Mimesis

Anne Sophie Nédélec

ROMAN


Chapitre 1

Ariane

Il ouvrit doucement les yeux. Sa tête lui faisait mal. Entre ses cils, il percevait une grande lueur rose-orangée. Il cligna des paupières. Un éclat brillant attira son regard. Il ouvrit plus grand les yeux au risque d’être aveuglé par la lueur. C’était une goutte de rosée qui étincelait dans le petit matin. Où était-il ? Il se redressa brusquement, rempli d’inquiétude. Il était dans un fossé, bien enveloppé dans une couverture pour le protéger de la neige qui couvrait le paysage d’un lourd manteau.

Il se leva, mais ses jambes étaient faibles et il dut se rasseoir. Tout à coup, alors que son cerveau embrumé émergeait lentement du sommeil dans lequel il semblait avoir été plongé depuis une éternité, une immense angoisse lui traversa la poitrine au point de lui couper le souffle : « Qui suis-je ? ». Brusquement, il réalisa qu’il ne savait absolument pas qui il était ni ce qu’il faisait là, enroulé dans une couverture au beau milieu de la neige. C’était comme si un grand trou noir s’ouvrait dans sa tête. Impossible de savoir… Pourtant, il pouvait nommer ce qui l’entourait : la neige, le chemin, les arbres au loin, la solitude immense de cet endroit… Mais son propre nom ?

Il baissa les yeux et remarqua qu’un gros livre avait glissé d’un pli de la couverture. C’était un livre, il le savait, il reconnaissait l’objet. Mais quand il l’ouvrit, il ne sut discerner les mots. Les lettres formaient des signes incompréhensibles. Il referma l’objet avec un claquement sec. Une chose était certaine : il ne savait pas lire. Peut-être n’avait-il jamais appris ?

La douleur lancinante à la tête l’obligea à fermer les yeux un instant. Il aurait voulu replonger dans le sommeil, mais son cerveau n’arrêtait pas de travailler, fouillant dans sa mémoire vide pour y trouver des explications.

Soudain, un aboiement lointain retentit dans le silence, à peine étouffé par le manteau de neige. Il avait froid. La neige commençait à fondre sous le soleil et l’humidité traversait la couverture. Les aboiements se rapprochaient. Soudain, un gros chien apparut, presque sous son nez. Le chemin devait grimper une colline, et il se trouvait juste au sommet. C’était pour cela qu’il n’avait pas vu le chien venir.

C’était un gros molosse aux poils noirs, ras et luisants, qui s’arrêta juste sous son nez. Il serra fermement la couverture autour de lui. Il se sentait trembler comme une feuille. Il avait beau ne plus savoir grand chose, il reconnaissait très bien ce qu’il avait devant lui : un énorme chien aux babines retroussées, dont la bave coulait le long des crocs.

- Hola ! Mignon ! Tu l’as trouvée ? s’exclama un homme qui finissait de gravir péniblement le chemin.

Il n’était pas bien grand, mais son aspect était plus effrayant que s’il avait été un géant. Un bonnet d’une couleur incertaine couvrait sa tête, laissant échapper quelques mèches grasses. Il était mal rasé et semblait ne pas s’être lavé depuis des semaines. Son grand manteau de cuir lustré traînait au sol en glissant comme une meute de rats noirs tout autour de ses bottes. Il devait avoir dans les cinquante ans. Le plus effrayant était son regard. Ses yeux gris fer brillaient d’un éclat inquiétant au creux de ses orbites.

Il s’approcha, intrigué, en marmonnant dans sa barbe :

- Un gamin ! Ma parole, Mignon, tu n’as pas retrouvé la fille mais tu m’as dégoté là un gaillard qui fera tout aussi bien l’affaire. Il doit avoir le même âge, dans les douze-treize ans. C’est parfait. Il est un peu petit, mais il m’a l’air plus costaud ! 

L’homme écarta le chien et parla d’un air doucereux :

- Eh bien, gamin. Comment tu t’appelles ? Qu’est-ce que tu fais là ? 

Le « gamin » aurait bien voulu répondre, mais les mots restaient bloqués dans sa gorge, et ce n’est qu’un misérable petit gargouillis qui sortit de sa bouche.

- Tu es muet, ma parole ! Voilà qui arrange bien mes affaires, ajouta-t-il d’un air satisfait. Bon, il te faut un nom… 

Il leva les yeux pour réfléchir. Au loin se dessinait l’ombre d’une croix :

- Voyons… C’est la croix Saint Martial, là-bas. Eh bien tu t’appelleras Martial ! 

Et avant que « Martial » ait pu faire un geste, il l’avait soulevé et balancé sur son épaule comme un vulgaire fagot de bois. L’enfant voulut crier, mais encore une fois, c’est un drôle de son qui sortit de sa gorge. Il tenait toujours son livre serré entre ses bras. Il le coinça entre les plis de la couverture : il n’avait aucune envie que l’homme le découvre.

Au bout d’un moment, le chemin s’enfonçait dans la forêt. Tout à coup, l’homme quitta le sentier. Lorsqu’il fut certain qu’il était à l’abri des regards indiscrets, il se déchargea de son fardeau et sortit une corde de sa poche. « Martial » aurait bien voulu s’enfuir, mais la douleur à la tête avait repris plus fort que jamais, et ses jambes le portaient à peine. De plus, lorsqu’il voulut faire un pas, Mignon se dressa devant lui en retroussant les babines.

Il porta la main à sa tempe droite, l’endroit qui lui faisait le plus mal. Il sentit sous ses doigts une croûte de sang séché. Il grimaça de douleur. Il avait dû prendre un coup, et c’est à cause de cela que sa tête le faisait tant souffrir. Mais la rude poigne de l’homme le tira de ses pensées. Il le poussa vers un grand chêne et entreprit de lui passer la corde autour de la taille pour l’attacher au tronc épais. Martial était trop découragé pour protester. L’homme le ficela comme un saucisson, sans remarquer le livre qu’il tenait contre son ventre, caché sous la couverture.

Lorsqu’il eut terminé sa besogne, l’homme s’accroupit de manière à regarder l’enfant droit dans les yeux :

- Je te laisse là un moment. Tu ne bouges pas ! Tu as l’air muet et ce coin est désert, mais on ne prend jamais trop de précautions, alors je vais te bâillonner.

Et il sortit un chiffon sale d’une des poches de son grand manteau, qu’il entreprit d’attacher comme un bâillon. Martial suffoqua. Le chiffon avait une odeur de fiente de poule et de crottin de cheval insoutenable. Enfin, lorsqu’il eut fini sa besogne, l’homme ajouta :

- J’en ai pour longtemps, ou peut-être pas. En tout cas, tu ne bouges pas. Je reviendrai te chercher tout à l’heure. 

Et il rabattit un pan de la couverture sur le visage du garçon pour le dissimuler complètement aux regards. De loin, et même de près, celui-ci n’avait l’air que d’une excroissance sur le tronc de l’arbre. Avant de s’éloigner, l’homme souleva une dernière fois le pan de la couverture pour dire :

- A propos, on m’appelle Féroce ! 

Martial eut juste le temps de voir luire ses yeux gris d’une lueur cruelle, et la couverture se rabattit sur son visage, le plongeant dans le noir.

Privé de la vue, l’enfant n’avait plus que les oreilles pour écouter. Il entendit les pas de l’homme s’éloigner lentement en crissant sur la neige et les brindilles de bois mort, accompagnés du souffle du chien. Puis le silence. Il n’y avait plus âme qui vive. C’est alors que ses sens se mirent à l’écoute de la forêt. Un vent léger passait entre les branches, faisant tinter le gel sur le bois. Les arbres grinçaient, et plus il écoutait, plus il avait l’impression que la forêt toute entière était vivante et se refermait comme un piège immense sur sa petite personne. Dans ce noir, avec tout ce bruit, il avait l’impression d’être dans la gueule d’un monstre prêt à refermer ses crocs puissants sur ses membres.

Il s’obligea à respirer calmement. Il était attaché là et ne pouvait rien faire d’autre que subir son sort. L’homme avait si bien serré ses nœuds qu’il ne parvenait pas à bouger le petit doigt. Le soleil commençait à chauffer les branches. Toute la forêt était en train de fondre autour de lui et la couverture n’arrivait pas à sécher dans l’air humide. La nature se réchauffait, mais il y avait peu de chance que lui y parvienne !

Il n’y avait plus qu’à attendre le retour de l’homme en essayant d’avoir le moins peur possible. Mais son imagination commençait à s’enflammer. Il avait l’impression que des bêtes horribles allaient surgir de partout pour le dévorer. Alors il s’obligea à réfléchir. Que lui était-il donc arrivé ? Qui était-il ? Aucune réponse ne lui venait de sa mémoire. C’était comme s’il venait tout juste de naître. Au bout d’un moment, il se dit que puisque le passé était muet, il ferait mieux d’interroger l’avenir. Qu’allait-il faire ? Ce monsieur « Féroce » avait-il l’intention d’en faire son esclave ? Qui était-il, et surtout, que cherchait-il ? Une fille apparemment…

L’avenir était aussi flou que le passé et pour le présent, il ne pouvait rien faire, ligoté et encapuchonné comme il l’était. Ce qui était certain, c’est qu’il détestait ce nom de « Martial » que l’homme lui avait donné. S’il avait jamais porté un nom, ce n’était certes pas celui-là. Il ne lui allait pas du tout !

La faim commençait à lui torturer le ventre. Sans s’en rendre compte, il s’était mis à mâchonner l’affreux chiffon qui lui fermait la bouche. Le tissu était usé, et il sentit les fibres se détendre. Alors il se mit à mordre plus vigoureusement. Au bout d’un certain temps, il finirait bien par casser… En tout cas, cela l’occupait, lui redonnait espoir, et il s’était presque habitué à la puanteur et au goût affreux du chiffon.

Les heures passèrent, mais le bâillon s’était à peine desserré. Puis « Martial » perdit la notion du temps. Il faisait toujours aussi noir sous la couverture, et peut-être la nuit était-elle tombée. Féroce l’avait sûrement oublié. La panique vint peu à peu l’envahir, mais l’épuisement fut finalement le plus fort, et il finit par s’endormir.

« Martial » se vit perdu dans la forêt. Il était poursuivi par une meute de chiens, mais il ne parvenait pas à s’enfuir car son corps avait pris la forme d’un énorme livre. Il se dépêchait pourtant, roulant sur lui-même, glissant sur les brindilles cassées et les feuilles mortes. Il était trempé de sueur. Bientôt le souffle des chiens vint brûler ses pages…

« Martial » ouvrit brusquement les yeux. Il fut d’abord aveuglé par la lumière. Le soir commençait à tomber et le soleil rougissait la forêt de ses derniers rayons. Tout à coup, l’enfant sentit son sang se glacer. S’il avait pu ouvrir la bouche, il aurait hurlé de frayeur. Les grands yeux noirs de Mignon le regardaient fixement, et il sentait le souffle du gros chien lui caresser le visage. Mais déjà Féroce détachait la corde autour de lui et enlevait le bandeau. Il avait l’air furieux. Visiblement, il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait.

Martial était tout endolori. Il se massa la mâchoire, mais déjà Féroce lui faisait signe de le suivre. Il obéit. Cependant, ses jambes le portaient à peine, et bientôt l’homme fut obligé de le reprendre sur son épaule en maugréant. L’enfant saisissait quelques paroles de temps à autres : « ces maudits enfants…. petite peste… travail… punition… »

Ils marchèrent longtemps. Martial reconnut le fossé dans lequel il s’était réveillé. La neige avait bien fondu, mais le chemin était encore tout blanc. Le soleil disparut bientôt à l’horizon et le froid redevint vif. La nature était reprise par le gel et les bottes de Féroce glissaient de temps à autre sur la neige verglacée, lui arrachant des jurons de colère. A l’exception de quelques fermes isolées, le paysage était désert.

La nuit était complètement tombée lorsqu’ils parvinrent devant une bicoque toute délabrée. C’était un bâtiment bas recouvert d’un toit de chaume peu épais. Il y avait deux portes. Féroce s’avança vers celle de droite. Il enleva un fil de fer qui la tenait fermée à un vieux clou rouillé et, d’un violent coup d’épaule, il ouvrit la porte qui grinça abominablement sur ses gonds. C’était une sorte de grange. Dans un coin, un vieux cheval mâchonnait du foin, et dans un autre, des moutons s’agitaient dans une sorte d’enclos. Ils se mirent à bêler à leur approche. Enfin, un pan de mur était couvert d’une sorte de grillage tout tordu à l’intérieur duquel s’agitaient une dizaine de poules. Il régnait une odeur désagréable. Exactement celle du vieux chiffon que l’enfant avait mordu toute la journée.

Enfin Féroce fit basculer sa charge comme un vulgaire paquet. Martial se retrouva le visage enfoui dans la paille ; il y serait bien resté car l’odeur en était agréable, mais les brins lui griffaient les joues. Il sentit que l’homme lui agrippait une cheville et y attachait un lourd anneau de métal. Le temps qu’il se redresse, Féroce avait claqué la porte derrière lui. Il l’entendit refermer le fil de fer sur le clou et s’éloigner dans le sifflement de son manteau glissant sur le sol.

Martial se redressa. Aussitôt il esquissa un mouvement d’effroi. Le nez du cheval était pratiquement contre le sien. Il le regardait d’un air amical, en soufflant bruyamment. C’était un vieux cheval gris, aux poils épais et au regard triste. L’enfant le caressa doucement, se réchauffant contre son poitrail. Puis il regarda sa cheville endolorie. L’homme l’avait enfermée dans un anneau de fer relié par une très longue chaîne à un gros crochet fixé dans le mur. Martial tira dessus de toutes ses forces, mais la chaîne était solide, de même que le ciment fixant le crochet au mur. Découragé, il se rassit lourdement dans la paille. La couverture avait glissé au sol, libérant enfin le livre prisonnier de ses plis. Le cheval baissa la tête pour renifler les pages humides. Une nouvelle fois, Martial interrogea les signes, mais ils ne signifiaient rien pour lui.

C’est alors qu’il vit les vêtements qu’il portait, pour la première fois de la journée… Il avait aux pieds de bonnes galoches pour la marche, un pantalon brun de toile épaisse en bon état, une chemise blanche un peu usée mais propre, et une veste de gros drap gris. S’il avait eu des parents, ils ne devaient pas être riches, mais pas pauvres non plus. Enfin, il sentit quelque chose de dur contre sa poitrine. Il entrouvrit sa chemise et découvrit une médaille de la taille d’une pièce de monnaie. Elle était d’un métal doré. Dessus était gravé l’image d’un étrange château entouré d’un trait tremblant. Au dos, il y avait une inscription que l’enfant fut incapable de lire.

Tout à coup, il réalisa que le cheval était en train de tirer sur une des pages du livre et il entendit un drôle de son. Comme un cri un peu étouffé. D’abord inquiet, il regarda tout autour de lui avant de réaliser tout à coup que c’était lui qui avait crié pour empêcher le cheval de continuer sa besogne. D’ailleurs, celui-ci le regardait à présent avec un air un peu moqueur. Il essaya à nouveau de parler. Il avait la voix rauque, comme de n’avoir pas parlé depuis longtemps, mais sa langue parvenait à prononcer des mots.

Cela lui fit du bien de se dire que même s’il avait oublié beaucoup de choses, au moins il n’avait pas perdu l’usage de la parole. Alors il s’approcha doucement du cheval et lui murmura des paroles à l’oreille. Mais tout à coup, le cheval se redressa brusquement et s’éloigna rapidement vers son auge tandis que les moutons se remettaient à bêler de plus en plus fort et les poules à battre des ailes. Un jappement bref retentit dans la nuit, puis des pas s’approchèrent et à nouveau le fil de fer qui retenait la porte s’ouvrit.

La silhouette de Féroce apparut, se découpant sur un rayon de lune. Il entra lentement dans la grange, la frange de son manteau traînant semblant toujours le suivre comme une meute de rats noirs. D’un claquement de langue, il interdit l’entrée à Mignon qui tremblait d’impatience de semer la pagaille au milieu des moutons. D’un geste vif, Martial dissimula le livre sous la couverture. L’homme s’approcha et déposa une gamelle à ses pieds :

- Alors gamin, tu sais toujours pas parler ? Tu serais pas un peu idiot, des fois ?

Sans laisser le temps à Martial de répondre, il enchaîna :

- C’est pas grave. T’en auras pas besoin avec moi. Ni langue, ni tête. Ce qui compte, c’est tes bras et tes jambes. Mange. Ca va te retaper. Tu te mettras au travail demain. Tu as de la chance, en hiver, le boulot n’est pas dur ! 

Et il s’éloigna. Au moment de refermer la porte derrière lui, il plongea la main dans une des grandes poches de son manteau et en sortit un quignon de pain qu’il lança vers Martial :

- J’oubliais… Un morceau de pain pour saucer ta soupe ! 

Comme par un réflexe dont il ne se serait pas cru capable, celui-ci attrapa le quignon de pain au vol. Féroce marqua un temps d’arrêt, comme surpris de l’agilité du gamin, puis il referma la porte derrière lui dans un terrible grincement de gonds.

Martial considéra un moment le morceau de pain, comme si celui-ci aurait pu lui révéler le secret de son passé, puis il se mit à le grignoter. Tout était redevenu calme dans la grange. Les poules commençaient à s’endormir. On n’entendait plus que le souffle des moutons, et celui, plus puissant, du vieux cheval. Ce dernier s’approcha lorsque Martial s’assit pour manger. La gamelle avait une vague odeur de rance, mais il avait si faim qu’il avala toute la soupe et les morceaux de carotte qui flottaient dedans. Il racla même le fond avec son morceau de pain dur.

Lorsqu’il eut fini, il s’allongea, rompu de fatigue. Mais le goût désagréable de ce qu’il venait d’avaler l’empêchait de dormir. Pourtant, la présence du vieux cheval l’apaisait. Ce n’était qu’un vieil animal, mais il semblait vouloir veiller sur lui. Et il finit par s’endormir en fixant le ciel à travers les trous du chaume sur le toit.

*

Le lendemain, Martial fut réveillé par le bruit d’un grand coup d’épaule donné dans la porte de la grange. Il aurait bien voulu garder les yeux fermés et faire semblant de dormir, mais il se dit que ce serait peut-être une mauvaise idée de mettre Féroce en colère dès le matin. D’autant plus que celui-ci avait l’air d’être d’une humeur exécrable.

Il jeta un morceau de pain en direction de Martial. Celui-ci, mal réveillé, le reçut en pleine figure. L’homme eut un rictus mauvais :

- Ma parole, quel empoté ! Tu trouveras de l’eau au puits pour te débarbouiller. La chaîne est assez longue pour que je n’aie pas besoin de te détacher. Même chose pour faire tes besoins, dans la cabane, au fond de la cour.

Tout en parlant, il détacha le vieux cheval et lui installa une couverture sur le dos :

- Je prends Grigou pour chercher la gamine. Pendant ce temps-là, tu sortiras les moutons dans le petit enclos juste à coté de la grange. Je veux que tu remplisses leur cuve d’eau. Et puis tu donneras du grain aux poules : un peu dans chaque bac. Tu ouvres la cage comme ça... 

Il s’approcha de la grande cage aux poules qui se mirent à voleter en tous sens et ôta un clou qui coinçait une des grilles. Tout était tellement rouillé qu’il dut tirer un grand coup pour l’ouvrir. Il la referma aussitôt et coinça à nouveau le clou.

- Voilà. Et si, par malheur, l’une d’elles s’échappe, je ne donne pas cher de ta peau, Martial !

Sur cette menace, il enfourcha Grigou, s’asseyant directement sur la couverture, et s’éloigna, suivi de Mignon qui courait autour des sabots du cheval agacé. Martial ne put s’empêcher de penser qu’il y avait quelque chose d’étrange dans sa manière de monter à cheval. Oui, il manquait quelque chose... Il fronça les sourcils, creusant dans sa mémoire pour trouver ce qui lui donnait une telle impression. Et tout à coup, une image lui vint : celle d’un grand cavalier à fière allure, portant des bottes, et assis… sur une selle ! Martial sauta de joie : il avait même retrouvé le mot ! Mais il chassa vite l’image car le cavalier avait un drôle de rictus sur le visage qu’accentuait un bandeau noir qui cachait son œil gauche. S’il avait déjà rencontré cet homme par le passé, ce ne devait certes pas être un de ses amis…

Martial fut brusquement tiré de sa rêverie par une douleur au ventre. Il avait terriblement faim et l’espèce de soupe et le quignon de pain rassis de la veille étaient digérés depuis longtemps. Il s’empara du morceau jeté par Féroce et commença à le mâchonner distraitement. Il avait le même goût de rassis de la veille, mais il dut s’en contenter. Cela lui redonna suffisamment de force pour se mettre debout et aller jusqu’au puits.

Il se sentait mieux que la veille. Bien sûr, il aurait été incapable de marcher des kilomètres, mais au moins, il ne vacillait plus sur ses jambes à chaque pas. La douleur à la tête avait disparu. Il décida de se soulager dans la cabane que lui avait indiqué Féroce. Il poussa doucement la porte, vaguement inquiet à l’idée de savoir ce qu’il allait trouver derrière. Il régnait une puanteur abominable. En face de lui, il y avait un banc percé d’un trou. Celui-ci aurait dû mener au ruisseau qui coulait juste derrière la cabane, mais il semblait bouché. Incapable de rester plus longtemps, Martial se précipita vers le puits et tira de toutes ses forces sur la corde. Bientôt il sentit une certaine résistance. Le seau, rempli à ras bord, devait commencer à sortir de l’eau. La charge était lourde, et il fallut plusieurs minutes au jeune garçon pour le hisser.

Le souffle court, il récupéra enfin le seau. Mais la margelle du puits était si étroite, que le seau bascula. Heureusement, Martial le récupéra avant qu’il ne se déverse entièrement sur le sol. Le temps qu’il reprenne son souffle, l’eau du seau était redevenue calme et lorsqu’il se pencha au-dessus de la surface liquide, il resta stupéfait. Un visage flottait doucement dans le seau. Passé le premier étonnement, Martial se dit que ce ne pouvait être que le sien.

C’était étrange. Cette figure-là ne lui disait rien du tout. Il lui semblait n’avoir jamais vu ces cheveux noirs tout raides. Il distinguait mal les traits de ce visage griffé de partout. Son nez, ses joues, son front étaient couverts d’estafilades, et la crasse lui donnait un étrange teint basané. Au milieu de tout ça, il y avait des yeux dorés constellés de petites pépites vertes. Ces yeux-là, oui. Il lui semblait les avoir déjà vus. Mais c’était comme un souvenir lointain, très lointain…

Agacé par son image qu’il ne reconnaissait pas, il brouilla l’eau de sa main et se débarbouilla le visage. C’était glacé, mais cela lui fit du bien. Alors il ôta ses vêtements et se versa le contenu du seau sur la tête. Puis, grelottant de froid, il se précipita comme un fou dans la grange pour se sécher avec la couverture. Les moutons se mirent à bêler et les poules à caqueter devant ce remue-ménage.

C’est alors qu’il remarqua des coulées noirâtres qui lui dégoulinaient sur les épaules. Inquiet, il se passa la main dans les cheveux. Lorsqu’il la retira, elle était toute noire. Evidemment, ce n’était pas avec le peu d’eau qu’il s’était versé sur la tête qu’il avait nettoyé ses cheveux, si ceux-ci avaient traîné dans la boue. Il ne s’en souvenait pas, mais il se dit que c’était certainement ce qui avait dû lui arriver avant qu’il ne se réveille dans le fossé. Alors il lança le seau de bois cerclé de fer dans le puits, qui tomba en ricochant sur les pierres. Puis, courageusement, il le remonta.

Deux fois, trois fois, il dut recommencer l’opération car ses cheveux n’en finissaient pas de dégouliner de noir. Et lorsque enfin l’eau retomba aussi claire que si elle avait été tirée directement du puits sans passer par ses cheveux, Martial retira un dernier seau pour se regarder dans l’eau. C’était toujours aussi lourd, mais il avait pris le coup de main et parvint à le ressortir sans en perdre une seule goutte. En regardant dans l’eau, il ne put retenir un cri de surprise : voilà qu’il avait les cheveux châtain clair avec des mèches dorées à présent ! Il avait frotté énergiquement les traces de terre et les croûtes de sang séché, et il avait une peau beaucoup plus claire à présent. Ce visage-ci lui semblait vaguement familier, mais il ne lui évoquait aucun souvenir précis.

Martial se rhabilla, songeur. Puis il décida d’utiliser l’eau du dernier seau pour nettoyer la cabane-toilettes. Lorsqu’il balança le contenu dans le trou de la planche de bois, il y eut un gros bruit de succion, comme si un gros bouchon se débloquait pour tomber dans un trou à pic. L’atmosphère devint tout à coup beaucoup plus respirable et Martial se dit qu’il allait enfin pouvoir utiliser cet endroit sans s’évanouir !

Le jeune garçon passa encore une bonne demi-heure à fureter, sans oser cependant entrer dans la maison. Enfin, il décida de s’occuper des moutons qui commençaient à s’agiter dans la grange. A force de se déplacer, l’anneau de fer qui emprisonnait sa cheville commençait à le faire souffrir. Il coinça son pantalon entre la peau et le métal, mais cela diminua à peine le frottement. Il ne se sentait pas très à l’aise avec les bêtes, mais heureusement, celles-ci connaissaient le chemin, et il n’eut qu’à leur ouvrir les barrières et les refermer derrière elles. Puis il dut encore tirer plusieurs seaux d’eau pour remplir leur cuve. Lorsqu’il s’adossa à l’enclos, le soleil était déjà bien haut dans le ciel et il se dit que finalement, il avait passé sa matinée à charrier des seaux !

Mais il n’eut pas le temps de chômer pour autant car les poules faisaient un boucan du diable en battant des ailes de toute leur force contre la cage rouillée pour se plaindre qu’on les laissait mourir de faim. Alors, courageusement, Martial suivit les indications de Féroce, et bientôt il eut un peu plus de calme.

A présent, il n’avait plus rien à faire, et il commença à tourner en rond. Le travail l’avait empêché de sentir le froid, mais l’inactivité le gelait. Pourtant, il faisait meilleur aujourd’hui, et la neige avait bien fondu, transformant la terre en boue qui collait sous les semelles. La faim aussi recommença à le torturer. Il se mit à mâchonner un brin de paille, mais cela ne fit qu’attiser la brûlure de son estomac. Enfin, n’y tenant plus, il décida de tenter sa chance dans la maison de Féroce. Cependant, lorsqu’il fut devant la porte, il dut déchanter. Alors que celle de la grange tenait avec un fil de fer, celle de la maison avait une grosse serrure bien solide. Il eut beau secouer la porte, triturer la serrure avec un bout de bois, celle-ci refusa de s’ouvrir. En regardant à travers une fente, il distingua une grosse miche de pain à moitié enveloppée dans un torchon, et au-dessus du feu éteint, une marmite semblait remplie de soupe. Cette vision ne le fit que saliver davantage, et il s’éloigna lentement.

Il alla ensuite voir les poules qui elles, avaient de quoi manger et se gavaient tranquillement de grains pendant que lui criait famine ! Soudain, il remarqua une poule qui, assise depuis un bon moment, venait de se lever. Sous elle, un bel œuf frais le narguait, tranquillement installé sur la paille. Sans plus hésiter, Martial ouvrit la cage et écarta les poules pour s’emparer de l’œuf. Même cru, cela lui semblait un repas délicieux. Cependant, dans sa précipitation, il n’avait pas songé à refermer la porte de la cage derrière lui, et lorsqu’il se retourna, deux poules s’enfuyaient déjà.

Il sortit en toute hâte sans oublier de refermer la cage derrière lui. Puis il mit l’œuf dans sa poche et courut derrière les poules. Affolées par ses cris, celles-ci coururent droit vers l’enclos des moutons et passèrent sous la barrière. Sans hésiter, Martial sauta au-dessus de l’enclos et se jeta sur une des poules tandis que l’autre continuait son chemin en voletant. Le jeune garçon avait les mains griffées par les pattes de la poule, mais il ne lâcha pas prise. Néanmoins, il avait intérêt à s’en débarrasser rapidement s’il ne voulait pas avoir les mains en sang. Heureusement, l’autre poule s’était réfugiée sous la cuve d’eau des moutons et semblait ne pas vouloir en bouger. Alors Martial courut vers la grange pour enfermer la première poule dans la cage.

Il fut accueilli par une volée de plumes. Tout à l’heure, affolé qu’il était par les deux poules échappées, il avait refermé la grille de la cage à la va-vite et toutes les poules en avaient profité pour s’échapper. Heureusement, aucune d’elles ne semblait avoir voulu tenter sa chance à l’extérieur. Martial remit la poule qu’il tenait dans la cage et se mit en chasse des autres. Il lui fallut une bonne heure pour toutes les rassembler. Cependant, comme il ne connaissait pas leur nombre exact, il ne savait pas s’il les avait toutes récupérées ou non.

Enfin, il repartit à la chasse à l’extérieur de la grange. Cependant, lorsqu’il parvint auprès de la cuve des moutons, la poule avait disparu. Martial sentit son sang se glacer en repensant aux paroles de Féroce : « Si, par malheur, l’une d’elles s’échappe, je ne donne pas cher de ta peau ! ». Un peu affolé, il se mit à fouiller tous les recoins de l’enclos et de la cour, aussi loin que sa chaîne lui permettait d’aller. Mais rien. Alors, découragé, il s’accouda à la margelle du puits pour réfléchir. Tout à coup, un gloussement lointain attira son attention. Celui-ci ne provenait pas de la grange mais… de la cabane. Il se précipita aussi rapidement que sa chaîne le lui permettait et ouvrit brusquement la porte. Surprise, la poule fit un bond. Et comme elle se tenait tout près du trou de la planche, sa patte glissa, et elle bascula à l’intérieur. Sans hésiter, Martial plongea la main dans le trou malodorant mais ne saisit qu’une touffe de plumes. Il n’avait pas été assez rapide, et la poule était tombée…

Alors il décida de faire le tour de la cabane pour la récupérer dans le ruisseau qu’il avait aperçu à travers le trou. Malheureusement, la chaîne était trop courte et il ne put s’approcher suffisamment pour la repérer. Mais bientôt, il vit quelques plumes blanches s’agiter au bord de l’eau. Il se pencha un peu plus, et c’est alors qu’il perdit l’équilibre en glissant sur la terre détrempée par la neige fondue. La chaîne se tendit et l’arrêta dans sa chute. Il se reçut sans trop de mal sur les mains. Il se dit que, finalement, il s’en était tiré à bon compte… lorsqu’il entendit un craquement qui provenait de sa poche. En tombant, l’œuf s’était cassé. Martial se releva lentement, écœuré. Il regarda le fond de sa poche : un amas gluant collait le tissu avec les débris de coquille et les deux petits cailloux qu’il avait gardé. Avec une grimace de dégoût, il abandonna la poule pour tirer un nouveau seau d’eau afin de nettoyer sa poche. Il avait perdu le compte des seaux qu’il avait remonté du fond du puits depuis le matin, mais ses bras, eux, se souvenaient des efforts !

Quelle catastrophe ! Il avait pris un œuf – et peut-être Féroce le remarquerait – mais pire encore, il avait perdu au moins une poule. Il se dit que le meilleur moyen d’échapper à une punition serait de s’enfuir. Il ne savait où aller, mais cela ne pouvait pas être pire qu’ici. Cependant, il avait beau tirer sur la chaîne, taper l’anneau sur la pierre, il ne faisait que se meurtrir un peu plus les chairs. Il avait froid, il avait faim. Et ce maudit œuf qui était cassé ! Le prendre lui aurait déjà certainement valu une sanction, mais le fait de ne pas en avoir profité rendait Martial plus furieux encore. Des larmes de rage commençaient à lui brouiller la vue. De colère, il les effaça d’un revers de main. C’est alors qu’il entendit un caquètement tout proche. La poule était à ses pieds. Rassurée par son immobilité, elle s’était rapprochée sans qu’il la voie. Martial se pencha alors doucement et s’empara de l’animal qui se laissa prendre sans plus faire d’histoires.

Enfin, le jeune garçon avait rassemblé toutes les poules. Féroce ne revenait toujours pas. Pourtant le jour commençait à baisser et le froid devint tout à coup plus vif. Les rares plaques de neige qui n’avaient pas fondu durcissaient à nouveau. Martial décida de rentrer les moutons. Puis il se roula en boule dans sa couverture et essaya de réfléchir. L’éternelle question, toujours la même : « Qui suis-je ? » se remit à trotter dans sa tête. L’énigme de ses cheveux teints en noir épaississait encore le mystère. En séchant, ils avaient perdu leur raideur pour devenir tout ondulés. Que lui était-il donc arrivé pour qu’il perde ainsi la mémoire ? Avait-il été abandonné ? Où étaient ses parents ? Etait-il seul au monde ?

Les interrogations se mirent à tourner de plus en plus vite dans sa tête, comme un ballet infernal. Et bientôt, Martial, épuisé par les émotions de la journée, sombra dans un profond sommeil.

Il fut réveillé par un bruit de sabots raclant le sol. Bientôt la porte de la grange s’ouvrit en grand pour laisser passer Grigou. Féroce repoussa Mignon d’un coup de botte pour qu’il n’entre pas. Heureusement, car les poules et les moutons commençaient déjà à s’agiter ! L’homme portait un étrange paquet. Il le posa sans délicatesse dans la paille auprès de Martial. Celui-ci préféra faire croire qu’il était profondément endormi. Il sentit l’homme vérifier la solidité de l’anneau autour de sa propre cheville, puis en attacher un autre à la « chose » posée à côté de lui, sans cesser de maugréer entre ses dents des paroles incompréhensibles. Puis il alla attacher Grigou dans son coin, et il sortit en fermant la porte avec le crochet de fer.

Lorsqu’il n’entendit plus les pas de l’homme s’éloigner dans la nuit, Martial se redressa pour observer ce qu’il avait déposé à ses côtés. C’était une fille d’à peu près le même âge que lui. Elle grelottait en claquant des dents, et ses doigts se serraient convulsivement sur le châle usé qui couvrait ses maigres épaules. Ses longs cheveux blonds semblaient presque blancs dans la pâle clarté de la lune. De grands yeux bleu pâle éclairaient son visage maigre. Eux aussi étaient si clairs qu’ils produisaient une impression étrange. Il remarqua ses pieds nus qui dépassaient de sa jupe. Ils étaient tout meurtris et saignaient par endroits. Martial vit que, bien qu’elle claque des dents, son maigre visage était couvert de sueur. Elle ferma les yeux, trop épuisée pour les garder ouverts. Le jeune garçon se sentit tout à coup impuissant. Cette fille avait de la fièvre, et il ne savait pas comment la soigner. La seule chose qu’il pouvait faire, c’était l’envelopper dans sa couverture. Sans hésiter, il la posa sur elle. Bientôt elle parut se calmer et sa respiration se fit plus régulière. Martial la veilla encore un moment puis il s’enfouit dans la paille pour avoir chaud et se rendormit d’un lourd sommeil sans rêve.

*

Ariane fut réveillée par un rayon de soleil qui avait traversé le maigre chaume du toit pour se poser sur ses yeux. Une toux rauque lui déchira la poitrine, achevant de l’éveiller. Elle sentait qu’elle avait encore les joues rouges et les yeux brillants de fièvre, mais elle se sentait en meilleure forme que la veille. Elle se redressa lentement, et les souvenirs des événements des derniers jours lui revinrent en mémoire. Tous ces risques, cette marche folle, ses pieds meurtris et cette fièvre qui ne la quittait pas pour se retrouver à son point de départ ! Découragée, elle sentit des larmes lui piquer les yeux. Soudain, elle remarqua une forme enfouie sous la paille. Alors seulement elle se rappela avoir aperçu quelqu’un dans la pénombre lorsque Féroce l’avait jetée au sol. Elle écarta les brins de paille qui cachaient le visage du jeune garçon endormi. Il devait avoir son âge. Il aurait paru calme si des ombres n’avaient paru rouler sous ses paupières closes. Il avait des cheveux châtain clair éclairés de mèches dorées qui ondulaient à leur extrémité, produisant une impression étrange, et Ariane se dit qu’il ressemblait au prince charmant des histoires que lui racontait sa mère autrefois. Sauf qu’il n’était qu’un gamin !

Il y avait un livre à demi dissimulé dans la paille. Elle s’en saisit avidement. Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas vu de livre ! Elle l’ouvrit et fronça les sourcils. Cette langue était illisible. Elle considéra le garçon à côté d’elle. Qui pouvait-il bien être ?

Le garçon devait se sentir observé car il s’éveilla d’un coup et se redressa brusquement. Ariane sursauta et l’accueillit par un éclat de rire qui se transforma en quinte de toux. Il avait l’air d’un beau diable avec de la paille partout !

Elle l’observa avec une curiosité non dissimulée. Elle était toujours emmitouflée dans sa couverture et ses longs cheveux blonds dégoulinaient sur ses épaules comme des fils d’or. Martial n’avait pas rêvé cette nuit : ils étaient presque blancs à force d’être blonds.

- C’est à toi ? demanda-t-elle brusquement en lui montrant son livre qu’elle tenait ouvert sur les genoux.

-       Heu… oui, balbutia-t-il.

-       Tu parles cette langue ?

-       Comment ça ? répondit-il d’une voix rauque.

-       Ben, c’est pas du français, ça c’est sûr. Ça doit être de l’anglais, j’y comprends rien. W-I-L-L-I-A-M… S-H-A… je sais pas quoi, déchiffra-t-elle péniblement. C’est l’auteur.

-       L’auteur ?

-       Celui qui a écrit le livre ! Tu ne sais pas lire ou quoi ?

-       Ben non, je ne sais pas, répliqua-t-il d’un ton renfrogné.

Les mots sortaient difficilement de sa bouche, mais au moins, il n’avait aucun mal à les assembler. Ils se mettaient les uns avec les autres de manière tout à fait instinctive et cela le rassura profondément.

Après un silence, elle reprit :

- Ne te fâche pas. Je ne voulais pas te vexer. Si tu veux, je pourrai même t’apprendre. 

Et comme il ne répondait toujours pas, elle lui demanda :

- Tu t’appelles comment ?

-   Mar… William ! s’exclama-t-il.

Ariane fronça les sourcils. Elle était persuadée qu’il mentait. Il venait de répéter le prénom du livre… Elle allait le rabrouer lorsqu’elle vit un sourire satisfait éclairer son visage, comme sous le cou d’une bonne idée.

-   William… reprit-elle. Tu es anglais alors.

-   Non… Je ne sais pas, soudain désorienté. Tu m’embêtes avec tes questions !

-   Houla, excuse-moi, monsieur « William de mauvaise humeur » ! Moi, c’est Ariane. 

Tout à coup, une volée de plumes traversa la grange et une poule fit un bond sur le sol. William se précipita pour l’attraper et la remettre dans la cage, réveillant ainsi toutes les autres qui se mirent à caqueter d’un air mécontent.

- Elles se sont enfuies, hier… expliqua « William ». Je croyais les avoir toutes rattrapées, mais il faut croire que j’en avais oublié une… 

- Il y en a douze en tout. Je les connais bien, elles m’ont déjà fait le coup. 

Il se mit à compter les volatiles. Il y en avait onze seulement !

- Il n’y en a que onze ! s’exclama-t-il, affolé.

- Eh bien nous allons chercher la douzième !

- Mais si elle s’est enfuie dehors…

- Parce qu’elles sont sorties ! répondit Ariane avec un pincement au cœur. Là, c’est plus grave… Espérons qu’elle soit ici.

Elle avait beau se répéter que Féroce ne lui faisait pas peur, elle ne pouvait s’empêcher de frissonner à la pensée de la raclée qui les attendait si une poule avait disparu.  Et ils se mirent à fouiller la grange, retournant la paille, bousculant les moutons… affolés à l’idée que Féroce fasse son apparition. Ariane qui retrouva la dernière fugitive… dans la mangeoire de Grigou, qui apparemment, avait accepté sans difficultés cette insolite pensionnaire. Tout à coup, des pas retentirent à l’extérieur. Féroce devait sortir de la maison. Ariane remit précipitamment la poule dans sa cage et se jeta d’un bond dans la paille.

Lorsque la porte s’ouvrit brusquement et que la silhouette sombre de Féroce s’encadra dans la porte, elle faisait tranquillement semblant de dormir. L’homme s’avança d’un pas lourd, son manteau traînant toujours à ses pieds. Puis ses yeux se posèrent sur Martial-William et il s’arrêta brusquement :

- Ca alors ! Qu’as-tu fait à tes cheveux ? demanda-t-il de sa voix rocailleuse.

Mais comme le jeune garçon ne répondait pas, il poursuivit :

- Tu es toujours muet, Martial ! Tant mieux, je préfère ! Tiens ! ajouta-t-il en lui tendant un gros morceau de pain rassis. Puis il se tourna vers Ariane et lui lança :

- Toi, tu n’auras rien. Ça t’apprendra ! Et ce n’est pas la peine de faire semblant de dormir. Lève toi ou je te réveille à coups de bottes dans les côtes !

Mais Ariane ne bougea pas un cil. Alors Féroce s’approcha d’un pas traînant. Ce n’est que lorsqu’il leva la jambe pour la frapper qu’elle se redressa d’un bond, en regardant l’homme droit dans les yeux avec un air de défi.

- Toujours aussi rebelle et bravache ! Tu as de la chance que je sois pressé, sinon je t’aurais donné une correction à la mesure de ton insolence ! 

Puis il se détourna pour inspecter la cage aux poules dans laquelle il entra pour ramasser les oeufs :

- Bien. Elles ont encore un peu de grain mais vous leur en remettrez. Vous sortirez les moutons. Je veux aussi que Grigou soit bouchonné lorsque je rentrerai. Moi, je vais chasser de quoi améliorer notre ordinaire. Bien sûr je vous laisse la chaîne. Après le coup que tu m’as fait, Ariane, n’espère pas être libérée un jour ! Et toi, Martial, je compte sur toi pour avoir un œil sur elle. Si elle fait des bêtises, vous paierez tous les deux !

Et il sortit, Mignon sur ses talons.

Lorsqu’il se fut éloigné, Ariane se tourna vers William, furieuse :

- Il t’a appelé « Martial ». Tu m’as menti, alors ! Tu ne t’appelles pas William. C’est juste le nom de l’homme qui a écrit ton livre. 

Elle était profondément blessée qu’il ait pu lui mentir, et elle lui tourna le dos.

- Mais non, expliqua William. Je ne sais plus comment je m’appelle. Alors hier, lorsque Féroce m’a trouvé, il m’a donné le nom de Martial. Mais je ne m’appelle pas comme ça en vrai. C’est trop laid ! Quand tu as prononcé le nom de celui qui a écrit le livre, ça m’a plu. Désormais, je m’appelle comme ça, et pas autrement.

- Pourquoi ne l’as-tu pas dit à Féroce, alors ?

- Il me croit muet, et ça m’arrange. Je n’ai pas envie de faire la conversation à un type comme ça.

- Tu préfères le laisser t’insulter à sa guise ! répliqua-t-elle d’un ton ironique.

- Je ne veux pas prendre de coups, c’est tout. Comme ça, je peux réfléchir tranquillement au meilleur moyen de m’évader d’ici.

Ariane resta silencieuse un moment. Elle se sentait très faible tout à coup, et la fièvre l’avait reprise. William lui tendit son pain. Elle faillit refuser d’un air fier, mais la faim était trop forte et elle s’en empara pour le couper en deux.

- Prends tout, je n’ai pas faim, dit William malgré les gargouillements de son estomac.

- Menteur ! Ici, on a toujours faim.

Tous deux partagèrent leur maigre repas en silence. Grigou mâchonnait du foin dans son coin, les poules étaient calmes et les moutons semblaient assoupis. On entendait juste le vent siffler entre le chaume. William soupira. Ariane ne pouvait s’empêcher de lui lancer des petits coups d’œil intrigués.

- C’est vrai que tu as perdu la mémoire ? Comment c’est arrivé ?

- Je ne sais pas, justement. Je me suis réveillé il y a deux jours au bord d’un chemin, enroulé dans une couverture avec ce livre pour tout bagage. Hier matin, quand je me suis lavé, mes cheveux qui étaient noirs et raides sont devenus châtains. Je ne sais pas pourquoi. Je ne me souviens de rien avant… Tiens, je ne sais même pas en quelle année nous sommes !

- 1782… Tu ne te souviens vraiment de rien ?

William eut un instant d’hésitation mais il sembla préféra garder le silence. Ariane soupira d’agacement. Elle détestait qu’on lui fasse des cachotteries. Pourtant, elle arrêta à temps la réplique cinglante qui lui venait aux lèvres. Inutile de se fâcher. Et puis ce garçon l’intriguait trop. Elle se contenta de constater :

- Tu n’as pas eu de chance de tomber sur Féroce. Maintenant, il va te retenir prisonnier.

Après un silence, elle ajouta :

- Qu’est ce que tu as autour du cou ?

- Une médaille. Je ne sais pas ce qu’elle signifie. Regarde : d’une côté, il y a ce dessin, et de l’autre… ça !

- Un château dans… dans une grotte on dirait. C’est peut-être là d’où tu viens.

- Peut-être…

- En tout cas, ça ne me dit rien. Ça ne va pas être facile de le retrouver. Je n’ai jamais entendu parler d’un tel endroit !

Elle retourna la médaille et lut la devise.

- « Mimesis »... Je me demande ce que cela peut bien vouloir dire.

William haussa les épaules et reprit sa médaille. Visiblement, il n’avait pas envie qu’elle s’y intéresse.

- Et toi, qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il, changeant délibérément de sujet.

- Oh moi ! Mon père m’a vendue ! s’exclama-t-elle avec amertume.

- Vendue ! Mais pourquoi ?

- C’est une longue histoire. Mais parents étaient marchands de potions, de remèdes... Ils travaillaient sur les marchés. On voyageait tout le temps ! Mon grand frère et moi, on les aidait bien. Seulement, Maman est tombée enceinte. Elle a été très malade et elle est morte…

Sa voix se brisa tout à coup. Prudemment, William l’interrogea :

- Et... et le bébé ?

- Mort, lui aussi. Il faut croire que les potions ne valaient pas grand’ chose !

Ariane se tut. Elle n’avait jamais parlé de sa vie à personne… Mais lorsqu’elle leva les yeux et croisa le regard de William, elle sentit son corps se relâcher. Etaient-ce les pépites d’or qui faisaient luire les yeux du garçon en éclairant son regard de curiosité ou simplement le besoin de se confier après ces longs mois de solitude ? Toujours est-il qu’elle commença, presque malgré elle :

- C’est surtout ma mère qui travaillait dur. Mon père était un feignant qui passait la moitié de son temps au comptoir des auberges ! C’est là qu’il a rencontré Féroce qui cherchait quelqu’un à employer à sa ferme. Mon père n’avait même plus de quoi nous nourrir, alors…

Ariane eut un geste fataliste.

- Tu es là depuis combien de temps ? demanda William.

- Le printemps dernier. Tant qu’il ne faisait pas trop froid, c’était supportable. Mais avec l’hiver, ce n’était plus possible. C’est pour cela que je me suis enfuie. Et je recommencerai ! Je n’ai pas l’intention de passer ma vie à nourrir trois poules et un ridicule troupeau de moutons !

William hocha la tête et son visage s’éclaira d’un sourire qui rendit son regard plus lumineux encore :

- Eh bien, la prochaine fois, nous serons deux. Moi non plus, je n’ai pas l’intention de moisir ici toute ma vie !

Ariane se sentit tout à coup beaucoup mieux. Elle eut l’impression que la fièvre la quittait et qu’une énergie nouvelle circulait dans son corps malade.

- A deux nous aurons plus de chance, déclara-t-elle. Il faudra attendre le printemps. Pour le moment, il fait trop froid. C’est pour cela que j’ai échoué. Cette neige a paralysé mes pas. Il faudra aussi faire des réserves de nourriture et…

Elle s’arrêta brusquement, le regard fixé sur la porte entrebâillée.

- Il pleut, dit-elle avec mauvaise humeur. Il faut pourtant sortir les bêtes…

- Tu es sûre ? Elles vont être trempées !

Ariane haussa les épaules :

- Féroce l’a dit, on le fait. S’il n’est pas content parce qu’on a trempé ses moutons, tant pis pour lui !

- Je m’en occupe, dit William en se levant d’un bond.

- Alors je donne le grain aux poules, répliqua Ariane.

- Laisse-moi faire, tu es malade.

- Je ne suis pas une feignante !

- Je n’en doute pas une seule seconde, répondit William avec un soupir en voyant son air fier. Tu le feras quand moi, je serai malade.

Ariane était si mal en point qu’elle accepta le marché et se rallongea dans la paille, bien enveloppée dans la couverture.

Ce fut lorsqu’Ariane se réveilla qu’elle réalisa qu’elle s’était profondément endormie. William était assis non loin d’elle et elle sentit une vague de joie la soulever à l’idée qu’elle n’était plus seule. Il était complètement trempé par la pluie qui tombait à seaux et regardait pensivement le vieux Grigou qui soufflait bruyamment dans son coin. « Je veux aussi que Grigou soit bouchonné lorsque je rentrerai. » avait dit Féroce.

Tout à coup, un éclair fendit le ciel, si violent que William en vit la lueur blanche à travers le chaume. Peu après un grondement de tonnerre déchira le silence. Ariane sursauta, mais ne cria pas, habituée depuis longtemps à ne pas manifester tout haut ses émotions, mais ses yeux s’ouvrirent tout grand. Dehors, les moutons bêlaient à qui mieux mieux. Elle se leva d’un air déterminé :

- Je déteste Féroce, mais je ne veux pas que les bêtes souffrent à cause de ses ordres idiots. A présent, il pleut à torrents. On va rentrer les moutons.

- J’y vais, répondit William. Si tu sors maintenant, tu vas attraper la mort.

Et il sortit en courant, sans écouter ses protestations. Les moutons s’étaient dispersés dans l’enclos, mais dès qu’ils l’entendirent ouvrir la barrière, ils se précipitèrent vers lui. Rapidement ils se retrouvèrent tous au sec dans la grange. Ariane l’observa, grelottant de fièvre dans la couverture. Visiblement William avait une question qui lui brulait les lèvres. Il finit par demander :

- Ca veut dire quoi : « bouchonner » ?

Ariane sourit, sans moquerie. Elle commençait à admettre que William était un garçon étrange et qu’il avait dû oublier bien des choses, même ce qui, pour elle, était une évidence.

- Il faut prendre une poignée de paille pour en faire comme un bouchon, et on s’en sert pour frotter le cheval. C’est comme ça qu’on le nettoie : avec le frottement, la paille enlève la sueur et la crasse. Il y a du travail : Grigou est vraiment très sale. Tiens, je te montre.

Elle s’empara d’un bon morceau de paille et commença à frotter le vieux cheval. Celui-ci s’ébroua de contentement. William prit vite le coup de main, et au bout d’une demi-heure, il était tout propre.

Tout à coup, ils entendirent un raclement à travers la cloison.

- Féroce est rentré. Il va bientôt venir inspecter notre travail, dit Ariane.

- Heureusement que nous en avons fini avec Grigou !

En effet, peu après, la porte s’ouvrit et Féroce entra avec son manteau ruisselant de pluie. Il inspecta les animaux et ramassa les œufs qui venaient d’être pondus. Puis il prit le temps d’observer William et Ariane qui se tenaient debout près de Grigou. Il avait un regard mauvais où perçait néanmoins la satisfaction. Puis, sans un mot, il tourna les talons.

Les deux enfants se laissèrent tomber dans la paille avec un soupir de soulagement.

- J’espère qu’il a trouvé de quoi « améliorer notre ordinaire », comme il dit, s’exclama William. Je meurs de faim !

Peu après, Féroce reparut. Il tenait dans une main un chaudron fumant, et dans l’autre une broche de métal à laquelle pendait une lanière de viande grillée.

- Tenez, pour vous deux, dit-il en posant le chaudron. Et ça, c’est pour toi, ajouta-t-il en tendant le morceau de viande à William. Tu as bien travaillé.

Puis il sortit de sa poche un morceau de pain et le jeta à leurs pieds. C’était toujours cet éternel pain rassis que Féroce leur réservait. Enfin, il leur tourna le dos, non sans avoir jeté un regard à leurs chevilles emprisonnées. Pour plus de sécurité, il tira sur l’anneau scellé au mur, mais celui-ci ne bougea pas. Alors, satisfait, il sortit en refermant avec soin la porte derrière lui.

Ariane crut défaillir en tendant le nez au-dessus du chaudron tant elle avait faim. Ils attaquèrent le contenu avec avidité. C’était une espèce de soupe pas trop mauvaise. Dedans flottaient des morceaux de carotte et de patates. Sur l’insistance de William, ils partagèrent la viande. Ariane, d’abord trop fière pour accepter, finit par se soumettre lorsqu’il lui affirma qu’il fallait qu’elle prenne des forces pour envisager de s’enfuir à nouveau. C’était un peu élastique, mais au moins, cela remplissat l’estomac. Ils raclèrent le fond du chaudron avec le pain puis s’écroulèrent de sommeil dans la paille. Ils s’endormirent tous deux aussitôt, bercés par le bruit incessant de la pluie.

*

Les jours se suivaient, tous plus épuisants les uns que les autres. Avec les beaux jours, Féroce leur donnait de plus en plus de travail. William, qui avait cru, au début, qu’ils n’auraient qu’à s’occuper des bêtes, découvrit qu’il fallait aussi laver le linge, repriser les vêtements de Féroce, nettoyer sa cabane, couper du bois…

Ils n’eurent bientôt plus que des loques sur le dos, dans lesquelles ils grelottaient de froid. William n’avait jamais eu que les vêtements dans lesquels Féroce l’avait trouvé. Celui-ci finit par lui donner en grommelant une chemise et un pantalon. C’étaient de vieux vêtements à lui, bien abîmés, mais encore solides. Quant à Ariane, elle avait usé les trois jupes et les deux chemisiers qu’elle avait emportés lorsqu’elle avait été achetée, mais Féroce ne lui fit don d’aucun vêtement, pour la punir de son comportement.

Il fallut bientôt s’occuper du grand potager, désherber, bêcher, planter... Pour ne pas risquer qu’ils s’enfuient, Féroce attachait leur chaîne à un poteau de l’enclos. William se demandait comment ils auraient bien pu partir avec Mignon qui tournait sans cesse autour d’eux en montrant les crocs !

Féroce prit peu à peu l’habitude d’emmener William à la chasse. Il semblait apprécier ce garçon silencieux qui comprenait vite et obéissait sans rechigner. Pour William, c’était l’occasion d’échapper à l’atmosphère putride de la ferme, et surtout d’apprendre. S’ils devaient un jour s’enfuir, Ariane et lui, ils ne pourraient compter que sur eux-mêmes pour se nourrir. Bientôt, il sut poser des collets à la perfection. Bien entendu, il n’était pas question une seule seconde que Féroce lui prête son fusil, mais William avait compris comment le graisser, mettre la poudre, attendre le gibier, en silence, et ne tirer que lorsqu’on est certain de pouvoir récupérer la dépouille de l’animal mort.

Ariane n’en prenait pas ombrage. Elle savait qu’il n’y avait aucune chance pour que Féroce lui accorde la moindre faveur. Elle avait montré trop mauvais caractère jusque là, et il n’était pas près de lui pardonner sa fuite. Pourtant, sur les conseils de William, elle avait cessé de le provoquer, pour éviter les châtiments qui l’auraient empêché de reprendre des forces pour leur départ. Lorsque le jeune garçon rentrait de ses équipées avec Féroce, elle lui demandait de lui enseigner ce qu’il avait vu, compris, repéré. Elle-même lui apprenait à lire. Ils avaient abandonné le livre de William dès que celui-ci avait su reconnaître les lettres. Comme ni l’un ni l’autre ne comprenaient la langue dans laquelle il était écrit, Ariane notait des mots en français, puis des phrases, dans la terre de la grange qu’elle avait préalablement mouillée, et elle prenait bien soin de les effacer dès que la leçon était terminée. Il n’aurait plus manqué que Féroce découvre leur manège !

William était un élève passionné, et il apprenait vite. Mais il n’aurait su dire s’il n’avait jamais appris à lire auparavant, ou si le choc qui lui avait fait perdre la mémoire avait été d’une violence extrême au point d’effacer ce qu’il avait déjà appris.

N’eussent été la mauvaise humeur permanente de Féroce et la nourriture abominable qu’il leur donnait, William aurait été parfaitement heureux. Il avait l’agréable impression de renaître à la vie, comme un petit enfant qui découvre le monde. Et cela était passionnant ! Néanmoins, il savait que, bientôt, la lecture, la chasse et l’agriculture n’auraient plus beaucoup de secrets pour lui, et qu’il commencerait à s’ennuyer. Il serait alors temps de partir. Mais la conquête de la liberté risquait d’être une rude tâche.

En effet, Féroce relâchait rarement son attention. Dès qu’il devait perdre de vue les enfants, il les enchaînait systématiquement. Mignon était sans arrêt dans leurs pattes. Et la quantité de travail était telle qu’ils finissaient leurs journées épuisés. Ce n’était que grâce à leur volonté acharnée qu’ils trouvaient le courage de tenir les leçons de lecture.

Ariane mit de nombreuses semaines avant de guérir tout à fait. La fièvre semblait ne devoir jamais cesser, et la toux qui lui coupait le souffle resta violente pendant plus d’un mois. Puis, un jour qu’il rentrait de la chasse avec Féroce, William entendit chanter dans la grange. C’était une belle voix chaude et cristalline à la fois. Il s’approcha doucement pour ne rien perdre du chant. Lorsqu’il entrouvrit la porte, il poussa une exclamation de surprise :

- Toi !

Ariane se tut immédiatement. C’était bien elle qui chantait. William resta abasourdi : jamais il n’aurait jamais imaginé qu’un souffle d’une telle douceur et d’une telle puissance puisse s’échapper d’une si frêle poitrine.

- C’est magnifique, lança-t-il dans un souffle.

Ariane rougit jusqu’aux oreilles, et se détourna, d’un air mécontent.

- Ce n’est pas la peine de te moquer de moi. Je ne t’avais pas entendu approcher.

- Mais je ne me moque pas de toi ! Je trouve que tu as une voix formidable. Continue, s’il te plait.

- Non. Tu mens. Je chante comme une crécelle ! répliqua-t-elle.

Elle avait ce ton cassant qu’elle prenait lorsqu’elle était vexée. Pourtant, William sentait de la tristesse dans sa voix. Lorsqu’il s’approcha, elle se détourna, mais il eut le temps de voir que ses yeux s’étaient remplis de larmes.

- Pourquoi dis-tu cela ? Je t’assure que…

- Laisse-moi tranquille ! cria-t-elle. Pourquoi viens-tu toujours m’embêter ?

Stupéfait devant cette réaction, William préféra sortir. Mais déjà Féroce arrivait pour attacher sa cheville à l’anneau, et il dut rentrer à nouveau dans la grange. Il serra les poings. Cet emprisonnement ne finirait donc jamais ? Cela devenait insupportable, surtout en compagnie d’une fille à laquelle il ne pouvait jamais faire la moindre remarque sans risquer qu’elle soit mal prise !

Mais à sa grande surprise, lorsque Féroce eut tourné les talons, Ariane s’approcha. William s’assit dans la paille en lui tournant le dos.

- Excuse-moi, dit elle.

Mais William l’ignora. Si c’était pour se faire traiter de menteur dans deux minutes, il préférait ne pas répondre. Il entendit Ariane soupirer dans son dos :

- Ma mère chantait merveilleusement bien… et je chantais parfois avec elle. Lorsqu’elle est morte, mon père m’a interdit de chanter. Ca lui rappelait trop ma mère, en médiocre… Il disait que c’était une horreur, que je chantais mal, que je lui cassais les oreilles. Alors je n’ai plus chanté qu’en cachette. Un jour, il m’a quand même entendue, et il m’a battue avec sa grosse ceinture de cuir. Sa boucle m’est rentrée dans la peau, jusqu’à l’os… J’en ai encore la marque dans le dos. Regarde !

Et elle souleva sa chemise. William se retourna et vit la cicatrice. Cela faisait une éraflure blafarde sur la peau blanche. Il effleura du bout des doigts cette petite dune toute en longueur. Ariane baissa sa chemise en frissonnant.

- Ensuite, je n’ai plus jamais chanté. C’est à partir de se moment là que j’ai commencé à détester mon père. Quand il m’a vendue, je l’ai haï. Si je le retrouve un jour, je le tuerai !

Il y avait une telle rage dans ses paroles que William la regarda avec effroi. Elle avait le visage durci par la colère, et son regard laissait voir une détermination si grande qu’il la crut sur parole.

- C’est fini maintenant, dit-il.

- Je ne sais pas pourquoi, aujourd’hui, ça m’a échappé. Ma gorge n’est plus malade, et elle s’est mise à chanter sans que je m’en aperçoive…

- Tu peux chanter tant que tu veux, maintenant. Moi, j’adore ça.

Mais Ariane gardait un visage fermé. Alors, il ajouta en plaisantant :

- Désormais, on aura un moyen de gagner de l’argent quand on sera partis d’ici : tu chanteras, et moi, je ramasserai les sous !

- Ben dis donc, tu exagères ! s’écria Ariane.

Mais ses yeux brillaient, et William y vit une lueur de fierté étonnée.

Le plus souvent, Féroce vendait son gibier et ses oeufs à la « Taverne du Bois-Joli ». La patronne, madame Fournel le connaissait bien. Elle choisissait et payait sans un mot. Elle savait bien que toute conversation était inutile avec un homme aussi sinistre que Féroce. William devinait qu’elle le craignait un peu et qu’elle n’avait qu’une hâte, c’était qu’il finisse sa choppe de bière le plus vite possible et qu’il débarrasse le plancher avant de faire fuir sa clientèle. Bien que Féroce lui enlevât sa chaîne pour ne pas montrer comment il le traitait, on voyait bien que William n’était pas heureux. Madame Founel n’osait pas faire de remarque à Féroce, mais elle donnait toujours une part de tarte au garçon.

Une semaine, Féroce l’emmena à la chasse cinq jours de suite. William se demandait si madame Fournel allait acheter tant de gibier ! Mais ce n’est pas chez elle que Féroce se rendit. Ils étaient partis très tôt, et à neuf heures, ils étaient déjà loin. Bientôt, William vit les maisons d’un faubourg. On approchait d’une grande ville. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, les rues se resserraient, et les calèches avaient bien du mal à passer. Ils arrivèrent bientôt sur une place. C’était jour de marché. Il y avait tellement de monde que Féroce n’avait pas enlevé sa chaîne à William de peur qu’il ne s’enfuie. Il le tenait serré contre lui pour qu’on ne devine pas qu’il était enchaîné. William se demandait si la police punirait Féroce s’il le dénonçait. Mais il craignait de prendre des coups avant d’avoir pu avertir qui que ce soit. Et qui sait, peut-être avait-on le droit de traiter ainsi des enfants… Il ne se souvenait pas qu’il y eut des lois pour ça. Et il n’avait jamais posé la question à Ariane.

Ils dépassèrent rapidement les étals des poissonniers et des crémiers. William sentit son estomac se crisper à la vue des gros fromages à la croûte blanche ou dorée. Le quignon de pain du petit déjeuner était loin ! Féroce s’arrêta devant l’étal d’un boucher. Celui-ci jaugea la marchandise.

- Mmh… Je te prends deux lapins et cinq perdreaux.

- Pas de faisan ?

- Pas de faisan. Il faut déjà que je vende ceux que j’ai sur mon étal !

Une fois l’affaire conclue, Féroce alla trouver les autres bouchers pour leur proposer son gibier. William était un peu étourdi par tout ce monde qui criait et s’agitait en tous sens.

- Et mes cailles, regardez mes cailles !

- Venez goûter mon beurre !

- … oignons, oignons….

Un peu plus loin, il distingua des tréteaux sur lesquels un jeune garçon faisait des figures acrobatiques. Il ne put s’empêcher de l’envier. Lui, au moins, était libres ! Et tout le monde le regardait et lui jetait des pièces. Un homme frappait sur un tambour pour lui donner la mesure. A la fin, il monta sur l’estrade et le jeune garçon lui donna l’argent. William en conclut qu’il n’était peut-être pas si libre que cela. Après un roulement de tambour, il entama son discours :

- On souffre tous de rhumatismes ! Toujours courbés à travailler dans les champs, à l’usine, au ménage ! Je vous offre une solution-miracle contre votre mal de dos et toutes vos douleurs. Voici « Balcinium » ! Le produit magique qui guérit vos douleurs ! Une mesure tous les jours, et en semaine, vos soucis sont oubliés !

- Encore du boniment ! cria quelqu’un dans la foule. Ces charlatans racontent n’importe quoi !

- Essayez, et vous verrez ! cria l’homme encore plus fort. Je le prépare moi-même, et tous mes clients sont satisfaits !

- C’est ça ! dit une femme en s’éloignant.

William aurait bien voulu essayer, car il était fourbu par ces longues journées de chasse où Féroce l’avait entraîné ! Mais celui-ci avait terminé ses affaires, et l’entraînait déjà hors du marché. Ils s’éloignèrent par des ruelles de plus en plus étroites et de plus en plus sales jusqu’à ce que Féroce s’arrête devant une petite porte basse au pied de laquelle flottaient des immondices dans une mare sombre. Il frappa et une femme obèse à la peau luisante lui ouvrit. Elle le laissa passer avec une répugnance non dissimulée. Dans l’ombre, William remarqua trois filles avachies sur des coussins miteux. Il se sentit rougir en remarquant qu’elles ne portaient rien au-dessus de leurs corsets pigeonnants et que leurs jupons nonchalamment relevés révélaient leurs jambes jusqu’à mi-cuisse. Deux d’entre elles eurent une grimace en voyant Féroce et secouèrent la tête en regardant la grosse femme d’un air insistant.

- La nouvelle, vas-y ! trancha celle-ci avant d’ajouter à l’adresse de Féroce : et me l’abime pas !... Tu nous laisses le gamin, je suppose ?

Féroce hésita puis il lui tendit le bout de la chaine.

- Le laisse pas partir, c’est un sacré vaurien ! Et… il ne parle pas.

La fille blonde qui n’avait pas réagi à l’entrée de Féroce se leva et l’emmena dans une autre pièce.

- Pauvre gamin ! soupira une des filles.

Mais elle n’eut pas le loisir de continuer la conversation car un autre client se présenta et elle l’entraina vers une autre porte. La fille qui restait attrapa une bouteille et se mit à boire au goulot. Mal à l’aise devant son débraillé, William s’adossa à la paroi de la pièce où il avait vu disparaître Féroce. Bientôt il sursauta en entendant à travers la cloison de bois des grognements et des cris étouffés.

- Il est peut-être muet mais il est pas sourd, commenta la grosse femme. Fais pas ces yeux-là, gamin ! … Je me demande bien comment tu as atterri dans les mains de ce sale bonhomme…

Elle continua son soliloque tandis qu’à travers la cloison les bruits étranges continuaient, où perçait de temps à autres l’éclat d’un sanglot. Au bout d’un moment, l’homme qui était sorti avec l’autre fille reparu en rajustant son pantalon. Il paya la grosse femme et sortit sans un mot. William avait l’impression que cette attente se prolongeait indéfiniment et il commença à avoir peur, et plus encore lorsque les bruits cessèrent de l’autre côté de la cloison.

- Fais pas cette tête, gamin ! s’exclama la fille qui buvait en éclatant de rire. T’es mignon, tu sais, ajouta-t-elle d’une voix langoureuse.

Son souffle aviné lui souleva un haut-le-cœur.

- Mais laisse-le, fit l’autre. C’est surement la première fois qu’il met les pieds dans un bordel.

- Mais ce sera pas la dernière ! ricana l’autre.

Enfin Féroce reparut. Par la porte ouverte, William entendit la fille blonde renifler, mais il n’osa pas regarder et il suivit Féroce les yeux fixés sur son manteau qui glissait silencieusement sur le sol luisant.

Ils reprirent la direction du marché. Mais cette fois, ils se dirigèrent vers un autre coin. Ils passèrent devant des vendeurs de fleurs, de graines, de fruits et légumes frais... William avait l’impression de sortir d’un trou noir puant et il était un peu grisé par le bruit et tous les parfums qui se dégageaient des cageots alignés les uns auprès des autres. Mais Féroce ne lui laissait pas le loisir de bien en profiter car il semblait pressé de se rendre à l’endroit où on vendait des animaux vivants.

C’est alors que William comprit : Féroce allait utiliser l’argent du gibier pour acheter de nouvelles poules, et peut-être des moutons. Trois poules étaient mortes le mois précédent, et Féroce avait certainement l’intention de les remplacer. Voilà pourquoi il avait attelé Grigou à une espèce de petite carriole toute brinquebalante ! En effet, il se mit à marchander âprement avec les vendeurs. Pendant ce temps, William cherchait des yeux le vendeur de médecine. L’acrobate avait repris sa place sur les planches, et il put admirer sa souplesse. Au pied de l’estrade, l’homme au tambour vendait son remède à quelques amateurs. William sourit en pensant à Ariane. Ses parents étaient vendeurs de potions eux aussi. Il l’imagina en train de porter une caisse remplie de flacons mystérieux pour la proposer aux passants tandis que sa mère vantait leur contenu.

Il fut tiré de sa rêverie par Féroce qui s’était décidé pour quatre poules et un jeune mouton. Il se demanda comment le pauvre Grigou parviendrait à tirer une telle charge jusqu’à la ferme. Mais Féroce avait acheté un sac d’avoine. Le vieux cheval plongea son nez dedans, et lorsqu’il eut bien mangé, il eut l’air ragaillardi. Féroce avait aussi acheté une belle miche de pain et du fromage. Il coupa une bonne tranche de chaque et les tendit à William qui croqua dedans à belles dents.

- Doucement ! Tu vas t’étouffer ! Allons, en route ! Nous mangerons en marchant.

William se remplit la tête autant que possible de ces couleurs et de ces bruits, mais tout était passé trop vite ! Un peu plus loin, il aperçut de jolies maisons, certainement des maisons de gens riches, mais Féroce semblait avoir hâte de rentrer, et bientôt la ville ne fut plus qu’un souvenir derrière eux.

*

Au mois d’avril, William savait lire et écrire. C’est à dire qu’il savait déchiffrer des phrases. Malheureusement, faute de livres, il ne pouvait progresser plus. Il lui aurait fallu de longs textes pour améliorer sa rapidité de lecture. Pour s’amuser, il déchiffrait les phrases incompréhensibles de son livre. La drôle de musique qu’il tirait de la lecture de ces lignes le liait à son passé oublié, et il espérait qu’un jour, peut-être, cette mélodie éclairerait sa mémoire.

Il était temps de partir. Ariane rongeait son frein. Tous deux avaient renoncé à mettre du pain de côté, celui que leur donnait Féroce étant trop rassis pour être mangeable deux jours de plus. William avait trouvé un gros clou rouillé qu’il testait tous les soirs sur les anneaux de la chaîne. Il espérait qu’en faisant levier sur un anneau, celui-ci se briserait. Ariane, elle, s’efforçait de limer le gros anneau qui enserrait sa cheville en le frottant sur la pierre de la mangeoire de Grigou. Ce n’était pas inutile, car chaque jour, elle faisait perdre quelques millimètres d’épaisseur au métal. William n’avait pas sa patience, et il s’acharnait de plus en plus violemment sur sa chaîne, sans aucun résultat.

Mais les jours passaient. Le printemps avait filé, et on était déjà au cœur de l’été. Mignon, abruti par la chaleur, relâchait sa surveillance. Le moment aurait été idéal pour tenter la fuite… s’il n’y avait eu cette maudite chaîne.

Un jour que, accablé de chaleur, Féroce avait renoncé à sortir, il décida de réparer la cage des poules qui commençait à être sérieusement mal en point. Il amena toutes sortes d’outils, et notamment de grosses pinces pour redresser les fils de fer. Il s’attaqua au plus compliqué, puis montra la technique aux enfants pour remettre les fils de fer bien en place. Lorsqu’ils maîtrisèrent les outils, il sortit, les laissant achever la besogne.

- Tu penses comme moi ? demanda William.

- A ton avis ? répondit Ariane.

Et elle s’empara de la plus grosse pince pour couper l’anneau qui enserrait sa cheville tandis que William le tenait. Comme le métal était bien entamé par le travail qu’avait fait Ariane ces derniers mois, l’anneau cassa aussitôt.

Devant leur succès, les deux enfants restèrent un moment abasourdis, et la peur les prit aux entrailles.

- Maintenant, il faut y aller, on ne peut plus reculer, chuchota Ariane. Heureusement que Féroce a envoyé Mignon se rafraîchir dans la rivière. A mon avis, ce maudit chien est trop heureux de l’aubaine pour revenir avant la tombée de la nuit.

- Oui, mais Féroce peut revenir d’un moment à l’autre, répondit William, un peu paniqué de sentir sa propre cheville toujours prisonnière.

- A mon avis…

Disant cela, Ariane s’approcha à pas de loup de la paroi qui séparait la grange de la maison, et y colla son oreille.

- Il ronfle. J’en étais sure. Avec cette chaleur, il passe une bonne partie de l’après-midi à faire la sieste ! A toi, à présent.

Tous deux reprirent les pinces pour couper l’anneau de William. Cependant, il n’était pas limé comme celui d’Ariane, et l’un comme l’autre n’avait pas la force suffisante pour le couper.

- Impossible ! s’exclama William. Pourtant, le temps presse !

- Tâchons de briser le premier anneau de la chaîne, répondit Ariane. Il est moins gros que celui de ta cheville. Et puis, tu l’as tellement tordu avec ton clou qu’il cèdera peut-être plus facilement.

En effet, le métal était un peu usé, et la panique décuplant leurs forces, ils parvirent à briser l’anneau. Sans prendre le temps de se réjouir, ils se précipitèrent vers la porte entrebâillée. Pas un bruit ne provenait du dehors. Même les oiseaux s’étaient tus, écrasés par la chaleur.

- Alors ? On prend Grigou ? demanda Ariane.

C’était un sujet de discorde entre eux. Ariane soutenait que Grigou leur permettrait de filer plus vite loin de leur prison, et sans se fatiguer. William soutenait que Grigou les ferait tout de suite repérer, et que Féroce pourrait suivre facilement ses traces. Ce qu’il n’osait pas avouer, c’est qu’il ne savait pas monter à cheval, et qu’il avait peur de tomber. Il fit la grimace.

- Ecoute, proposa Ariane. On va envelopper ses sabots dans du tissu, comme ça Féroce ne verra pas la trace de ses pas. Lorsque nous serons assez loin d’ici, nous monterons sur son dos. Nous éviterons les villages pour qu’on ne nous voie pas, et… et puis nous verrons bien !

Sans attendre de réponse, elle entreprit de faire ce qu’elle avait dit, et en quelques minutes, les sabots de Grigou étaient enveloppés dans une vieille chemise déchirée. William gardait l’oreille collée à la paroi de la maison. Tout à coup, il entendit du bruit. Lorsque Ariane lui jeta un coup d’œil, il avait pris une teinte verdâtre. Elle comprit aussitôt : Féroce ne dormait plus.

- Vite, on file avant qu’il ne sorte !

Mais William semblait paralysé. Elle le poussa vers la mangeoire de Grigou qui était assez haute pour leur permettre de monter sur le dos du cheval. Le garçon se cramponna à la crinière, et, sans trop savoir comment, se retrouva sur son dos. Devinant que William serait incapable de conduire l’animal, Ariane grimpa devant lui, agrippa la crinière et dirigea le vieux cheval vers la sortie.

- Attends ! Mon livre ! s’écria William.

- On s’en fiche !

- Pas moi !

William sauta et atterrit un peu rudement sur le sol. Il se mit à farfouiller comme un forcené dans la paille et finit par en sortir son livre. Ariane, furieuse, avait arrêté Grigou en tirant sur sa crinière de toutes ses forces.

- Tu es complètement fou ! Dépêche-toi !

Elle tendit le bras à William qui sauta sur le dos de l’animal. La peur lui donnait des ailes, et il avait complètement oublié son angoisse de monter à cheval. Enfin ils purent sortir. William tenait son précieux livre serré fort contre lui. C’était la seule chose qui le rattachait à son passé, la seule piste qu’il avait pour retrouver qui il était, et il n’avait pas l’intention de le perdre.

Lorsqu’ils passèrent la porte, ils virent Féroce qui sortait de la maison. Il ouvrit de grands yeux en voyant l’étrange équipage. Mais déjà, Ariane donnait un violent coup de talon dans les flancs de Grigou. Malgré son âge, celui-ci bondit en avant.

- Accroche-toi ! hurla Ariane.

Ils passèrent en trombe devant Féroce. Celui-ci émergea aussitôt de sa torpeur. Comprenant qu’il n’avait aucune chance de les rattraper, il rentra dans la maison pour prendre son fusil et tira comme un forcené. Les enfants sentirent les balles siffler à leurs oreilles, mais ils se trouvèrent bientôt hors de portée. Vite essoufflé, Grigou ralentit son rythme.

- Ce fou aurait préféré nous tuer plutôt que nous voir lui échapper ! s’exclama Ariane. Tout ça pour un livre !

William préféra détourner la conversation.

- Tu avais raison : heureusement qu’on a pris Grigou ! dit-il.

- Tu montes drôlement bien à cheval !

- Mmh… C’est étrange. Avant d’essayer, ça me faisait peur parce que je ne savais pas comment faire, mais j’ai l’impression que ce n’est pas la première fois…

En effet, William se sentait parfaitement à l’aise sur le dos de Grigou. Il lui semblait qu’il aurait pu le diriger d’une simple pression des genoux, sans même tenir sa crinière !

- Peut-être que tu savais, avant… suggéra Ariane.

- Et toi, comment as-tu appris ?

- Oh, moi ! J’ai regardé les autres, et je m’accroche ! Mais… j’ai mal aux fesses !

William ne dit rien, mais il ne put s’empêcher d’admirer le courage d’Ariane. Quand elle avait décidé quelque chose, rien ne l’arrêtait !

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