Nourrir son âme peut faire mal au bide.

skiibow

...

Elle devait arriver en début d'après-midi.

Encore une sale journée me disais-je. Les cons sont de sortie. Ils le sont toujours. A croire qu'ils ne rentrent jamais. Sans doute que la connerie est devenue cyclique, et que, quoi que l'on fasse, il est devenu impossible d'en échapper. Les mathématiques dirigent les cons. Bien drôle d'époque.

J'attendais donc patiemment son arrivée. Quoi de mieux que de baiser toute une journée pour rentabiliser l'existence qui m'a été donnée. A chacun son cycle. Le mien est tout tracé, et c'est dans la pièce d'à côté qu'il va commencer.

A peine les premiers verres étaient servis qu'elle commença à déposer, avec tendresse, ses lèvres sur le verre. Laissant derrière elle, une bien belle traînée de salive et de rouge à lèvres qui prenait petit à petit la forme d'une empreinte. Empreinte que je me suis empressé de déposer à mon imagination, qui, ceci fait, sut parfaitement comment me mettre en tête mille et une positions où ses lèvres pourraient laisser d'autres traces. Bien belle journée en perspective. Mais il y avait cet homme à la fenêtre, agitant ses prospectus pour essayer de me vendre je ne sais quelle connerie, n'ayant que pour unique but de me faire perdre un temps précieux, temps que j'accepterais de perdre si je succombais à cette babiole, répondant à un besoin si absurde et si bancal que je l'utiliserai de toutes les façons afin de le rentabiliser. C'est un peu le propre de toutes ces choses qui façonnent notre entourage, elles sont inutiles, mais nous prenons un malin plaisir à nous en servir, jusqu'à ce qu'une autre pointe le bout de son nez à notre fenêtre, à 16h. Il passait le même jour de la semaine, aux alentours de 16h, pour essayer de me vendre autre chose. Tel était son cycle.

16h. Mais que s'est-il passé depuis son arrivée ? Pourquoi sommes-nous toujours assis sur ce canapé. Où est passé mon temps ? Qui ose s'accaparer mes secondes ? Elles sont si précieuses, et de plus en plus. J'ai encore tellement de choses à faire avec elles. Lire, écrire, baiser, exister. Il faut savoir vivre avec son temps, et je ne tolérait pas que le mien disparaisse comme ça. Mes secondes sont à moi, je les utilise comme je le souhaite. Mais je ne les possédais plus. C'était elle. Elle, qui de sa bouche dévorait mon temps. Cette bouche. J'ai toujours été fasciné par les bouches. Celle-ci était d'une simplicité remarquable, mais on pouvait sentir toutes ses ressources cachées, dessinées sur ce sourire sournois. Mais cette bouche, qui occupait une grande partie de mes pensées, me préoccupait. J'étais happé par celle-ci, je la regardais inlassablement dévorer mon temps, mes précieuses secondes, celles que je chérissais temps. Je les regarde disparaître, dévoré par ce gouffre béant ne donnant sur nul autre chemin que l'oubli. Je les perds, je les oublie et je ne fais rien. Je me laisse aller, je me laisse bouffer le moment jusqu'à la moelle. Mais elle était loin d'être rassasiée, et elle se mit à dévorer mon âme. Pur fruit de mon existence, qui s'offrit ainsi en offrande à Chronos. Les dieux seraient-ils donc devenus indigestes ? Je continuai ma descente dans ces divines entrailles. Un voyage des plus intrigants, peuplé d'instants perdus à tout jamais. Sur le trajet, je me pris une seconde de réflexion. Elle gisait ici sur le bas-côté. Prête à être oublié dans ce labyrinthe gastrique. Il émanait de moi un plaisir étranger, nouveau, que je ne comprenais pas. Loin de moi l'idée d'un sempiternel masochisme accommodé de cannibalisme, mais étendu dans ces tripes, je ne regrettais aucune seconde de perdue. Chose qui m'a toujours été insupportable auparavant. Or, en utilisant celle-ci, je compris enfin d'où provenait ce plaisir qui parcourait mon corps. Rien de tout cela ne se passait à l'intérieur, car tout en provenait. Les mots qu'elles laissaient s'échapper d'entre ses lèvres étaient d'une richesse transcendante. Phrase percutante d'une noblesse sans pareil. Les ondes dansaient avec grâce dans une chorégraphie culturelle pour finir leurs cabrioles aux portes de mon outil sensoriel. Je buvais ses paroles. Chaque lettre se déposait délicatement sur chacune de mes papilles, faisant jaillir en moi un florilège de dialogues, de discours, de causeries, de poèmes, d'écrivains, toutes ces choses qui rendent la vie si fascinante, si transcendante pour qui veut bien s'y attarder un minimum. Parler n'a jamais été aussi captivant. Le monde était consumé entre nos deux organes buccaux, les mots s'entrechoquaient, faisant raisonner leurs échos aux quatre coins des cieux. Nous répandions notre sueur aux travers de tous ces accros de mots, ces va-et-vient d'enrichissement spirituel qui faisaient l'impasse sur les commodités de l'époque actuelle. Cette sensation de plaisir partagé me rappelait vaguement quelque chose. Mais à cet instant, il était impossible pour moi de me rappeler de quoi ce quelque chose était constitué. Je ne pensais qu'à une seul chose, parler.

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