Ombre

Marion Ploix

Six jours déjà qu’elle était morte et qu’elle me collait à la peau, mais avais-je besoin d’une deuxième ombre. Dès le premier matin, sa présence silencieuse avait accompagné mes faits et gestes, légère pourtant, se faisant discrète, comme pour ne pas déranger. Juste une tristesse… immense.

Edna avait été emportée, soufflée comme un brin fragile par le vent violent d’un cancer du pancréas en l’espace de quelques mois. Elle avait 45 ans. Son corps parfait selon les critères du jour, long, mince, et qu’elle entretenait de façon irréprochable ne l’avait pas protégée plus qu’une autre. Sa longue chevelure blonde et son allure naturellement élégante n’avaient pas su non plus amadouer le croque mitaine.

En descendant les marches de l’immeuble, l’ascenseur n’étant plus fiable depuis de nombreux mois, je me posais encore la question, pourquoi moi ? Dès le début dans mon âme d’enfant de cinq ans je l’avais marquée au fer rouge. Voleuse de père ! C’était elle la cause de tous mes malheurs, elle qui avait détruit mon équilibre, qui m’avait écartelée ! Avec un soupir, je poussai d’un coup de pied sec la porte entrouverte au bas des escaliers sur laquelle je ne posais jamais les mains, de peur d'un contact non identifié et vaguement répugnant. Je traversai le hall délabré et me retrouvai sous le ciel gris d’un mois de novembre. L’air était froid et je replaçai les deux pans de mon écharpe à l’intérieur de mon duffle-coat. Je sortis de la cité, tournai à droite dans la rue du Port Galand, et pris le chemin du lycée.

Entendait-elle à présent les rouages de mes pensées obscures et lancinantes ?

-   ­Je l’aime, tu comprends…

avait-elle osé dire à ma mère alors qu'elle tenait mon jeune frère de deux ans sur les genoux, dans un coin de cuisine.

-   ­Tu dois le laisser partir…

Comme si ma mère avait pu le retenir. Edna avait attendu le bon moment, comme un vampire en quête de proie et ne l’avait plus lâché ! Comment avait-elle osé ! Depuis lors j’étais bancale et n’avais toujours pas appris à vivre avec le manque.
Un coup de klaxon insistant me fit sursauter et me stoppa net, alors que je traversai le boulevard du Maréchal Joffre au mauvais moment. Le feu me monta aux joues et je laissai un temps aux battements affolés de mon cœur pour qu’ils retrouvent leur calme. Personne ne sembla avoir perçu ma distraction. Tant mieux, je détestais me faire remarquer. Je replaçai d’un coup d’épaules mon sac sur mes épaules, esquissai un vague demi sourire à l'attention de ma belle-mère, hôte invisible mais tenace du moment et continuai ma route.

Peu de temps après, je rejoignis la rue de Fontenay qui menait à la commune voisine, Sceaux. C’est là que je traversais la frontière entre deux mondes pour rejoindre celui des beaux quartiers. Par un tour de force, ma mère avait obtenu une dérogation pour m’envoyer dans un collège de l’autre côté, un collège à la sortie duquel les enfants n’étaient pas sollicités pour tester les nouvelles drogues du moment, dans lequel les carreaux des salles de classe ou des voitures des professeurs restaient intacts, un collège dans lequel les violences n'excédaient pas le cadre de la normalité. Le passage du collège au lycée s’était fait ensuite naturellement et je me retrouvai de ce fait dans l’un des meilleurs de la région. Une bonne demi-heure de marche pour changer d’univers, matin et soir.

Les immeubles qui bordaient la route à présent étaient petits et proprets. Chaque jour, j'imaginais un voisinage convivial, pas de chien qui aboie à toute heure, pas de garçons désœuvrés au pied des poubelles ou sous les boites aux lettres fumant le pétard, les yeux rouges et la voix forte. Ces garçons n’étaient pas méchants ceci dit, et me tenaient souvent la porte à mon retour de l’école. Ici les ascenseurs devaient être propres et paisibles au regard, sans brûlures de cigarettes, sans inscriptions agressives ou dégradantes…

En arrivant rue de Fontenay, après avoir grimpé l’avenue Jean Perrin, je me suis une fois encore rempli les yeux. Les maisons rivalisaient ici pour se mettre à leur avantage, robes de pierre et toits de tuiles, fenêtres et velux jouant avec la lumière, jardins que l’on devinait comme autant de havres intimes. Un homme sortit de l’une d’elle un peu devant moi, puis une fillette cachée par un cartable rose à fleurs violettes. Le père glissa le cartable autour d’une de ses épaules, et prit la petite main dans la sienne. En route pour l’école… en route… main dans la main… Une boule dure se forma dans ma gorge, enfla et me fit un mal de chien. Une seule échappatoire, la laisser filer par les yeux. Regard voilé, brume, quelques larmes, c’est passé. Voilà Edna… tu sais maintenant.

Devant le lycée Marie Curie. Laure guettait mon arrivée.

-   Salut Malou, tu sais quoi ? Il parait que la prof de maths est absente, on a une heure de perm… comme ça j’aurais le temps de te raconter, c’est trop dingue, tu sais Lou, la fille de terminale…

Un poids s’est envolé. Je redresse les épaules, et me sens d’un coup si légère, seule à nouveau, et plus entière, apaisée.

     ­- Laure je t’adore, raconte !...

Edna la blonde, Edna l’ombre, faisons la paix à présent et pars tranquille. Je ne t’en veux plus.

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