# Défi 11 : Passé au présent

Yeza Ahem

Quand le passé ressurgit... [texte issu des défis d'écriture lancés en ligne par Hélène Duffau : http://www.heleneduffau.fr/defi-decriture-11-2-2 ]

J'ai mal à la tête. Ma bouche, elle, est pâteuse... Comme si je n'avais rien bu depuis une journée ou plus...

Je porte ma main droite à mon visage, comme pour effacer le malaise qui est mien. J'essaie d'ouvrir mes yeux, collés après trop d'heures de sommeil. Ils me piquent... me brûlent même là où mes doigts les ont effleurés.

J'essaie de les essuyer avec ma manche, et sens sur mes lèvres un goût salé... Sur ma manche, des grains de sel grossier et grisâtre sont accrochés. Je les discerne peu à peu au travers des larmes qui lavent mes yeux. Le soleil est encore bas et épargne mes pupilles. Tous mes muscles sont engourdis... mais peu à peu acceptent de reprendre vie.

Je suis allongée sur le dos et ne vois que le ciel d'un bleu encore pâle mais prometteur. Je tourne maladroitement et douloureusement ma tête vers la droite. Je ne comprends pas bien où je suis. Je vois une brouette datant d'un autre âge et une pelle assortie, toutes deux près d'un tas d'une blancheur immaculée.

Mon cerveau commence à calculer, raisonner... du sel, probablement... je suis dans un marais salant... mais où ?... et pourquoi ?

Dans mon dernier souvenir, j'étais près chez moi, en région parisienne à plus de 400 km de tout endroit approchant...

Je repositionne ma tête vers le ciel, essayant de trouver un sens à tout ceci... Puis, je l'abaisse vers la gauche. Je découvre un corps allongé près de moi, mort ou encore anesthésié, d'un homme d'une cinquantaine d'années, en complet veston à peine débraillé.

Un peu plus loin, assis sur une caisse, il y a un homme qui admire, il me semble, quelque chose qui se trouve derrière moi... ou plutôt au-dessus de moi. Tout chez cet homme, de sa carrure à son habillement, le fait ressembler à une caricature vivante d'un agent très spécial, tel qu'on en voit dans les séries ou films d'espionnage.

Il est assis face à deux humains allongés et moribonds, et il mange une pomme, avec flegme, tout en regardant quelque chose qui apparemment capte toute son attention.

Dans un effort qui monopolise chaque parcelle de mon esprit pour tenter de faire bouger mes muscles, je réussis à glisser un peu sur le côté et à tirer ma tête le plus en arrière possible pour voir ce que l'homme scrute.

C'est un avion gros-porteur, de ceux qui ressemblent de face à un béluga, ce fantastique animal marin... mais qu'est-ce qu'il fait là ?... et moi ?... et l'homme près de moi ? M'aurait-on retrouvée après tant d'années ?

Tout à coup, mon avant-bras ressent une piqûre, puis une brûlure remonte jusqu'à mon cou. Je baisse la tête et me retrouve face à face avec le mangeur de pommes qui me sourit amicalement et, doucement, abaisse mes paupières d'une main ferme, douce et chaude.

Je m'endors.
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28 heures plus tôt.

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Encore une journée sans histoire qui commence, pendant laquelle je suis une épouse modèle, mère de 2 enfants devenus ados et plus indépendants.

Le matin, je me lève en même temps que mon époux, à 7h35. Pendant qu'il prend sa douche, je prépare son petit-déjeuner - œuf brouillé, toasts, jambon et fromage -, ainsi que celui de Lise - céréales, lait et jus d'orange - et celui de Thomas - tartines de beurre salé, miel et chocolat chaud.

Quand tous sont partis, je fais le ménage, les courses et le repas de midi pour Tom et moi. Lise, elle, ne veut plus rentrer et préfère la cantine du lycée. Une fois par semaine, le jeudi midi, c'est glace à la pistache, ma préférée, et seul petit plaisir gustatif depuis que je subis ce régime sans sel drastique censé aider ma tension à baisser.

L'après-midi, je m'occupe de notre jardinet, je fais mes travaux de couture ou me rends à l'association de quartier qui s'occupe des jeunes en détresse et des vieux esseulés.

À 19h10, mon mari rentre, soit environ 2h30 après Thomas à qui j'ai eu le temps de faire faire ses devoirs, et une heure après lise qui... se débrouille très bien toute seule. Vient alors le repas, que j'ai eu le temps de pré-préparer, la soirée devant la télé, et notre coucher entre 22h30 et 23h45. Jamais après.

J'aime cette vie réglée, ordinaire et simple. Parfois, pourtant, je me rappelle mon ancienne vie et mes missions en Grèce, Albanie ou Serbie... les Balkans me manquent parfois. Mais pas tant que cela...

Ce matin, le camion du pain qui vient chaque mardi livrer mon quartier est en retard. Quand il arrive, il y a déjà trois voisines qui attendent avant moi. Je les salue... nous échangeons quelques mots... et c'est mon tour. Il ne reste plus que moi.

Le vendeur, un homme d'une cinquantaine d'années en bras de chemise, n'est pas celui que je connais. Je ne l'ai jamais vu, et lui-même ne semble pas à sa place. Accroupi à l'arrière de l'express avec le stock de pain réduit a presque rien, il jette régulièrement des coups d'œil inquiets en direction du chauffeur, resté derrière son volant.

Je ne vois que le regard doux du conducteur dans le rétroviseur, et sa main droite qui va et vient vers son visage invisible. Le bruit qu'il fait en croquant sa pomme emplit tout l'habitacle du véhicule et arrive jusqu'à moi.

Un bref instant, je crois voir un signe dans le regard de l'homme à la pomme, à l'attention de celui qui emballe mon pain. La seconde qui suit, ce dernier me propose, avec un sourire crispé, une poignée de chouquettes : cadeau de la maison pour s'excuser du retard. J'hésite une seconde... mais ma gourmandise me fait rapidement céder.

L'homme me propose d'en goûter une, dès maintenant, pour lui donner mon avis... pourquoi pas ? La chouquette est bonne... pas trop sucrée...

... Et puis mon regard se trouble... les maisons autour semblent bouger... comme sujettes à des anamorphoses...


Je m'appuie contre la portière de l'estafette... j'entends une voix rassurante... mes yeux peinent à rester ouverts... ma tête ne tient plus droite.

Par terre, un trognon de pomme... et puis... plus rien.


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