Ne m'appelez plus personne - II

Alexis Venifleis

Dan se cherche dans une jeunesse qui ne lui ressemble pas. Du moins à priori

1 – Identity

 

Il me fallait devenir quelqu'un. Majeur, et vacciné. Pur comme un lait, semi- écrémé, pasteurisé. Dix-huit ans ou l'âge adéquat pour s'intéresser à l'anatomie féminine. J'étais enfin éveillé. Fini les cours méthodiques de biologie enseignés par une quand ce n'est pas un prof qui fait tout, sauf bander. A bas la théorie académique et abstraite des cahiers de SVT.  Adieu breuvage pédagogique obsolète. Le jus de branlette intellectuelle accumulé pouvait enfin s'éjaculer sous forme de masturbations bestiales et primitives. Festival de capotes, les préservatifs hier bombes à eau, à présent cagoule du gland.

Autodidacte par la force des choses, c'est donc en quittant le nid familial pour un modeste T1-  toujours dans la ville de Cachan -que j'ai pu conscientiser l'immense bergerie que j'avais jusqu'alors évité. L'apprenti loup, trop longtemps enfanté par les valeurs puritaines de sa meute, peut désormais montrer les crocs, et faire valoir sa faim. Chasing time, excuse my french. En plus d'être un prédateur, Dan est un amateur de viande fraiche. Ceci étant dit, pour être tout à fait clair, j'ai toujours respecté les femmes. Plus encore, je leur voue un culte manifeste, et une adulation sans pareille. Dans ce registre, moi, le gastronome, si je m'ose à les comparer à de la charcuterie, c'est évidemment pour surligner l'importance gustative que désigne cette allégorie, et non pour les insulter.

 

Avec le recul, je crois donc que c'est à cette époque que s'est amorcée mon insatiabilité. J'ai volontairement forcé les limites de mon appétence, sans même songer aux éventuels effets secondaires. Circonstances atténuantes ou pas, il n'y a pas de fumée sans feu, et j'accuse évidement la castration de mon adolescence d'en être responsable. De la même façon l'éclatement des mœurs, l'essor de la libéralisation, l'avènement public d'internet et le boom technologique y contribuèrent main dans la main.

Ce palmarès n'a rien de glorieux, pour autant les années fac furent un véritable festin sexuel et relationnel. D'une année à l'autre, mon regard sur le monde s'était diaboliquement transformé. Alors que j'imaginais ma classe de terminale comme un safari sans nom, circonscrit d'ignobles bestiaux, je considérai mes amphis de médecine comme un merveilleux océan sans fond. Ainsi, des gazelles robustes, difformes, parfois masculine, il me fallu vite m'acclimater au banquet de moules aussi fraiches qu'anonymes.  L'air marin sans la plage, au milieu d'une barrière de corail en zone francilienne. C'était un peu ma cote d'Azur. L'équation était simple, en plus d'aimer les femmes, je respirais les qualités de leurs défauts, et les défauts de leurs qualités. Un oxygène antinomique, parce que nocif mais vital. Tout, absolument tout m'émerveillait. Leurs bavardages, mes chants de sirènes, et leurs rires me berçaient comme la houle. Ceci étant, des débuts délicats m'amenèrent à rester en retrait, seul sur la terre ferme. Je passais les premiers temps à patauger au bord de l'eau, tentant parfois de barboter dans une discussion hasardeuse, avec mes brassières. Acte de présence oblige, je semais le doute sur la prépondérance de mon rôle, en titillant bon an mal an la figuration. Plus incompréhensible qu'une erreur de casting, ou déroutant qu'un intrus, j'étais l'anomalie. La peste et le choléra. Effacé en haut à droite, au dernier rang, s'il le fallait sur des marches, arrivant régulièrement en retard, sur la pointe des pieds, l'air de dire « ce n'est que moi, faites comme si je n'existais pas ».  En plus de quoi mon tempérament relativement réservé n'arrangeait rien. D'une timidité maladive, j'osais m'exprimer à l'oral une fois la semaine des quatre jeudis, après avoir répéter plusieurs fois ma réponse à l'endroit, puis à l'envers. En fait Dan n'existait pas, on parlait de « lui »,  ou de « ca », quand on ne le pointait pas du doigt.  

Mais ça, c'était avant. Avant que Kris n'offre une deuxième paire de lunettes pour 1 euro, mais surtout avant d'avoir rencontré Linda. Une femme-femme, qui ne semblait jamais avoir été enfant. Un condensé de péchés-mignons.

C'était un peu la Jenny de mon Forrest Gump. Le starting-block de ma vie relationnelle. Plus qu'ouvrir les valves, elle a su enclencher les mécanismes de mon humanisme. Comment ? En énonçant la célèbre formule protocolaire ‘à vos marques, prêts, partez', et surement davantage. Le reste est un mystère thérapeutique, peut être même de la magie. Quoi qu'il en soit, par la force des choses, et probablement grâce au soutien d'un coup de pouce du destin, nous devions préparer un exposé sur la dangerosité de l'amiante. Inutile de romancer, les mièvreries me dégoutent, mais je me souviens avec acuité du préambule de notre rencontre.

 

Elle est arrivée près de moi, l'air de rien, avec ses yeux de merlan frit, un tantinet hypocrite, sous entendant "bon bah il ne reste plus que toi et moi". Puis, le timbre hésitant, empreint d'une relative candeur, elle s'élança poitrine bombée, sourire forcé, et regard teinté de malice, "tu veux faire ton exposé avec moi Da…vid ?"

Nice shot, mais loupé. Essaye encore. Enfin, Dan ou David, peu importe, au moins j'étais quelqu'un. A cet instant précis elle m'avait sans le savoir, attribué une identité sociale, et supplanté d'un coup de baguette magique, la puissance arbitraire des lettres inscrites sur mon acte de naissance : j'avais un prénom pour être appelé. Je ne voulais pas lui trouver d'excuses atténuantes, mais elle connaissait l'initial, réponse suffisante pour que j'accepte sa requête sans rechigner une seconde.

C'est ainsi que durant deux mois, nous travaillons ensemble, après les cours, en fonction de notre temps libre, en tachant de mettre en avant nos domaines de prédilection. Nous mettions judicieusement en commun nos compétences respectives ; j'étudiais la chimie, elle m'informait des derniers ragots de l'amphi. Je tentais de lui expliquer les algorithmes, et les lois atomiques, tandis qu'elle m'enrichissait de potins croustillants. Chacun y trouvait son compte, et cet échange de bons procédés d'abord en rodage, devenait bien huilé.

 

Et puis, patatras, nous franchissions un cap. L'espèce de point de non-retour où la fougue s'embrase. En nous fréquentant, j'ai compris combien il était facile de succomber à la tentation de l'attachement. Le verrou amical fini souvent par céder, et ce, peu importe la forme originelle de la clé relationnelle. Fourrés ensemble, partout et nulle part. A la bibliothèque, dans la rue, entre les intercours, dans mes rêves, et sous la couette par dessus tout. Tout était prétexte pour se voir, surtout quand il fallait réparer une machine à laver qu'elle ne détenait pas. La métaphore « liés comme les deux doigts de la main » ne m'était jamais parue aussi limpide. Nos plannings riaient des emplois du temps, tant nous jouions sur l'élasticité de cette même mesure. Alors nous zonions tôt le soir, jusqu'à tard le matin, et s'il était entendu que nous devions faire uniquement notre exposé ensemble, la nuit s'entremêlait en portant ses conseils – bons ou mauvais- et indiciblement, à l'aube les cartes semblaient redistribuées, offrant un jeu totalement mélangé. Nos rapports au commencement opaques et purement corporatifs, s'animaient alors d'évasives curiosités, frôlaient la pédagogie intimiste et transpiraient la confession. Si bien, qu'en plus d'apprendre nos cours, j'embrayais en lui enseignant les difficultés de communication avec mes parents, tandis qu'elle dissertait sur ses envies d'ailleurs, de nouveau, d'émancipation.

 

Nous sublimions la vie, en la simplifiant. Nous conjuguions sans adjectifs, loin des superlatifs, la plus pure insouciance, en cultivant une haine acérée des artifices. Nous allions droit au but en gommant tout le superfétatoire. Ce n'était pas une romance, juste une histoire, avec un début, et une fin. Exit une seconde, l'espace de plusieurs lignes les ‘souvent, trop, bien, fort, beau, magique' y tutti quanti. De cette manière, on donnait. Riait. Mangeait. Marchait. S'embrassait. Dansait. Chantait. Baisait. S'aimait pas. Aussi simplement que véritablement. Disons juste qu'on était.

 

 

Puis, comme tous les couples du monde, qu'ils aient 7 ou 77 ans, voire entre, les jours s'égrenèrent pour former des semaines, un mois, enfin un trimestre. L'exposé se déroula sans encombre, lequel nous gratifia d'un dix-sept sur vingt, gage de notre complicité avancée.  L'apogée aussi savoureuse qu'éphémère sonna le glas du premier acte. La suite se remplit au rythme de l'adhésion à l'implacable constat amer qui effrite les relations humaines. Les tourtereaux n'ont pas le plumage des inséparables, et le temps qui solidifie les doutes, les disputes qui multiplient les larmes, pour emprunter cet éternel boulevard qui résout à l'incompatibilité. Ce seuil à mi-chemin entre la peur de l'isolement et le courage de briser la monotonie, où la tolérance refuse de négocier avec la différence.  Et à ce titre, notre couple s'illustrait de polarité. Linda était mon anti-égo. A ce jour encore, il m'est périlleux de la décrire. Difficile d'expliquer un arc en ciel à un aveugle.  Elle, et ses faux airs de bobo sans le sou, l'âme pseudo-artistique, en combat permanent contre la rigidité de la société. Réfractaire un jour, réfractaire toujours. Boule de feu, de nerf, boule tout court, elle a toujours dissimulé son mal être derrière un dynamisme à tout épreuve. D'apparence du moins. Il n y a pas de rose sans épine, et en grattant l'écorce, elle s'est laissée porter par le vent, celui d'une bise aussi démente que traitre qui cultive la léthargie. Pourtant douée, elle l'était, mais n'a jamais su trouver la force de rebondir. Elle sécha la moitié des cours de décembre, et aucune bonne résolution ne fut appliquée pour le début de l'année 2007, et ni février, ni mars ne lui rendirent justice, puisqu'elle répondait aux abonnés absents. Je me souviens avoir vu sa petite frimousse, une dernière fois, au milieu du mois de mai. D'une heure passée à ses cotés sur le banc de l'amphi, il m'en reste qu'une capture mentale brouillardeuse. Un cliché peinant, feutré d'un sourire d'une tristesse flagrante, et d'un départ en catimini. Plus jamais je ne la revu. Game over.

 

Enfin, pas tout à fait. La partie, la mienne, en solo, ne faisait que commencer, et il me fallu poursuivre l'aventure sans copilote. A ce propos, je lui dois encore beaucoup de choses. De toute évidence, Linda fut mon salut universitaire.  En me ramassant à la petite cuillère, elle s'est révélée être mon guide spirituel, et mon point d'encrage à la fac. A son insu, elle m'a insufflé la sociabilité, la vitalité  en guise de cerise sur le gâteau, et la notoriété estudiantine sur un plateau d'argent. Quelques mois suffirent pour me bâtir une réputation totale, omnisciente. Etouffante même. Les rumeurs m'assaillaient, et les ragots tempêtaient. Bonnes ou mauvaises, à chaque jour son étiquette. Je me fichais bien des qu'en dira t-on, mais il est évident que la brutalité de cette soudaine popularité me déstabilisa. Ainsi, les premiers mois de l'année 2008 furent irrespirables. Jeune pousse, modelée par ma récente relation, encore immaculée, en sortant de cette zone de confort aux allures de bulle impénétrable, j'ignorais tout de ce qui m'entourait. Bien confiné dans notre jardin secret, si Linda prit soin de m'inculquer avec tendresse la sécurité, et la découverte, elle n'eut toutefois pas le temps et/ ou la conscience morale de me mettre au fait de la prévoyance, et du désordre éventuel qui faisaient rage hors de notre cocon. Je suis sûr qu'avec un peu de bon sens, elle aurait pu m'avertir, même de manière brève et fugace. En me laissant une notice, un guide de la solitude à tout épreuve. Fut-ce même un minable post-it indiquant que la prairie était surchargée d'orties urticants, et de mauvaises herbes-mauvaises-langues.

Qu'importe, je sortais de ma geôlière, et j'avais fatalement saisi que seule l'opinion publique déciderait de mon sort. La masse est bête, mais colporte, alors j'acceptais sans tiquer le fait qu'elle ait raison. J'étais ce que l'amphi voulait. Un jour séducteur-charmeur, le lendemain séducteur en chaleur. On me façonnait une réalité à mi-chemin entre le feuilleton rocambolesque, et la série B à l'eau de rose, que je subissais avec aucun esprit de révolte.  Et puis, inutile de savoir comment, ni même pourquoi, mais d'un claquement de doigt, j'ai appris à me complaire de ce caméléonisme. Après avoir tant cherché la reconnaissance, vers la quête de soi, le graal d'être quelqu'un, j'étais devenu finalement tout le monde. D'un costume taille universelle à une garde robe illimitée, l'infini des possibles me tendait les bras.  C'est de cette manière que j'ai pu me fier à l'art du contre-pied et défendre un manifeste pour la manipulation. Je me positionnais comme l'électron libre de l'amphi, dénoué de toute attache, m'abstenant de m'assujettir aux fixités d'un groupe social. Je parlais à tout et n'importe qui. Surtout n'importe qui. De tout et n'importe quoi. Surtout n'importe quoi. Je ralliais en un, l'éclectisme des goûts et des couleurs. Il me suffisait d'une journée de cours pour cocktailiser un métissage antinomique. J'étais le populisme et j'avais inventé la popularité, en ayant ni ami, ni ennemi, seulement des contacts qu'il me revenait d'entretenir comme bon me semblait.

La jachère de mon réseau 2008 fut radicalement boutonnière. J'arrosais les soirées hebdomadaires, et mon arborescence relationnelle s'étendait de façon exponentielle. J'avais totalement pris racine sur le terrain de la fac.

Je me délectais de cette phase revancharde, de cette indescriptible sensation hybride, entre l'incompréhension et la satisfaction de voir son nom s'imposer comme une évidence. La fierté dissimulée d'attendre les bras croisés sur le banc les groupies qui se bousculent pour s'attrouper au près de moi, parfois de ma bite.  C'était jouissif.

 

La première année d'indépendance était donc globalement réussie. Mon modeste appartement ne m'avait pas empêché de concilier la rigueur de l'autonomie, à la folie libertaire. En témoignaient mes finances confortables et saines, et les multiples batifolages d'un soir. Seul bémol, mes résultats scolaires n'étaient pas ceux escomptés en début d'année. J'échouais ma première année de plusieurs centaines de places. Essai sans la transformation. Toutefois, ce demi-échec était à relativiser. Peu d'entre nous passèrent à l'échelon supérieur, et vu les notes de la majorité, mon bilan s'en tirait avec les honneurs. Mieux, il me paraissait tout à fait correct pour une première tentative.

Quoi qu'il en soit, recalé, mon bien-être s'affichait fièrement. Cet épanouissement n'avait pas de recette, et nul doute qu'il fut le couronnement de plusieurs concours de circonstances, mais à fortiori, je n'aurai pu y accéder sans m'être partiellement libéré de l'emprise parentale.

 

Je ne sais mesurer l'impact des restrictions qui bridèrent ma jeunesse, et ne pourrai pas plus évaluer de façon tangible l'incidence de mon départ précipité. Au milieu des risques encourus, que j'ignorais –totalement-, seul m'importait ce besoin irréfragable, cette nécessité de chercher ailleurs, un second souffle.

Mes parents l'avaient d'ailleurs rapidement intégré, et ne protestèrent pas longtemps avant de laisser s'échapper leur brouillon. Ils se rattraperont sur Vincent, peut être même Oliver. Quoi qu'il en soit, en m'éloignant du foyer familial, j'ôtais également les rancunes que nous nourrissions, et tachais de les avertir régulièrement de ma nouvelle vie, et ce malgré la nature distendue de notre relation. Evidemment, ils furent les derniers avertis de mon redoublement, sans toutefois manifester quelconque compassion. Une peine intériorisée. Canalisée et contenue. J'avais trébuché sur la première marche, point. Pas de quoi s'en lamenter, puisque de toute façon Vincent et Oliver feront assurément mieux.

Toujours est t-il que la presque indifférence dont ils faisaient l'étalage ne m'était pas nocive. Au contraire, elle me stimulait.

Mon échec était également le leur. Ce partage des torts me suffisait à jubiler. Je m'imaginais allègrement à l'utopie de remise des non-diplômés, « Papa, maman, cet echec est au moins autant le votre, merci ».

 

Echec, mais surtout pas mat. Au contraire, je passais l'été 2007 près du bassin d'Arcachon, avec quatre filles de la fac, elles mêmes redoublantes. Tout se décida dans la précipitation, d'une fulgurante pulsion. L'une d'elle, Emilie, possédait une maison en bord de mer, et me sélectionna avec l'aval du reste du quatuor pour intégrer l'équipe en renfort, à la dernière minute. Casting de prestige et sans tergiverser bien longtemps, j'étais convaincu du bien-fondé de cette folie passagère, et ce même si je ne connaissais ces filles que très partiellement, à travers quelques bribes échangées, et autres rumeurs jabotées. Ni une, ni deux, je sautai donc sur l'occasion. Un short de bain trop court, cinq t-shirts hyper kitsch, quatre pantalons, six slips, six paires de chaussettes dont deux trouées, une paire de tong, et le tour était joué.

Six cents kilomètres plus tard, et quelques heures plus loin, le décor trouvait son idylle. La maison recluse, colorée dans les traditions locales de l'Aquitaine, se mariait avec style et chic à l'étendue des nuances de pinèdes que nous offrait ce berceau occitan. Le trailer faisait saliver. Vue imprenable sur l'océan, soleil et sable fin, ‘coquillages et crustacés', le tout agrémenté de huit seins pour une paire de couilles. Qui dit mieux ?

 

Cet été s'est écrit à l'encre indélébile. Tout est encore parfaitement gravé dans ma mémoire. Emilie, Jasmine, Chloé, et Ariane formaient les diablesses effarouchées, et je complétais ce cinq majeur. Dan et ses drôles de dames. D'aucune ne se ressemblait, et pourtant il résidait à priori chez ces filles une entente amicale d'ordre fusionnel. De la palette de leur couleur de cheveux, aux divergences flagrantes de leur mode de vie, elles nourrissaient néanmoins une inexplicable complémentarité qui semblait les rendre invulnérables. Elles sublimaient la vie en communauté, en s'attelant aux taches domestiques de façon tout à fait équitable. Ainsi elles œuvraient en bonne intelligence, et la répartition répondait aux forces de chacune. Réglé comme du papier à musique, sans même se concerter au préalable, tout était orchestré ; Jasmine dotée d'incroyables facultés culinaires s'occupait de satisfaire nos besoins gastronomiques et d'éveiller nos papilles, Chloé avide de propreté libérait sans demi-mesure les exigences de sa minutie, Emilie garante des lieux, s'improvisait avec entrain guide locale, et Ariane musicienne accomplie, berçait nos esprits et apaisait nos oreilles en quelques coups de grattes.  Me concernant, après avoir chaumé plusieurs jours, je mettais également la main à la patte dans un autre registre, en accompagnant mon oisiveté par une présence masculine aussi sécurisante, que naturellement indispensable. La virilité au doux parfum de testostérone. La première semaine passa, et la libido ainsi ceinturée par de nobles conventions la journée, ne résistait pas bien longtemps au mélange suggestif de l'ébriété et des phéromones, avant de se détacher de toute accroche le crépuscule venu. A tel point, qu'un roulement coordonné, affranchit de jalousie, s'était établit, entre les filles.

Et puis, jamais le sexe et les mathématiques ne me parurent aussi intimement liés. Les parties de jambes en l'air aux nuances algébriques, s'additionnèrent et se multiplièrent, pour former la somme d'un produit totalement lubrique, 69. Le déroulement des actes suintait arbitrairement géométrie et trigonométrie. Le Kamasoutra au service du Théorème de Thales, et les angles n'étaient plus inconnus tant nous révisions nos positions. Nous épousions la courbe de nos formes en changeant le rapporteur par un marteau-piqueur. Je revisitais les figures des unes et des autres, et me délectais suavement de la poitrine conique d'Emilie, du bassin plantureux et trapezique d'Ariane, allant même, aux fesses icosagones de Chloé.

Il y avait un air de « par cœur » dans ces ébats récurrents d'abord de droit, puis de devoir.  Seule Jasmine dénigra ces actes qu'elle dénonçait de ‘petites vertus'.

Elle avait une bouille cette gosse, et pas que. Petite brune typée, aux yeux pers, en amande, magnifiés par un nez grec, et une bouche lisse et parfaitement dessinée, ne suffiraient pourtant à dépeindre l'étendue de sa beauté. Pour lui rendre tout à fait justice, il fallait contempler, sous tous les angles. L'admirer, de près et de loin. En contre plongé, puis à la loupe.  De pile ou de face, chaque détail répondait aux exigences de l'esthétisme, et rendait l'utopie de la perfection, probable, réalisable.  Au crible, rien ne lui résistait. Sa peau marbrée séduisait sans aucune difficulté l'unanimité. Son buste ridiculisait celui de la Marianne, quand sa poitrine avantageuse transpirait pourtant la sobriété. Et que dire de ses fesses ? Rebondies et bien en chair, elles s'accordaient magistralement avec la cambrure de son corps.

Mais ça, c'était simplement la surface, la magie de l'épiderme, souvent illusoire.  Le packaging aussi fascinant soit-il, est parfois réducteur. Et pourtant, le coquillage renfermait véritablement une perle rare. Jasmine n'était pas qu'une femme de valeurs. Elle était les Valeurs. Des plus remarquables. 

Je me souviens de ce jour. Ce soir. Ce crépuscule plus précisément. La fin du séjour pointait le bout de son nez, et après avoir mis un terme aux débauches coïtales devenues trop systématiques, les autres filles dont la satiété ne connaissait à priori aucune limite, s'étaient rendues au Cap Ferret dans l'objectif de rentabiliser leurs dépenses en alcool et en préservatifs.  Quoi qu'il en soit, c'était la première fois que nous nous retrouvions à deux, Jasmine et moi.

Comme à son habitude, elle s'était employée à concocter un véritable festin. Pour me calquer sur son activité, je feignais d'apporter une maigre contribution en distillant les aromates à juste mesure. Un demi litre de vin blanc, un oignon, un peu de jus de citron, un quart d'heure de cuisson, et miam-miam. La dorade n'attendait plus que la sentence de nos papilles. Dans l'expectative, Jasmine m'assigna de préparer le sable. Le sable, oui, serait notre terrain de dégustation providentiel. Action, réaction, après avoir aplani nos dunes, je m'exécutais en transportant assiettes et bougies sur la nappe préalablement étalée. Elle ne s'y trompait pas, ce décor côtier s'approchait d'une réalité paradoxale, empreint d'un luxe minimaliste. Profitant de quelques instants de solitude, j'observais le soleil qui finissait son shift journalier, rejoignant tranquillement les bras de Morphée, en  passant le témoin au croissant de lune. La plage ne semblait jamais avoir été foulée tant l'ondulation du sable s'affichait avec régularité. Vagues et silence avaient pour leur part établi un pacte, avec le chic d'instrumentaliser mon introspection, et d'abuser de mon étourderie. J'étais ici, ailleurs, une carte postale en vrai, affranchie à destination du paradis. Je me sentais comme envouté, dépossédé de toute carthésie face à l'incroyable osmose céleste qui s'offrait à moi. Et puis, elle arriva, changée, ravissante sous une robe échancrée, à fleurs, couplée d'un sourire discret et malicieux, presque aguicheur. Obnubilé, je n'en oubliais pas moins les bonnes manières, et lui recula en parfait gentleman sa chaise invisible, avant qu'elle ne pose ses fesses à terre. Cible verrouillée, confortablement lovée. Attend l'autorisation de décolleté, décollé.

 

Le diner était excellent, exquis, mais le propos se trouvait ailleurs, hors des conventions. Nous n'avions que très peu communiqué jusqu'à ce jour, et cela prit quelques instants avant d'embrayer sur de réels échanges. Je combattais ces silences pesant tandis que sa nature relativement pudique l'invitait à être prudente, alors dans un premier temps elle tacha de m'écouter avant de s'aventurer en périmètre inconnu. Il me semblait que je ne lui plaisais pas, que sa curiosité relevait davantage de la courtoisie, tant elle s'était forgée une idée bien précise du type que je pouvais être tout au long de ces vacances. Un genre de papillon cafardisant. Sa retenue absolue m'insufflait un vent de confiance, et de fil en aiguille, je lui livrais ma vie. Lui déballais tout. Mon sac de Mary Poppins et tous ses accessoires. Ses lots de peines et de joies, mes hontes et mes fiertés, ainsi que mes secrets les plus sombres. Il fallait se faire violence, rien ne passa entre les mails du filet, alors je remuais le couteau dans la plaie de façon thérapeutique. L'abcès suffisamment tuméfié devait être crevé, pour étouffer mon animosité. Je lui narrais sans remord la jalousie intériorisée que j'animais envers mon frère Vincent, la carence de tendresse parentale, la sévérité abusive de mon père, la passivité de ma mère. Derrière son intransigeant soucis de neutralité, Jasmine détenait ce prodigieux sens moral de l'empathie qui rendait l'omission impossible. Plus qu'à l'écoute, elle ne manquait donc pas de me faire répéter avec attention pour soulever mes erreurs, parfois de m'orienter sur  la nécessité de modifier certains de mes comportements, ou tantôt de me réconforter afin d'atténuer ma culpabilité. C'est d'ailleurs en débattant de la relation que j'entretenais avec mon père, qu'elle se lança à son tour, la voix tremblante.

Du haut de ses dix neuf ans, Jasmine tentait comme moi de bricoler sa vie avec les pots cassés qui lui restaient à sa disposition. Elle devait composer avec les fragments épars de sa cellule familiale brisée depuis la disparition brutale de sa mère, un peu plus d'un an auparavant. Son décès aussi succinct qu'anecdotique la fragilisa notablement. Un coup de fil, quelques échauffourées expliquées à son paternel, et la maison éclate en sanglots ; Sa mère victime d'un vol à l'arrachée tentât de se débattre, le tout en journée, avant de recevoir un coup violent à la nuque qui la coucha immédiatement au sol. K.O. RIP. L'autopsie ne révéla rien d'autre qu'un coup chirurgical et fatal sur le rachis. Le reste des spectres de son histoire est à son appréciation, et puis elle ne m'appartient pas.

 

Le débat des lamentations clôt, ainsi débutait le bal des regards, et la valse des sourires. Nos visages s'accordaient au rythme de la futilité de nos néo-discussions, et les fous rires effaçaient le prétexte conventionnel du repas, ainsi que le voile des tragédies énoncées plus tôt. Nos signes se rendaient coup pour coup, ses mimiques répondaient instinctivement à mes mous, et nous poursuivions verre à la main assis au bord de l'eau, dans l'espoir infatigable de repeindre un monde qui ne nous inspire pas. Des trente glorieuses aux trente piteuses, la France du 21eme siècle, entamait un virage fatidique et glissait vers une pente très savonneuse. On était déjà loin de la belle France des Lumières, révolutionnaire, et souveraine. Capitalisme droit devant, le navire coulait déjà, et les jeunes anticipaient déjà la noyade.

Ni gauche, ni droite, pas plus prolo que bourgeois, nous rêvions sans y croire à une époque sans trouble, ni autre repère concret que le château de sables que nous avions bâtit avec soin.

 

Et puis, la soirée épousa son conte de fée. Tête contre épaule, nous nous allongions sous ce somptueux hôtel mille étoiles clairsemant la voie lactée. Surveillé de près par l'étoile du berger, je ne tentai aucun geste déplacé, malgré l'heureuse opportunité. De deux choses l'une, cette fille était une ode à l'exception, et je savais qu'il n'en existerait pas deux comme ça. Pas même une pâle copie.  Qu'elle demeurerait de ces chefs-d'œuvre que l'on croise -  si tant est que cela se produise – une fois dans une vie. Pourtant, qu'importe les désirs qu'elle nourrissait, je refusais de rompre l'innocence de nos échanges. Ma bouche s'était inventée une muselière psychologique et retenait ses pulsions bestiales, pendant que mes yeux caressaient avec délectation la candeur de son visage, et sans que j'y prêta gare, elle m'embrassa charnellement quelques secondes, encore gravées, avant de se blottir contre moi, et de laisser le marchand de sable l'emporter.

 

Aux lueurs du zénith, clap de fin. Le théâtre des rêves avait baissé son rideau.  Pas de révérence, sans saluer son paysage Jasmine s'était barrée en catimini et je me réveillais seul, maculé de coups de soleil.  En rentrant, j'observais avec amertume la vie qui reprenait son cours, comme si de rien n'était. Les filles s'enduisaient d'huile, et Jasmine se chargeait de préparer le déjeuner. Les unes riaient d'un air espiègle et farceur, alors qu'elle poursuivait impassible.  Elle était ainsi Jasmine, une femme clair-obscur, cendrillon de la transparence lorsque les conditions sont réunies mais aussi l'égal d'un parfait électron libre. Une anguille dont la ligne de conduite n'avait d'autres exigences que de répondre à l'extrême pudeur qui la définissait. Hier révolu, et sa proximité périmée par la même occasion. J'ai bien essayé de restaurer ce lien qui nous unissait la veille, de raviver l'étincelle pour allumer la mèche. Hélas, ce n'était qu'un feu de paille, d'une fourberie assassine dont seul Scapin connaît le secret. Elle remit au gout du jour, l'infranchissable barrière invisible qu'elle alimentait depuis le début des vacances, sans toutefois me snober. Outre les formules de politesse, Jasmine s'attelait donc à scrupuleusement respecter ses fondamentaux ; méfiance et contenance, le reste courrait à sa perte.

Pour ma part, si son éloignement plus que sa résistance m'enlisa dans une spirale mélancolique, je tachais de faire bonne figure. Faire semblant n'a jamais été compliqué pendant dix-huit ans, alors quelques jours de plus ou de moins n'y changeraient pas grand chose. D'une méthode rudimentaire à apprendre dans toutes les écoles de dépressifs, pour contrebalancer mon spleen, je comptais les heures qui me séparaient du retour. L'équation est simple comme bonjour. Tic tac, tic tac H- X avant fin de l'obsession = L'éraflure sentimentale cicatriserait à Paris.

Sans surprise, les vacances arrivèrent à leur terme, à point nommé. Quand la justesse et durée s'accouplent malheureusement de pairs avec l'implacable perfectionnisme de vouloir réécrire l'histoire. Cet interminable laps de temps, souvent celui du retour, où les remords défilent contre la vitre et rongent les songes à coup de « et si jamais j'avais ». La récurrence de ce conditionnel qui pollue le passé de gourmandise. Le « c'était bien » baisse les yeux devant l'inégalable prestance du « ca pourrait être mieux ». Naturellement, en débarquant de la voiture dans la rue du Général de Gaules, la page se tourne, j'avance un pied devant l'autre, tire un trait en ouvrant la porte du studio, convaincu que la vie reprendra par une nouvelle majuscule.  

 

A l'instar d'un relai, les jours se passaient le témoin, et j'attendais avec entrain la reprise des cours. Jasmine me manquait, mais son spectre se dissipait, et chaque jour sans nouvelle était une victoire sur moi même. L'automne sonnait son glas, les pétales s'étiolaient, et je l'aimais un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… Plus encore.

 

Les cours débutèrent, et je dois avouer qu'à partir de cette année, tout s'enchaina d'une formidable célérité. Le temps semblait s'accélérer, de par la durée raccourcie du jour peut-être mais pas que. Ce semestre et les suivants seraient les miens. Je m'interdisais d'avance tout échec.

Quid de l'indice de confiance ? ma notoriété revenue de RTT, préservait son standing. L'engouement brutalement mit sur pause aux prémisses de l'été, reprenait ses droits, et se perpétuait au fil des mois. C'était un peu mes Quatre saisons, n'en déplaise à Vivaldi.  

A chaque période son signe distinctif ; Des tétons hivernaux qui pointent, aux robes en fleurs printanières, jusqu'aux strings ficelles estivaux.

Et puis, il y avait ce parfum d'agrumes si paradoxal, inodore mais pourtant visible. Des yeux en amandes, couleurs d'orange. Des pèches, hier abricot, demain melon. Des fesses cerise. Des bouches à bananes. Salade de fruits jolie jolie, jolie, tu plais à mon père, tu plais à ma… bite. Soyons franc, cette tige aveugle n'a jamais été du genre à faire la fine bouche, alors voilà le topo : Société de consommation oblige, j'ai essayé, consommé, usé.  Trop sobre. J'ai gouté – des lèvres -, touché –des culs, et pas seulement - , trempé – ma bite- . Trop coïtal. Next shot. J'ai humé -  des parfums -, caressé – des crinières -, et câliné – des lèvres. Définitivement trop romantique. En somme, j'ai alterné arbitrairement les comportements civilisés et primitifs au bon vouloir de mes lubies temporaires. « Apprendre à désapprendre » prétextait Roland Barthes, et je comprends à posteriori combien il m'était finalement difficile de trouver une place dans cette jeunesse totalement éclatée, alors je m'émancipais volontairement des mœurs et des valeurs tendances, refusais de me plier aux prétendus codes sociaux en affichant une marginalité subversive.

A ce propos, je dois dire que j'excellais en matière de désinvolture. Je me fichais abusivement des courants établis, et n'obéissais à d'autres lignes directrices que celle de l'épicurisme. Cette quête exclusive du plaisir minimaliste n'avait rien de glorieuse, et ne suggérait aucune dignité, mais elle me suffisait à me construire. L'égo qui sommeilla en moi tout au long de mon adolescence se manifesta d'un appétit féroce et surdimensionné. Les miettes ne rassasiaient plus mon bien-être, et je cultivais la gourmandise d'un individualisme exécrable. Pour ce faire, je jonglais habillement avec mes différentes groupies qui faisaient office de marionnettes, dans le but précis de remplir l'estomac de ma satisfaction. Ces filles, ces pantins, que je manipulais sans l'once de scrupule en tartinant mes mièvreries de plusieurs couches de baratin. Outre ces diaboliques effets d'orateur, je découvrais la récréation enivrante du pipeau. Autodidacte par la force des choses, j'ai donc rapidement saisi à quel point il pouvait être aisé de faire gober, tout, aux femmes. Qu'il revient d'installer une illusoire prestance charismatique et rhétorique, aussi chimérique qu'une oasis en plein désert, pour que la frontière entre avaler des mots et du sperme soit abrogée. Les femmes définissent les limites, les hommes les modulent, et les discours les effacent. Je crois, que toute chose a une utilité, et qu'à cet égard les bobards étaient un outil parmi tant d'autres, comme on se sert de son compas pour tracer un cercle exact, impossible à main nue. Une manière d'aménager, d'arranger sa cause, comme on façonne son appartement. A ce jour, fort d'une sagesse, le temps m'a appris à reconsidérer les choses, sauf que le goût des affabulations m'était apparu addictif. Je mentais par nécessité, mais aussi par plaisir, habitude, reflexe. Le vice de la facilité pour justifier mes fins l'emporter sur tous les moyens. Il fallait s'adapter à la situation, aux attraits et aux préférences de mes interlocutrices. L'idée consistait au départ à bonifier la vérité, en la déguisant de mensonges, de façon à déculpabiliser l'esprit déloyal. Ainsi, mes propos n'étaient ni tout à fait faux, ni tout à fait vrai. Sportif en dilettante, je m'idéalisais d'une pratique multisports nettement plus engagée. Dans la même logique, appréciant moyennement la musique, je m'expliquais mélomane virtuose.

 

Et puis, à force de rendement, j'ai franchi à ma façon l'étape du crack. Je m'illustrais d'un mensonge radical. La vérité n'était pas la solution que je souhaitais conscientiser. Mentir devenait artistique, quasi-esthétique. Et pour cause, il fallait manier une  véritable technicité de l'imposture. L'adrénaline du défi et la nature de la crédibilité m'interdisaient de me calquer exactement sur le profil de ma conquête. La foutaise séductive bien que lâche, relève de plusieurs commandements pour optimiser son efficience. Ne surtout pas rentrer en collision avec, mais graviter autour. Ne pas vulgairement copier, plutôt s'y rapprocher, tendre vers. L'ostentatoire étouffe, quand la subtilité attise. A ce propos, ce miroir aux alouettes paraissait universel, imparable. Embuscade acte I, chapitre guet-a-pends. Armé jusqu'au dents, j'étais rodé, la méthode s'avérait extrêmement bien huilée, et le gibier mordait à l'appât. Si l'une s'intéressait au cinéma, j'appréciais la photo, et nous revisitions les apports de Nadar et les trucages de Mélies sous la couette.  Quand une autre se sentait politisée, je m'inventais syndiqué, et le Mai 68 devenait 69 dans l'intimité.

 

Au final, je n'avais d'autre vérité que l'apparence physique qui me constituait. Qui étais-je réellement au delà de ce gringalet d'un mètre soixante-quinze. Des yeux bleus, verts à la lumière, clairs à n'en pas douter, c'est un fait. La chevelure châtaine, lisse, soyeuse, rarement grasse, autre chose ? Probablement les joues légèrement creusées, et le nez un chouia busqué. Et puis ? Deux jambes parfaitement symétriques, les os saillants, de longues palmes, le tout assortis d'un style vestimentaire proche de la ringardise. Mais encore ? Basta. Le reste s'agrémentait à ma propre sauce. A l'exception de mon apparence hirsute, j'oscillais entre réalité et fiction. Aseptisé par l'engouement de ce comportement, j'ignorais la portée de mes actes souvent à la limite du diffamatoire, en empruntant la direction de l'insouciance. L'anarchisme comme maitre mot, me menait doucement vers les sentiers égarés de la perversité. Pourtant, ceci ne m'empêcha pas de relever un à un les obstacles qui s'offraient à moi. C'est ainsi que ma seconde première année de médecine fut la bonne puisque je fis parti in extrémis de la cinquantaine d'étudiants sélectionnés pour la filière Pharmacie. C'est également à cette période que je croisai le chemin d'Alice, également pensionnaire de Paris XI. Cette rencontre fut tout à fait décisive pour la suite de ma vie.

 

A l'origine, un tête à tête tout à fait hasardeux, à la pré-rentrée, puisqu'elle fut la première personne à qui je m'adressai pour lui demander notre salle, dans mon nouvel UFR à Chatenay-Malabry. Aux mots se suivirent les actes et les étapes. Je m'asseyais donc d'abord à coté d'elle sur les bancs de la fac, puis dans le métro, et enfin au resto. Alice n'était qu'une copine. Le Bro, le bon pote à défaut d'être la bonne pute. Ma couille droite, ou gauche, voire même mon gland. Le type de nana asexuée pourtant plus bonne que la plus bonne de tes copines. Celle à qui tu souhaiterai dire « je t'encule », mais pas forcément pour rigoler.

 

Quelques mois plus tard, ce qui devait arriver, arriva. Harry rencontra Sally, et Dan, Alice. Nous ne pouvons plus nier l'évidence, tous les voyants étaient verts. Je ne me souviens absolument pas des circonstances, encore moins du jour et de l'heure. Rien de féérique, mais je venais d'avoir 20 ans, et aussi naturellement qu'il convient de respirer, nos lèvres sont entrées en contact, pour la première fois.

 

 

 

 

 

 

 

Report this text