L'Oiseau qui va loin

Myc Martin

"J'aime prendre mes rêves pour des réalités." Alain Colas 1943-1978

Renaud, chanson (1983)



C'est pas l'homme qui prend la mer

C'est la mer qui prend l'homme, ta-ta-tin



... Mais elle prend pas la femme

Qui préfère la campagne

La mienne m'attend au port

Au bout de la jetée ...



*



1920. La Grande Guerre est encore proche.

Paquebot "L'Afrique" -Compagnie des chargeurs réunis, capitaine Antoine Le Dû 1877-1820.

Le 9 janvier 1920, le navire quitte le port de Bordeaux, pour rallier Dakar. Mauvaise météo. Le vent forcit.

Dès la sortie de l'estuaire de la Gironde, une voie d'eau emplit la cale. Les avaries s'enchaînent pendant une quarantaine d'heures. Le capitaine se dirige vers La Rochelle. Arrêt des moteurs, dérive.

Récifs du plateau de Rochebonne, au large de l'île de Ré.

12 janvier, collision avec le bateau-phare -sans équipage-, positionné pour signaler la zone dangereuse. Il éventre la coque du paquebot, qui sombre.

568 victimes -70 identifiées-, dont 179 tirailleurs africains qui rentraient au pays après la Guerre.

Anna Le Dû, née Le Caer, reçoit le dernier message de son mari, disparu dans le naufrage -épitaphe sur la tombe du capitaine, à Paimpol :

Toute chose passe, Seigneur, excepté Vous et l'Éternité.



*

Comptine



Maman les p'tits bateaux, qui vont sur l'eau, ont-ils des jambes ?

Mais oui, mon gros bêta, s'ils n'en avaient pas, ils ne march'raient pas.

Allant droit devant eux, ils font le tour du monde

Mais comme la terre est ronde, ils reviennent chez eux.



Va quand tu seras grand, tu feras le tour du monde

Sur un vaisseau puissant, marchant au commandement.

Va, quand tu seras grand, même au bout de la Terre,

Tu reviendras sûrement, embrasser ta Maman.



*



Alain Colas

né le 16 septembre 1943, à Clamecy (Nièvre).

disparu en mer le 16 novembre 1978 au large des Açores (Portugal), lors de la première Route du Rhum Saint-Malo Pointe-à-Pitre (Guadeloupe)



Enfance tranquille. Les parents, Roger et Fernande Colas, dirigent la faïencerie de Clamecy.

En 1937, André Duquénelle 1884-1948 cède la manufacture fondée en 1918, à l'un de ses employés, Roger Colas (1907-1993), le père du navigateur Alain Colas. Cet autodidacte a suivi le soir l'enseignement d'un décorateur sur porcelaine de Paris, en retraite à Dornecy, ce qui lui a permis d'entrer à la faïencerie de Clamecy. Aux portes du Morvan, jadis au cœur du Pays des Flotteurs de bois.

Deux frères, Christian, l'aîné. Jean-François -Jeff-, le cadet.

Pas de marins dans la famille. Un aventurier, le grand-père maternel : il s'embarque pour Madagascar, devient l'interprète de la reine Ranavalona puis combat les Anglais en Afrique du Sud, lors de la guerre des Boers. Il voyage jusqu'en Cochinchine, à la découverte des peuples Moïs, et devient capitaine du port de Saïgon.

Alain Colas aime les livres d'aventure, bon élève, bac de philosophie, études de lettres à Dijon puis Anglais à la Sorbonne, à Paris.

A dix-sept ans, il crée le Canoé Kayak Club Clamecy : il rend visite à un fabricant, observe, apprend vite. Il mémorise la technique, les gestes, puis fabrique les embarcations des adhérents.

Mitan des années 1960, premiers hippies, musique pop, romans de Jack Kerouac.

"Je voulais davantage de couleurs, de soleil et d'horizons."



Vingt-deux ans. Alain Colas postule pour un poste de maître de conférences à l'université de Sydney en Australie -Saint John's College : enseigner en anglais, la littérature française aux étudiants. Il part avant la réponse, passe brillamment l'examen de sélection à Sydney. Il est retenu.

"L'Australie, Far West des temps modernes, m'accordait ma chance."



Alain Colas donne ses cours et sur son temps libre, sort dans la baie en voile -bon équipier.

Décembre 1967, Alain Colas démissionne de son poste d'enseignant. Il embarque en tant que cuisinier sur Camelot, un voilier néo-zélandais de dix-neuf mètres. Il participe à sa première course en équipage, la Sydney-Hobart (Tasmanie).

Parmi les concurrents, le monocoque Pen Duick III du Français Éric Tabarly, pour la première fois en Australie. Trente-six ans, premier skipper célèbre après sa victoire dans la Transat 1964. Il met fin à la domination anglaise dans cette spécialité.

Il remporte la course en temps réel -Rainbow II, en temps compensé- et décide de rester un moment en Australie. Ses équipiers rentrent en France. Tabarly a besoin de bras, d'un cuisinier. Alain Colas se présente. Engagé.

Le 12 janvier 1968, Alain Colas monte sur pont de Pen Duick III.

"J'étais ému comme un gosse au soir de Noël."



Il est réservé, se tient en retrait. Éric Tabarly, mémoires : "Alain Colas, à première vue, n'a pas une allure de marin. C'est un garçon aimable et poli, qui déguste sa gamelle sans la voracité habituelle de mes équipiers."

Convoyage, Pen Duick III largue les amarres.

"J'aimais prendre mes rêves pour des réalités."



L'équipage Eric Tabarly et ses deux équipiers, Kersauson -né en 1944 et Colas -né en 1946. Kersauson, ancien scout marin, navigue depuis l'adolescence. Il effectue en 1967 son service militaire dans un régiment de parachutistes d'infanterie de marine ; affecté sur la goélette Pen Duick III, à la demande d'Éric Tabarly -officier de marine-, son « maître ». L'un des équipiers favoris du navigateur, second à bord de plusieurs Pen Duick. Tabarly : « sa force digne d'Hercule, son engagement et son humour ».

Œil du cyclone Brenda. Voiles lacérées, emportées, le voilier dérive vers un récif de corail. Privés de radio, portés disparus.

"Avec un autre bateau ou un autre capitaine, nous y aurions laissé des plumes. Mais là, il n'y avait même pas le temps d'avoir peur."



Éric Tabarly inculque le métier à Colas, par le geste, plus que par la parole.

Entre les îles Loyauté et Nouméa (Nouvelle-Calédonie), Tabarly confie la barre à Colas.

"Ce fut le grand tournant de ma vie."

La mer et la course. Seul à la barre, être le meilleur marin du monde.



1968. Colas (25 ans) aide Tabarly à construire Pen Duick IV / futur Manureva, trimaran expérimental sur les chantiers La Perrière, à Lorient. Tabarly n'a pas le temps, ni l'argent, pour multiplier les essais. Proche Transat anglaise (échec).

Alain Colas, l'un des équipiers permanents du trimaran Pen Duick IV. Pour gagner sa vie, il vend des articles, des récits de course, interviews de Tabarly, aux magazines et revues spécialisées. Il écrit, Kersauson prend les photos.

Crystal Trophy (incidents). Transpacifique 1969 San Francisco - Tokyo (victoire de Tabarly).



En 1970, Tabarly mouille avec son Pen Duick IV dans le port d'Honolulu. Plus un sou. Bateau à vendre, pancarte "For sale". 225 000 Francs. Alain Colas propose de racheter le trimaran. Il s'endette, paye le bateau par mensualités.

"On n'épouse que les femmes qu'on demande en mariage."

Jean-François "Jeff" -détaché par le père de la faïencerie familiale de Clamecy- est le fidèle adjoint d'Alain. Ils remettent le bateau en état, renforcent les bras de liaison, l'étanchéité des compartiments et de la coque. Colas cap-hornise le trimaran, le rend plus stable, apte à affronter les Quarantièmes Rugissants -Océan Austral, hémisphère Sud-, où aucun multicoque ne s'est encore aventuré.

Il le rebaptise "Manureva" -Oiseau qui va loin, Oiseau du Voyage en tahitien. Le nom des goélettes qui autrefois, reliaient les atolls polynésiens. Marraine, Jane Birkin (27 ans).



1971 (28 ans). Il rencontre son épouse Teura Krauze lors d'une escale à Tahiti. Ses enfants, Vaimiti -sa fille aînée de quatre ans- et les jumeaux Tereva et Torea, âgés de huit mois.



1972 (29 ans), il gagne la Transat anglaise Plymouth-Newport (États-Unis).



1973 (30 ans), en solitaire, il effectue le Tour du monde de Saint-Malo à Saint-Malo, via les trois caps -Bonne Espérance (Afrique du Sud), Leeuwin (Sud Australie) et le mythique cap Horn (Amérique du Sud).

Départ 8 septembre 1973 de Saint-Malo -bassin Vauban, escale à Sydney et revient à Saint-Malo le 28 mars 1974. 169 jours. 30 000 milles. Il explose de 32 jours le record de Sir Francis Chichester (1966).

Il rapporte au Commandant Malouin Gauthier, la carte que celui-ci lui a précieusement confiée en précisant "Alain Colas ! Cette carte a servi à 22 passages du Cap Horn, tous rentrés à bon port, je vous la confie avec prière de me la rapporter !".



Printemps 1974. Alain Colas dessine un quatre-mâts de soixante-douze mètres, 1 000 mètres carrés de voilure. Une gigantesque machine, électronique à bord, énergies propres, un seul homme à la barre. Besoin d'un million de dollars. Conférences, films, livres de voyage. Il croule sous les dettes.

Partenaire de régate, Gaston Defferre, maire de Marseille, lui ouvre son carnet d'adresses.

Une aciérie fournit à Colas 150 tonnes d'acier brut à bas prix. Gilbert Trigano, patron de l'entreprise Club Méditerranée finance les deux tiers du bateau, qui porte le nom de "Club Méditerranée". Unique sponsor.



Alain Colas (32 ans) sort en mer à bord de Manureva. Mini-croisière. A bord son épouse Teura et des journalistes. Alain Colas pense à son voilier Club Méditerranée en construction à Toulon ? Il a une source de financement pour son projet de quatre-mâts, dont il va signer le contrat de construction le lendemain à Toulon

Manureva rentre à la Trinité-sur-Mer, l'enrouleur de la grand-voile se coince, le navigateur envoie l'ancre. Pied dans une boucle du cordage. Cheville droite sectionnée, tibia à nu. Un équipier se précipite à la rescousse, juste avant que le pied sectionné ne tombe à la mer. Le pied tient par le tendon d'Achille. Colas tire son couteau, sectionne le cordage. Il se fait un garrot avec son ceinturon.

Arsenal de Toulon. Le chantier travaille dur jusqu'au dimanche de Pentecôte 19 mai 1975. Brutal arrêt.



Amputation ? Nantes, vingt-six opérations chirurgicales. Greffes de muscles, de peau, de tendons, reconstruction du circuit artériel et veineux -atroces souffrances physiques, acharnement thérapeutique ? Colas n'est pas amputé. Colas se relève. Il claudique, son pied est hypersensible aux variations de température.

Depuis son lit d'hôpital à Nantes, il pilote la conception de son quatre-mâts à Toulon. Son pied ne retrouve pas sa sensibilité, ni sa complète motricité. Alain Colas -également blessé à la jambe gauche- n'est plus le même homme. Soucieux, ombrageux, angoissé, cassant.



Neuf mois après l'accident, Alain Colas est à Toulon, port du Morillon. Lancement de Club Méditerranée. Colas s'appuie sur des béquilles.



Quatre mois plus tard, départ de la Transat anglaise. Club Méditerranée. Colas a une botte spéciale pour soutenir le poids de son corps. Plusieurs heures par jour, il tient son pied droit en l'air, afin que le sang circule.

Tempête, voiles arrachées. Il n'abandonne pas. Épuisé, debout, il termine cinquième.



En 1976 (33 ans), il participe à la Transat anglaise. Club Méditerranée. Seconde place. Le comité de course le pénalise de 58 heures, car il a été aidé par des équipiers à hisser ses voiles lors de son départ de Terre-Neuve. Il se classera finalement cinquième.

Par la suite, les Anglais réglementent la taille des bateaux.



En 1978, Colas est avec Kersauson à l'origine de la Route du Rhum Saint-Malo Pointe-à-Pitre, du 5 novembre au 12 décembre. Conçue par Michel Etevenon -homme de spectacle, sponsor de compétition à la voile- pour rivaliser avec les Anglais.



Saint-Malo, dimanche 5 novembre 1978, Colas (35 ans). Trimaran Manureva.

Sur les pontons, Jane Birkin (32 ans) -"Ex-fan des Sixities, Petite Baby Doll",... Serge Gainsbourg (50 ans) -"Sea, Sex and Sun", pour le film Les Bronzés. Jane est la marraine du trimaran d'Eugène Riguidel. Et jadis, marraine de Manureva, le trimaran d'Alain Colas.

Alain Colas fatigué, taciturne, absent à lui-même. Sa femme le conjure de ne pas partir.

Olivier de Kersauson, 34 ans, un an de moins que Colas. Il surnomme son rival et ami "le Morvandiau flottant". Hors sérail -monde de la voile fermé, bourru. Affable, curieux.

"On s'était retrouvé la veille au soir dans l'écluse de départ et, même si c'est toujours facile après coup de trouver des indices, c'est vrai que j'avais ressenti un sentiment bizarre. Je l'avais trouvé fatigué... Il avait l'air contraint de partir. C'était une soirée triste. Je ne saurais dire pourquoi mais on avait eu du mal à se séparer. C'est le dernier moment que l'on a passé ensemble."



Teura. "On s'est serré dans les bras jusqu'à sentir nos deux cœurs battre extrêmement fort. On s'est donné rendez-vous de l'autre côté de l'Océan. Et puis, il est parti..."



Éric Tabarly donne le départ de la première Route du Rhum.



Temps maussade. Jeff est le dernier "terrestre" à quitter le pont de Manureva. Bientôt entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre, le coup de canon de la Route du Rhum, première Transatlantique créée par une organisation française, pour concurrencer l'OSTAR anglaise, entre Plymouth, Angleterre et Newport, États-Unis.

Trente-huit concurrents, des monocoques -majoritaires, moins rapides mais plus sûrs. Des multicoques -l'avenir, plus puissants, moins fiables. Dont Kriter IV, juste sorti d'usine, du jeune et ambitieux Olivier de Kersauson, formé par Éric Tabarly -aussi Alain Colas.

La suprématie des multicoques n'est pas encore établie.



Alain Colas renoue le lien d'amour passion avec son trimaran. Il fait corps avec son bateau. Manureva a dix ans (1968), vaillant mais vieillissant face aux jeunes loups, quoique rénové. Repeint, il a fière allure. Des interrogations sur ses soudures criquées. "Petit bateau, petits problèmes ; grand bateau,..."



Dernière course pour Manureva -pour renflouer les finances ? Puis le bateau rejoindra son nouveau port d'attache à Tahiti. Bateau de travail et de plaisance au côté de Club Méditerranée, quatre-mâts de 72 mètres, gouffre financier. Attraction pour les touristes, animations, promenades de port en port.

Club Méditerranée devenu le Phocéa, racheté en 1982 par Bernard Tapie. Revente en 1997. Cascade de sociétés, paradis fiscaux, pavillons de complaisance. En 2010, Mouna Ayoub, femme d'affaires libanaise, revend le bateau à Xavier Niel (Free), associé aux frères Rosenblum (Pixmania). Objectif, le louer à des plaisanciers.

Homme d'affaires sulfureux. Le bateau, endommagé par une tempête en 2013, est convoyé dans un chantier naval de Phuket (Thaïlande). Rebaptisé "Enigma", navigue en Malaisie. Le 21 février 2021, il prend feu et coule, à proximité de l'île touristique de Langkawi (Malaisie).



Deux options pour relier Saint-Malo à Pointe-à-Pitre :

Prendre la route la plus courte via les Açores, au risque de se heurter à des conditions de navigation compliquées. Pour les monocoques, moins rapides en pointe mais plus manœuvrables sur forte mer.

Sagement longer les côtes de la péninsule ibérique puis de l'Afrique du Nord, prendre les alizés favorables au sud, à la latitude des Canaries. Mille Milles supplémentaires -1 800 km. Pour les multicoques -tous, sauf Manureva-, qui vont vite, moins à l'aise par gros temps.



Jeff. "Nous avions fait le choix tactique de couper court, en espérant qu'il y ait du gros temps jusqu'au passage des Açores pour permettre à Manureva que l'on savait raide à la toile -qui gîte moins par fort vent-, de tenir bon dans cette partie plus favorable aux monocoques."



Pari osé conforme à l'esprit d'Alain Colas, tête brûlée dans le gros temps. Dès le lendemain du départ, la flotte affronte une violente dépression au large d'Ouessant qui crée des écarts. Casse chez plusieurs skippers, tels Marc Pajot (catamaran Paul Ricard) et Yvon Fauconnier (rand trois-mâts Lili-Aggie).

Colas a des soucis de pilote mais tient le cap. Photo : au large du cap Finisterre, forte mer, toutes voiles dehors. Les autres multicoques passent prudemment plus au sud.

La course s'éloigne du Golfe de Gascogne. Alain Colas en tête ?

Les techniques de géolocalisation n'existent pas encore. Les balises Argos seront inventées en 1986. Les pointages sont approximatifs, selon les positions communiquées par radio par les concurrents.

Alain Colas a vendu en exclusivité les droits de narration de la course à RMC Radio Monte-Carlo. "Je ne serais pas surpris que Manureva soit en tête, j'ai marché au maximum des possibilités de la mer et du temps. Sur le terrain, c'est une bataille presque constante avec les voiles. Heureusement que le gros temps est passé, j'étais roulé, moulu, avec des crampes dans les bras et les jambes."

Alain Colas est un communiquant hors-pair, coqueluche des médias. Le premier à s'appuyer sur les médias pour développer le sponsoring moderne. Rouflaquettes d'explorateur anglais, gouaille, pas marin taiseux -Éric Tabarly. Tabarly a fait connaître la voile, Colas la popularise.



Cinquième jour de course. Un Breguet Atlantic survole la tête de la course. Alain Colas premier.

Alain Colas à RMC. "Ce n'est pas la course au soleil que l'on avait annoncée. L'Atlantique a réservé, dès le départ, un sérieux coup de torchon. Mais je suis content. J'ai trouvé le bon équilibre entre ce qu'exige le bateau et ce que demande ma carcasse."



Alain Colas a impérativement besoin de repos, en raison de son pied greffé, moins opérant.

La prochaine dépression se creuse au large des Açores. Les données météo sont plus sommaires qu'aujourd'hui. Plusieurs concurrents font route vers le Sud.

Alain Colas garde cap Nord. Couper droit, option la plus payante sportivement.

Jeff. "Il a pris des risques, c'est sûr, mais c'est la condition pour gagner une course de voile."



Dimanche 12 novembre 1978. L'archipel des Açores est en vue. Passé le lendemain.

Colas à RMC. "Je navigue entre les îles de Terceira et Graciosa et c'est un réel plaisir d'atteindre ce premier but. Cela dit, c'est la "Danse du Roi". Les paquets de mer cognent sur les flotteurs et les embruns volent en haut du mât. C'est du temps pour Manureva. Mais je suis secoué comme un vieux prunier."



Colas est en retard sur Michel Malinovsky -monocoque Kriter V, plus à l'aise dans le gros temps.

Colas à RMC. Soir du 15 novembre 1978. Colas estime avoir fait la moitié de son temps de trajet. Le plus dur est passé.



Jeff. "Pour moi, il avait course gagnée. Il avait réussi à rester au contact des monocoques jusqu'au Açores et il allait bientôt retrouver les alizés. Là, on avait ce qu'il fallait puisqu'on avait confectionné un spinnaker de près de 400 m2 de voilure. Manureva allait pouvoir lâcher les chevaux."



Alain Colas (35 ans). "Le bateau est le prolongement de moi-même. Il fait partie de moi, je fais partie de lui."



Jeudi 16 novembre 1978. Vacation prévue avec RMC, après six heures du matin (heure française). Ton enjoué, enthousiaste. Pas d'angoisse. "Le bateau marche à merveille, j'ai vraiment retrouvé le contact avec Manureva. Chaque geste s'enchaîne bien, je mène Manureva de façon plus pondérée, plus intériorisée et je crois que le bateau apprécie. Je pense qu'en ce moment, je fais de la bonne route. Bonjour à toute l'équipe, au revoir."



Dernière position connue, sud-ouest des Açores, 36°30' Nord et 35°34' Ouest.



Plus tard, Teura dit avoir eu une conversation privée avec son mari. Pas de trace, doute de la famille.

"Colas est dans l'œil du cyclone, avec des montagnes d'eau autour de lui. Il crie Teura, Teura, Teura. Il m'a appelée trois fois ! Et puis j'ai entendu un son continu et... un cric."



Le 27 décembre 1978, le ministère de la Défense arrête les recherches.



Manureva emporté par une vague scélérate ? Pris dans un vortex -tourbillon au centre d'une dépression-, il a piqué de l'avant ? Mauvaise rencontre avec un cargo -la route des Açores est fréquentée ?

La coque faite dans un type d'aluminium, plus tard remis en question -casse trop rapidement ? Alain Colas dérive, vivant, réfugié sur son canot de sauvetage ?



Malinovsky -monocoque Kriter V navigue dans les mêmes eaux que Manureva. A partir du 17 novembre, forte dépression tropicale.

"... des rafales de plus de 100 km/h, avec de la pluie incessante et une visibilité quasi nulle."



La plupart des concurrents ne savent même pas qu'un naufrage est en train de se produire. Sans balise Argos, impossible de situer précisément Colas -parti sans sa balise de détresse.



Kersauson -trimaran Kriter IV, 4ème, après avoir connu une panne de pilote qui l'a obligé à barrer manuellement. "A l'époque, la règle dans la voile, c'était plutôt : pas de nouvelle, bonne nouvelle. Donc pendant quelque temps moi aussi j'ai pensé qu'il allait nous revenir..."

Kersauson. "Le problème d'Alain est qu'il avait pris l'habitude, pendant ses longues navigations solitaires, de piloter de l'intérieur. Et ça, par mauvais temps, cela revient à rouler en voiture les yeux bandés."



Philippe Poupon, 24 ans, finances au plus juste -voilier Saint-Malo-Pointe-à-Pitre. 7ème de la course, 3 jours après le vainqueur. Succession de défaillances techniques, halte aux Açores. "Sa disparition, pendant la course, je ne m'en souciais pas pour la simple raison que je ne l'ai pas su immédiatement. Ma radio ayant des faux contacts, je ne communiquais quasiment pas avec l'extérieur. Je n'ai vraiment appris le problème qu'en arrivant à Pointe-à-Pitre."

Philippe Poupon. "Sans les techniques de communications actuelles, c'était courant qu'un bateau reste des jours, voire de semaines, sans donner signe de vie. Il était possible qu'il ait eu un incident technique et qu'il n'ait pu prévenir personne à cause d'une panne radio. Ou, au pire, qu'il soit réfugié dans son radeau de survie."



28 novembre 1978, Pointe-à-Pitre, après 23 jours de mer. Arrivée de légende entre Michel Malinovsky (36 ans) -monocoque Kriter V (1978, route Açores) et le Canadien Mike Birch (47 ans). Deux routes opposées, sprint final remporté par Birch sur son trimaran jaune Olympus Photo (11 mètres - 1978, route Sud), pour 98 secondes.



Des rumeurs. Colas bluffe, faire parler de lui... Il s'est planqué sur une île déserte pour échapper au fisc... Il s'est suicidé... simulacre de naufrage... changement de cap volontaire, voir Bernard Moitessier en 1968. Il a viré de bord avant de franchir l'arrivée du Golden Globe Challenge et refait sa vie en Polynésie.



Depuis la Guadeloupe, quatre Breguet Atlantic accélèrent les vols de recherche.

Pierre Salviac, jeune journaliste. "On n'avait aucune donnée, ça revenait à chercher une aiguille dans une meule de foin. Les pilotes faisaient le job mais on voyait bien qu'eux-mêmes n'y croyaient pas. Pendant des heures, notre seul horizon, c'était des reflets d'eau, à perte de vue. ..."



Livres de bord de Michel Malinovski et Joël Charpentier -goélette Wild Rocket, il a passé les Açores avant Colas. Dans la soirée du 16 novembre, vent extrêmement fort qui s'est ensuite complètement retourné pour devenir portant. Jeff. "Je pense que c'est là que l'accident a eu lieu. Quand le vent a tourné, Alain a dû vouloir mettre son spinnaker et se sera fait entraîner. Ensuite, le bateau se sera retourné. Si c'est le cas, je ne souhaite qu'une chose : qu'il ait été précipité à l'eau et qu'il soit mort noyé le plus rapidement possible..."

Des signes. Après l'arrivée de la course, un cargo allemand déclare avoir vu à la surface de l'eau une longue forme effilée de couleur blanche, près des Açores.

Deux radios amateurs disent avoir capté un appel de détresse.

Avril 1979, plage de l'île de Ré. Une bouteille de plastique échouée, un message à l'intérieur, écriture difficile à déchiffrer. "Venez vite, Alain."

La famille espère, fait appel à des radiesthésistes. Teura, épouse d'Alain Colas. "On ne se remet jamais vraiment d'une disparition en mer. C'est spécial. Il n'y a pas de corps. Mes enfants me disent parfois que leur Papa, c'est un fantôme..."

Avril 1979, le tribunal de Papeete statue sur le décès d'Alain Colas. Arrêté important pour les enquêtes d'assurances.



*



Mi-septembre 1979

Los Angeles. Alain Chamfort, enregistrement de l'album "Poses", 3ème album studio

Avec Jean-Noël Chaléat, Alain Chamfort compose une musique "lancinante et dynamique". Serge Gainsbourg écrit le texte, "Adieu California" : Marilyn Monroe, bouteilles de coca. Pas convaincu, Chamfort demande à Gainsbourg de revoir sa copie.

Lundi soir, Serge dîne avec Jane chez Eugène Riguidel.

Vainqueur de la Transat en double en 1979 -avec Gilles Gahinet. Il abandonne la compétition nautique en 1985, "lassé de la course au sponsoring qu'impose le sport de haut niveau". Pauvre mais libre. « La liberté ne se réclame pas. Elle existe, il faut la prendre et la vivre. »

Il a participé à la 1ère Route du Rhum 1978. Jane Birkin, marraine de son trimaran. Collision avec le ferry "Armorique". Jane était la marraine du trimaran Manureva. Serge a le déclic.

Il téléphone à Chamfort : "Manu, Manureva". Chamfort est réticent, un homme a disparu en mer. Pour Gainsbourg, un hommage. Il écrit le texte.

La maison CBS arrête la fabrication du 45 tours, Chamfort retourne à Los Angeles, ré-enregistre sa voix, refait la production de la chanson.

Mi-septembre 1979, le titre sort en single. Énorme succès commercial. Chanson la plus connue de Chamfort, dont la carrière est relancée.

Chamfort. "La majorité des gens n'ont pas fait la relation avec la disparition. C'est ça qui est étrange. Les sons, les sonorités passaient bien. Il y avait des gens qui pensaient que c'était une jeune fille qui arrivait."



La famille de Colas n'a pas été prévenue, coup de couteau dans la plaie. Avec le temps, elle s'approprie le refrain. Depuis ces années, la mémoire d'Alain Colas perdure en douceur.

Teura Colas. Elle danse sur la chanson, qui fait partie de sa vie.



... As-tu aperçu les lumières de Nouméa ?

Oh, héroïque Manureva

Aurais-tu sombré au large de Bora Bora ?

Où es-tu Manureva ?

Dans les glaces de l'Alaska ? ...



Manureva, pourquoi ?



*



Éric Tabarly Nantes, 1931 - Mer d'Irlande (chute en mer), 1998 67 ans



Jadis équipier d'Éric Tabarly, Georges Pernoud raconte. Nuit. Un homme à la mer. Recherches vaines. Éric dit :

Éteignez les feux de position. Il ne verra pas le bateau s'éloigner.



Nuit du 12 au 13 juin 1998

Éric Tabarly convoie en équipage Pen Duick, pour un rassemblement de voiliers construits sur les plans de William Fife, à Fairlie en Écosse. William Fife Fairlie, 1857-Fairlie, 1944, architecte naval des Pen Duick.



Éric Tabarly découvre la voile à l'âge de trois ans à bord d'Annie, le bateau familial.

En 1938, son père Guy Tabarly achète un voilier ancien construit en 1898 et dessiné par William Fife. Les propriétaires précédents, les frères Jean et André Lebec, l'avaient rebaptisé Pen Duick -petite tête noire, mésange noire en breton.

«Pen Duick», un cotre aurique -centenaire en 1998-, sur lequel Tabarly a appris à naviguer à l'âge de 7 ans, en 1938. Une voile aurique est une voile de forme quadrangulaire non symétrique qui présente toujours le même bord d'attaque au vent, dans l'axe du navire, contrairement aux voiles carrées.



Au cours d'une manœuvre de réduction de la voilure, Tabarly est projeté à la mer.

Le 17 juillet 1998, son corps est repêché à 80 km au sud des côtes irlandaises, par les cinq marins du langoustinier breton An Yvidig. Pierre Bideau, capitaine en second -André Le Berre, patron resté à terre à Loctudy.

Bottes bleues, pantalon de coton rouge, pull bleu "Éric Tabarly".

Autopsie à l'hôpital de Waterford -Irlande. Éric Tabarly est mort par noyade, son corps ne présente pas de blessure.



*

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