L'Ordre des mots.

Aurore Dupin

Parce que nous n'écrivons pas toujours pas plaisir.

     Je n'avais jamais réalisé à quel point cela pouvait être difficile d'écrire lorsque nous y étions obligé. Généralement, l'envie d'écriture, ce besoin apparaissait soudainement et je ne pouvais plus lâcher mon ordinateur jusqu'à ce que l'inspiration qui m'avait envahit s'épuise. Je pouvais très bien dormir et tout d'un coup, j'avais les yeux ouverts, mon ordinateur allumé sur un traitement de texte, et déjà plus d'une centaine de mots d'écrit. Ou bien, j'étais en cours, et le paysage était tellement passionnant, que je me mettais à rédiger plusieurs copies doubles sur la beauté des feuilles volant au grès du vent et du ciel nuageux. Sinon, je regardais la télévision, le regard vide et, soudainement, une envie de taper des mots, ne serait-ce qu'une petite centaine, pour pouvoir décharger mon cerveau de toute pression.

     Mais là, non. Là, j'étais véritablement foutu. Première Littéraire, épreuve anticipé du baccalauréat de français, une dissertation ou un commentaire de texte. Quel texte ? Aucune idée. J'ai eu beau le lire, l'analyser, le déchiffrer, le relire encore, je n'ai pas réussis à m'y mettre. Quelle dissertation ? Sur la poésie. La poésie résistante. Celle que j'aime le plus. Mais rien. Le sujet était passionnant, vraiment, mais pas maintenant. Cela faisait deux heures que j'avais terminé le corpus, cette petite question sur quatre pauvres points qui pouvait faire toute la différence, et cela faisait donc deux heures que je ne faisais rien.

     Ce n'est pas vraiment qu'il faille avoir de l'inspiration, pour faire une dissertation. Non, simplement des connaissances sur le thème, et du courage. J'avais le courage, je le savais, il y a deux heures. Cependant, alors qu'il ne me reste plus qu'une heure pour commencer, je n'étais plus qu'un corps vide de tout espoir de réussir. Il n'y avait aucun bruit dans la salle, à part le frottement de la plume contre la feuille, mais ouais, j'étais distraite. Les rideaux étaient clos, je ne pouvais pas regarder à l'extérieur, et les professeurs nous tournaient autour pour veiller à ce que nous ne trichions pas.

     Je sentais sur moi le regard désapprobateur d'un des surveillants, alors que ma tête était couchée sur la table depuis un bon nombre de minutes. Ma bouteille d'eau était vide, et jouer avec n'avait plus rien d'amusant, et les papiers des gâteaux que j'avais mangé était à la poubelle à cause d'un professeur. Soi-disant que je faisais trop de bruits. Balivernes.

     Je me redressais, regardais encore une fois ma feuille vierge à petits carreaux, celle obligatoire pour le BAC, puis mon sujet. Écrire de la poésie est-elle une activité utile à la société ? Bien sûr, sinon, je ne serais pas là. Mais il fallait expliquer, et je n'en avais pas la moindre envie. Mon brouillon était plein de dessins idiots et colorés, et ma copie restait obstinément vierge.

     L'horloge sonnait. Plus qu'une heure, véritablement. Je soufflais de désespoir, vaincu. J'attrapais mon stylo, le bras mou, la poigne sans force, et commençais mon introduction sans faire de brouillon. À quoi bon ? Je n'arriverais à rien en une heure, autant attaquer directement. Je ne faisais pas réellement attention à ce que j'écrivais, mon esprit divaguer complétement. Sous mes yeux, je voyais un ciel bleu cobalt, proche de la nuit, un soleil couchant, et une colline forestière qui respirait gaiement.

          Puis, on m'a arraché ma copie, la sonnerie me tirant de ma rêverie, et il était temps pour moi de m'enfuir hors de cette salle. Cette épreuve avait été de la torture, alors que c'était ma matière préférée, celle pour laquelle jamais le moins de difficulté. Auparavant. Désormais, je me sentais juste vide et, afin de remplir cela, j'avais envie de manger du chocolat. Je soufflais, je voulais rentrer chez moi.


     J'attendais impatiemment que l'heure arrive. Mes yeux me brûlaient, cela devait au moins faire une bonne heure que je fixais la page internet sans rien faire, ni même battre des paupières. J'étais impatiente, alors que je n'avais pas de quoi. Je savais que j'avais réussis l'épreuve de sciences – j'aurais très bien pu aller en S – et mon oral avait été fabuleux, j'étais sûre d'avoir une bonne note. J'étais impatiente de savoir ma note d'écrit de français. Je ne savais pas pourquoi, surtout que je savais l'avoir raté, je n'avais pas pu faire quelque chose de potable en à peine une petite heure. Tout au plus, j'espérais avoir un cinq. Trois pour le corpus, et deux pour la dissertation. Peut être aurais-je dû prendre le commentaire, même si je n'avais pas compris un traitre mot de ce que j'avais lu.

     Mon téléphone sonnait, j'arrêtais l'alarme. Il était l'heure. Je tapais dans la barre de recherche l'adresse du site que les professeurs nous avaient donné puis, dans leur emplacement, j'insérais mon identifiant et mon mot de passe. Mes mains tremblaient, mes lèvres étaient sèches, mes dents grinçaient. J'avais le trac, maintenant, je ne voulais plus savoir. Pourtant, c'était trop tard, il me suffisait d'appuyer sur la case « Relevé de notes » pour que tout s'effondre. Je vais redoubler, j'en suis sûre, et je devrais encore attendre deux ans avant de pouvoir quitter cet établissement merdique.

     Malgré moi, mes doigts faisaient avancer la souris de façon à ce qu'elle se pose sur la case et, lorsque je m'en rendais compte, je cliquais dessus contre mon grès. Malheur. J'avais les yeux clos, je ne voulais pas voir ce carnage. En bas, j'entendais ma mère me demander ce qu'il en était ; je ne lui répondais pas. Après avoir souffler lourdement, je soulevais une paupière, puis l'autre, mais ne regardais toujours pas l'écran. Je soupirais encore une fois, pris mon courage fuyant à deux mains, et posais mes yeux sur l'ordinateur.

     Je pouffais sans m'en rendre compte. Ce n'était pas possible, je devais m'être trompée d'identifiant ou quelque chose dans le genre, cela ne pouvait pas être moi. Les notes qui apparaissaient étaient toutes fabuleuses : Vingt en sciences, dix-huit à l'oral, vingt aux TPE – bon dieu que je l'avais oublié celui là – et dix-neuf à l'écrit de français. Mon regard déviait vers le nom qui semblait clignoter juste au-dessus, comme pour me narguer. C'était bien moi, c'était bien mon nom qui figurait là. J'éclatais de rire. Un rire fort, peut-être un peu fou, mais tellement libérateur.

     J'avais réussis. Contre toute attente, ma dissertation avait plu, alors que je ne savais pas moi-même de quoi elle parlait véritablement. Je ne me vantais pas, loin de là, mais ouais, j'étais fière de moi.


     J'écrivais depuis longtemps. Dès le levé du jour, je m'étais penchée sur mon ordinateur et maintenant, alors qu'il faisait nuit noire, que mes volets étaient toujours ouvert et mes lumières allumées, je tapais avec toujours cette folie qui me prenait les tripes. Mes doigts bougeaient sans que je ne m'en rende compte, écrivant je ne sais quoi, et les heures avaient beau défiler, je n'étais aucunement fatiguée. Certainement que mes notes avaient bousculé quelque chose en moi ; un regain soudain de joie et de confiance m'avait envahit et depuis, je n'arrivais plus à me calmer. Cela faisait déjà bien deux semaines que les résultats étaient tombés et pourtant, cela ne me fouettait que maintenant.

     Je pouvais sentir le soleil se lever alors que ma peau commençait à se réchauffer. Les rayons du matin s'épanouissaient sur ma peau, me brûlant agréablement, et inondant ma chambre de lueurs chaleureuses et envoutantes. J'avais chaud maintenant, les nuits étaient devenues fraichement délicieuses alors que la journée, la chaleur me faisait suer comme jamais. Le luminaire de ma chambre commençait à consumer mes pupilles, il y avait beaucoup trop de luminosité d'un seul coup. Cependant, je ne faisais rien pour changer cela ; regard fixé intensément sur la nouvelle page de traitement de texte, je laissais mes doigts pianoter au rythme de mon cœur battant sans qu'il ne soit déconcentrer par un quelconque intervenant extérieur.


     Mon rêve était sur le point de se réaliser, et tout cela grâce au baccalauréat. La rentrée approchait doucement, il ne restait plus que quelques jours de vacances et pourtant, j'étais heureuse. Car grâce au français, grâce à cette matière qui avait pénétré mon corps dès le premier jour, grâce au plaisir que m'avait donné la langue française, et grâce à cette dissertation qui m'avait ouvert les yeux il y a deux mois, mon livre allait bientôt être publié. Je m'étais acharnée pendant plusieurs semaines, ne mangeant presque plus rien, ne dormant que peu, toujours perchée sur mon ordinateur, j'avais finalement achevé ce que j'avais commencé.

     C'était la première fois que j'aboutissais un projet ; habituellement, l'inspiration s'évanouissait rapidement et le texte n'était plus qu'un vague souvenir, un dossier flottant parmi d'autres dossiers abandonnés. Mais pas cette fois-ci. Cette fois, j'avais tapé le point final sans m'en rendre compte. Cette fois, j'avais osé envoyer mon écrit à un éditeur. Cette fois, j'étais allée jusqu'au bout. Et cette fois, cela a payé.


     Ma passion était et est toujours l'écriture. Depuis toute petite, je rêvais de publier un livre à moi, que j'avais écrit, du début à la fin. Depuis toute petite, j'avais les idées en pagaille et des utopies pleins la tête. Aujourd'hui, grâce à une motivation qui m'a boosté, grâce à une simple note, j'avais réussis ce que j'avais toujours voulu. Je savais que je ne deviendrais pas célèbre, c'était bien trop médiocre pour cela. Mais pourtant, jamais réussis, et rien ne m'empêcherait de continuer.


     Je n'avais jamais réalisé à quel point cela pouvait être difficile d'écrire lorsque nous y étions obligé, mais une fois l'obligation passé, il ne restait plus que le plaisir des mots.

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