L'homme des voeux Bartissol...

daniel-rebelou

Un jour, un jeune gosse, année 56...

   De 53, disons, à fin 66, chacun lapait la tranche du jour de l'Homme des Vœux comme du petit lait, à l'heure du repas sur Luxembourg. Dans la rue d'une ville - genre hurluberlu – un homme abordait Paul, Pierre ou Fredo, tentant de lui fourguer une histoire de son cru abracadabrante. Vous lui renvoyiez la formule magique (« Vous êtes l'homme des vœux Bartissol !!! ») et – plouf ! - dans la poche, les mille et les cents ! Enfin – à deux doigts de se goinfrer le gros lot. Pour la voir venir, la tirelire enviée, force était de produire une capsule prélevée sur une de leur bouteille ou bien se contenter pour verser des larmes de ses globes oculaires. Pour corser l'affaire, plusss t'avais de capsules, plusss tu touchais de fois le montant du pactole. Pas con le procédé !

   La plupart du temps, le bonhomme de la rue n'y avait vu que du feu bazardant des excuses plâtreuses tandis qu'à l'intérieur du poste, une voix trompetait « Car vous, j'en suis sûr, vous le reconnaîtrez !!!» histoire de lui touiller le couteau dans le sang frais. Supplicier ainsi en direct le malheureux - pas de la gnognote ! Les romains n'auraient pas fait mieux. Dans ces cas – fréquents - mes copains d'école disaient que l'homme des vœux « se barre tout seul ». Leur langage codé… Question frissons purs L'homme de Bartissol, c'est Terminator surmultiplié. Un dense potentiel de palpitations qui vous empale devant votre poste, si peu qu'on prenne en ligne de compte l'effarant parcours du survivaliste qu'englobe l'escadrille des présupposés affûtés comme des baïonnettes qu'on aurait plantées chaque vingt centimètres, pour barrer l'accès à la grosse cagnotte.

Court passage en revue :


   Importait de savoir, (ça n'a l'air de rien), déjà qu'il existe l'homme des vœux - et d'une ! (Même pas de TSF : un français sur dix. En fond de jardin, les lieux d'aisance. Et tirée du puits, l'eau courante… Y avait quoi de ça, cinq ans, pas plus ?)

   De deux - dans son histoire, de voir pointer du nez un je ne sais quoi de tarabistouille. (Des exemplaires d'humanité, rien ne les étonne.)

   Trois : D'avoir acheté du Bartissol – hé !?! Une seule capsule sous-entendant un brave effort d'investissement. Même les gros soiffards tapaient pas souvent dans ce rayon haut de gamme genre Marie Brize-Couilles. (Variante à Roulio.)

   Quatrième de liste : Du mari, de l'épouse, de la benjamine ou du premier né, cibler sensément celui qui ira dehors muni du viatique, pesant chaque élément de probabilité suivant des calculs complexes à l'extrême qui rognaient une bonne heure de sommeil. - Le jour dit, détenir les fameuses capsules in the pocket. - S'il vous accostait, pas l'envoyer paître comme c'est le lot fatal de celui qui interpelle un humain quelconque sinon en temps de guerre. - Pas penser recta au loufedingue sorti de l'asile à cent mètres. - Etre assez gonflé pour faucher l'élan du fada du coin - escroc au petit pied, témoin de Jéhovah ou mytho de service - en bramant : « Vous êtes l'homme des vœux !!!» là où d'antan le passant risquait « J'ai déjà donné.» « J'appelle la police ! » « Satan, sors de suite de l'enveloppe corporelle de ce pauvre inconscient !!! »

   - Avoir bien choisi la veste, le blouson d'usage récurrent. N'avoir pas opté, un ou l'autre moment, pour l'attribut vestimentaire d'usage restreint.

   - Pas l'avoir troqué au gré des saisons (Des tas de misérables s'arrachaient les cheveux d'avoir glissé la preuve d'achat dans le veston d'été ou le manteau d'hiver – Je vous jure, je l'ai toujours – TOUJOURS !!! – dans la poche. Et – pan ! - juste cette fois… - Non mais quel couillon !!! il se gratifiait. (Entre « lui » et « lui » une forme de distance s'était établie…)

  Chez les deux millions d'accros de l'émission, c'était des grands « Oh !!! », des « Ahhhh !!! » de déconvenue laissant en suspens la bouchée de rillettes, la lampée de vin blanc ou la pomme noisette. Bien, cela établi, croyez-le ou non, dix bonnes fois l'année, un individu hissait à bout de bras le fameux talisman – Vous êtes l'homme des vœux !!! Vous êtes l'homme des vœux !!! – Zbooiiiiiing ! Zboooiiiiiing ! -, il trépignait.

   Qu'un de ces crânes héros soit assez couillu pour s'enquiller jusqu'en bout de piste ce chemin de croix miné comme un moral de jeune marxiste après que les chars firent intrusion sur Budapest, sans jamais faillir, nous mettait sur le cul – je vois que ces mots pour le dire.

   A peine hors les murs, ainsi qu'une vigie, je balayais la rue en quête de tout individu doté plus ou moins des traits propres au fantomatique accosteur masqué. Dans cette improbable chevauchée intergalactique, un beau jour, je ferre un type violacé qui se lançait à l'abordage de ceux et celles qui venaient mouiller à portée de voix pour leur délivrer un strident message d'amour à la base, et de paix pour moitié dans ses lignes de force dont ce qui m'a paru de graves insuffisances en termes de cohésion du discours verbal ne manqua pas de me tirer l'oreille. L'homme m'inspirait moyen, c'est clair. Mais restait sa voix dont le timbre aigre et gras, à la paille de fer, nourrissait une vague parenté avec celle dans la radio de l'homme.(J'appris tardivement qu'elle caractérise l'accent parigot.)

   Comme poussé au cul par l'espérance folle de remettre en main propre à mon père Roland, du mieux que je peux, je l'entreprends. (Capsule, pas capsule ! – mon père Tout Puissant allait pas manquer de négocier le bout de gras. Sur ce point véniel, je me tourmentais peu.) En route, mauvaise troupe, nous voilà partis. Moi tirant par ci, lui ripant par là. Vaille que vaille, je l'aiguille sur la Rue de Saint-Franc.

   Une fois franchi – demi tour gauche, roulis, tangage - l'abrégé de portail de la maison du père, le suspect, tant bien que mal, gravit nos trois marches. A peine je lui énonce qu'on tient là – qui sait ? - le porte-étendards de chez Bartissol - C'est lui ? Hein, c'est lui ? Qu'est-ce t'en dis, p'pa ?!? - qu'un bref démenti arrose de vomi le coin supérieur droit du palier d'accès. (Pas besoin de tremper le doigt : pas plus de Bartissol que de soupe en sachet…)   

   Ma fine mouche de mère ne requit pas deux semaines pour se ranger à cet avis sage que « ça n'était pas le bon » avant qu'elle ne se lance - ailes grands déployés - dans un plaidoyer liminaire ébouriffant : Le petit n'y a pas vu malice. Il pensait faire bien… Ca n'est qu'un enfant. Lui jette pas la pierre !!! - Pas la moitié d'un pour rattraper l'autre ! renvoya Roland, l'air mais triste de triste. Et remonté comme c'est pas possible. Pas un, je te confirme !!! De la tristesse à l'emportement, il n'y a qu'un battement d'aile, j'ai fait le lien très vite. De l'emportement simple au tremblement de terre. Du tremblement de terre à la guerre des mondes. - Avec vingt, qui sait, j'avais peut-être une chance de pas sacrifier l'intégrité (sic) de ma vie sur terre à engraisser la colonie de dingos spongiformes et parasismiques et que tu m'as… que tu m'as… que tu m'as fait cadeaux ? (Pause de rigueur.) C'est même pas dit. - Tu t'entends parler ? elle a dit ma mère - long râle assourdi. Tu pèses seulement le poids de tes paroles ! J'ose croire que non. Plus bas que terre, il pouvait la mettre mais pas devant les gens, le monde du dehors – pochtron, pas pochtron !

   Alors que j'entamais - plutôt stoïquement- le décompte à rebours de la baffe salutaire réputée tenir lieu de premier acompte provisionnel, Tagada tsoin tsoin ! il a fait mon père. Là, où je crus déceler une rieuse invite à la paix des braves, il a proprement convié son épouse à barrer l'écluse, assignant à date ultérieure les attendus de l'arrêt à venir. * « Là, j'aurai tout vu ! » lâcha ce cri Roland comme ce serait l'oiseau fusant du taillis, qui avait, cela étant, bouclé le tour complet depuis l'année zéro de l'ère gréco-romaine.

   Ensuite, il a eu cette promesse d'ivrogne : Cette fois, rien jamais m'étonnera encore de ton abruti de fils ! Les choses ensuite se sont tassées. Une fois échangés, genre balles de tennis, les mots de passe ad hoc, le fond d'ébriété pacificatrice de l'homme de la rue le rallia sans faiblir à la cause Christiano-Castriste. (« Bienheureux soient les éthyliques, ils s'extrairont de cette merde sublime, une heure ou deux !») Quand il eut servi à ce frère en Jésus un café bouillant magnifié du fond de roulement des thés bruns sous aluminium pour les livreurs que Luce-Marie frappait du « secret défense », Roland m'a jaugé d'un air pas commun. La voix perdit dans les stridences, alors qu'en lui-même, un sourde et lente et souterraine interaction de milliers de neurones oeuvrant d'une haleine faisait la jonction avec sa loterie… Tel qu'il venait de flasher la chair de son sang dans la grappe d'otages du wagon plombé que l'obermanfürher avait gracié l'instant d'avant.

   Ses yeux dans les miens, il m'a adoubé d'une espèce d'ardente et nouvelle confiance. On aurait put dire qu'il allait puiser quelque part très loin le souffle d'une ancienne complicité qu'on eût sagement, lui de son côté et moi du mien, gardée secrète. Quelque chose qui disait qu'entre le géant et, moi, au sol, dorénavant, ce fût « à la vie, la mort ». Qu'il pourrait, Roland, compter sur son fils ; que je pourrais, moi, compter sur cet homme de ce jour, on va dire, à plus l'infini… Une chose que les mots peinent à exprimer – mais belle et subtile !

   Même si je pouvais pas méconnaître que ça n'excéderait pas le point du jour à venir, tout autant qu'à lui, ça m'a fait du bien. - Tu m'en feras pas d'autres ! il a fait le constat. Une sorte de phrase-rite pour sceller un pacte entre père et fils. - Tu m'en feras pas d'autres ! plutôt comme on dit : « Elle est bonne, celle-là !», que de me mettre en garde contre toute récidive. D'un geste empli de noble retenue sa main droite est partie se caler sur l'omoplate du petit bonhomme qui lui faisait face. Sorte de « Sieg heil » - 35 degré : - Sacré Coco !!! 

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