L'expression de mes yeux

rapiere

L’expression de mes yeux

Je ne peux plus me voir. Littéralement.

Les miroirs ne me renvoient que le vide. Les objets disparaissent quand ils sont proches de moi, comme si ils me fuyaient. Si je veux les voir, je dois m’éloigner.

Vous pensez surement que je suis fou .Peut être avez-vous raison. Peut être  que ma famille a raison, c’est elle qui m’a enfermé ici.

Mais voila le médecin. Pour lui, ma folie est avérée : il n’y a plus d’espoir. Il entre dans ma chambre ;il est résigné, pour lui je suis un cas désespéré. Il parle. Trop.

_ « Aujourd’hui, nous allons parler de vos analyses. Celles ci ne révèlent rien. Nous n’avons donc qu’une seule possibilité. »

_ « Laquelle ? »

_ « Vous mentez. Vous êtes si profondément ancré dans vos mensonges que vous ne pouvez plus vous en sortir. A quand remonte ce besoin de reconnaissance ? A votre enfance ? »

_ « Puisque je vous dis que je ne mens pas ! Quelqu’un peut il comprendre ? Il y a vingt ans que je ne peux plus me voir ! »

_ « Ecoutez, nous pouvons vous aider, il suffit de parler… »

_ « Non ! Laissez moi vous montrer ! »

Il pousse un soupir, celui qu’il me réserve toujours.

_ «Reprenons du début : vous dites que cela a commencé quand ? »

_ « Le 14 février 1985. J’ai emmené ma femme au restaurant. En franchissant la porte, je me suis évanoui… »

_ « Ensuite ? »

_ « Ensuite rien. J’ai rouvert les yeux 3 jours après, à l’hôpital. J’ai porté mes mains à mon visage, j’ai essayé de les regarder mais elles avaient disparues. Je les sentais, je les touchais mais je ne les voyais pas.

_ « Oui, oui ,passons…Et votre femme, comment a-t-elle réagi ? »

_ « Elle a rit. Au début. Et puis, elle a eu peur. Peur de l’homme que j’étais devenu. Je passais mon temps à l’observer, la regarder , la  cerner. Ses mains surtout. Des heures à regarder ses mains, autant à chercher les miennes. Parfois dans la boisson. J’ai perdu mon  boulot, nous nous sommes retrouvés sans rien. Elle est partie. »

_ « Et après ? »

_ « Ma mère a eu vent de cette histoire, elle a organisé un conseil de famille. Tout le monde était présent, même ceux qui ne venaient jamais. Elle m’a écouté parler comme si j’étais un étranger pour elle. Et je me suis retrouvé ici. »

_ « Vous persistez à dire que vous n’avez pas de reflet ? »

_ « Oui. »

_ « Que vous ne vous voyez plus ? »

_ « Oui. »

_ « Que tous les objets qui s’approchent de vous deviennent invisibles ? »

_ « Oui. »

_ « Regardez ce miroir. »

Je le regarde. Je ne vois qu’un homme en blouse blanche, avec un mur derrière lui.

_ « Que voyez vous ? »

_ « Vous. Vous et le mur. »

_ « Assez ! Je reviens dans une heure et d’ici là, j’espère que vous serez plus disposé à reconnaitre vos torts.

Voilà, il est parti. Mais il va revenir. Et tout recommencera. Encore et encore. Tout doit finir.

Où sont mes chaussures ?

Ici. Les lacets y sont encore.

Que va dire le docteur ?

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