était son psychologue qu'il voyait deux fois par jour, le Docteur Longford qui était sa psychiatre. Il la connaissait déjà car elle a un cabinet en ville et elle s'est occupée de lui pendant sa dépression il y a deux ans. Ensuite il y avait un infirmier, qui lui apportait à manger mais il ne faisait que ça, il n'a pas eu de lien direct avec lui.
- Merci, je pourrais aussi m'entretenir avec ces deux docteurs.
- Oui, mais le Docteur Longford n'est pas là aujourd'hui. Elle est partie rendre visite à sa mère à Chicago, elle rentre lundi. »

C'est assez fâcheux qu'elle ne soit pas là. Tant pis, je prendrais contact avec elle dès qu'elle rentrera pour lui poser quelques questions.

« C'est noté, je m'entretiendrais avec elle quand elle sera rentée.
- Entendu inspecteur. Maintenant, voulez-vous que je vous fasse visiter l'établissement ainsi que la chambre de Monsieur Boone ?
- Oui, volontiers. »

Rosco dormait surement vu la tête qu'il a fait quand je lui ai fait une tape du l'épaule. Il a dû récupérer sa nuit de décuve. Joshua, lui, était resté près de la porte pour surveiller les allées et venues dans le couloir pendant tout l'entretient. Paige se lève alors et se dirige vers la porte, nous allons découvrir la chambre de Boone.

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