Paix et illusions

Dominique Capo

Le Traité de Versailles du 28 Juin 1919

Au lendemain du 11 Novembre 1918, l'œuvre de Bismarck paraît brisée. Face à l'Allemagne décomposée, la France est la première puissance en Europe. Le symbole même de sa victoire est le retour de l'Alsace-Lorraine au foyer national. Inutile d'attendre les décisions du traité de paix. « Le plébiscite est fait !!! » a pu déclarer Poincaré devant l'accueil réservé aux armées françaises.




Chapitre Un


A Metz, à Colmar, à Mulhouse, à Strasbourg, sous la conduite de Pétain, de Fayolle, de Gouraud, de Castelnau, de Joffre, du 19 au 27 Novembre, les troupes ont défilé sous un dôme mouvant de drapeaux, toutes les fenêtres ornées du tricolore, dans un tonnerre d'acclamations.

A Metz, rompant avec sa réserve habituelle, Poincaré, venu avec Clemenceau célébrer la cérémonie de la Libération, a embrassé son président du Conseil. On sait pourtant que les deux hommes ne s'aiment guère. Ce geste, vivant témoignage de l'union nationale, n'en a été que plus éloquent. Il se peut que le Tigre lui même ait été ému. Pourtant, toujours caustique, il a maugréé, le soir dans un cercle d'intimes : « Cet animal m'a piqué avec sa barbe !!! Les joues me cuisent encore. ».

A Paris, l'ivresse continue. Chaque jour est marqué par quelque manifestation grandiose, et la rue se peuple d'une foule heureuse de puiser à ce spectacle un nouvel élément de confiance et de fierté. Le 28 Novembre, le roi Georges V et ses fils, le prince de Galles et le prince Albert – qui sera plus tard Georges VI – sont reçus à la gare du Bois de Boulogne, et descendent les Champs-Élysées dans des voitures présidentielles. L'enthousiasme est général. Même accueil, le 5 Décembre, pour Albert Ier , la reine Élisabeth et le duc de Brabant. Quelques jours plus tard leur succéderont de nouveaux hôtes, le roi d'Italie, Victor-Emmanuel III, et le prince héritier, Umberto.

Tant de distractions nuisent au travail, vident les ateliers et les bureaux, multiplient les jours de chômage, alors que les circonstances exigeraient un redoublement d'activité. Mais pourquoi s'inquiéter ? La conférence de la Paix réglera tous les problèmes. D'ailleurs la situation est rassurante. Le 3 Décembre, à la tribune de la Chambre, le ministre des Finances, Klotz, a annoncé la clôture de l'emprunt de la victoire, souscrit à plus de 28 milliards.

« Ce succès, a t-il conclu, permet d'ajouter une victoire financière aux autres victoires. ».

Tant de gens ont si longtemps redouté la mort qu'ils veulent désormais vivre intensément. Paris est redevenu le gai Paris, la ville du mouvement et de la lumière. Il s'est empli d'une foule cosmopolite, officiers, diplomates, fonctionnaires étrangers, millionnaires américains, futurs délégués à la conférence de la Paix. Les uniformes côtoient les toilettes. Le luxe, sinon l'élégance, s'étale dans les restaurants, les salons de thé, les halls d'hôtel, et ces établissements d'un nouveau genre implantés d'Amérique, et baptisés « dancings ».

En même temps que se brisaient les cadres de la vieille Europe, un ordre, un rythme, des goûts imprévus, se sont fait jour. Ce n'est plus seulement d'un désir d'oublier, mais une frénésie de jouissance. On ne s'amuse pas, on s'agite. On ne danse pas, on se déhanche. Un survivant de la Belle Époque a aussi remporté un grand succès avec une charmante opérette, Phi-Phi, dont la création coïncide avec la signature de l'armistice.

Le 13 Décembre 1918, le président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, débarquait à Brest, du Georges Washington. Le 14, il arrivait à Paris. Cette visite dépassait en importance diplomatique celles des souverains alliés. La plus grande des puissances venait à nous et semblait reconnaître la prédominance française dans l'élaboration du traité de paix. L'accueil fut triomphal. Non seulement Wilson représentait le continent qui, par l'envoi de ses troupes, l'aide de ses ressources inépuisables, avait, à l'heure du péril, après la défection russe, rétabli l'équilibre en faveur des Alliés, mais il apportait, née de sa généreuse inspiration, la charte de la paix universelle et définitive, le pacte de la Ligue des Nations.

La foule débordait des trottoirs, des groupes serrés se penchaient aux fenêtres, des milliers de mains agitaient de petits drapeaux étoilés et, inlassablement, le cri se répétait : « Vive l'Amérique !!! Vive Wilson!!! »

Le lendemain, les journaux relataient avec enthousiasme ces émouvantes manifestations, publiaient une biographie du président, citaient ses moindres mots, ses moindres gestes. Le ton général était celui d'un grand périodique de l'époque : « Wilson est le directeur de conscience des vainqueurs. Nous avons à la sueur de notre front, labouré le sol stérile du Vieux Monde, nous l'avons engraissé de notre sang et y avons planté l'arbre de la Liberté. Nous invitons maintenant un savant arboriculteur à le greffer, à le tailler pour qu'il fleurisse et atteigne son maximum de fécondité. ».

Ce premier séjour européen du président fut surtout de pur apparat et de courtoisie : dîners, galas, réceptions, à Paris, à Londres, à Rome. Aux yeux des Français, il importait d'éclairer le voyageur, de lui montrer les ravages de la guerre, nos villes anéanties, nos églises et nos usines saccagées, nos régions agricoles dévastées. On promena donc Wilson sur les champs de bataille. Il regarda, jugea sans doute, mais s'abstint de commentaires. Il se révélait déjà, aux clairvoyants, un pur Américain, ignorant des réalités européennes, esprit généreux mais fumeux guetté par l'affaiblissement mental qui précéderait sa fin prochaine, un président nourri des préceptes d'utopie.





Chapitre Deux :


La France avait commencé à regarder la note. L'ivresse passée, l'euphorie le cédait à l'inquiétude. le lourd bilan s'établissait comme suit : 1 386 000 tués, 2 800 000 blessés dont 600 000 atteints d'incapacité permanente, 60 000 amputés ; plus de 7 % du territoire dévasté. On estime à 893 792 les bâtiments détruits, irrémédiablement ou partiellement endommagés. Le sol est bouleversé sur 2 millions d'hectares. Le cheptel est décimé, le réseau ferroviaire inutilisable sur près de 6000 kilomètres, le réseau routier sur 52 000. Notre flotte marchande a diminué de moitié, la production minière a passé de 40 844 000 tonnes à moins de 20 millions ; celle de l'acier de 4 687 000 tonnes à 1 800 000 ; celle des céréales de 174 millions à 106.

Les dommages pour la France se montent à 134 milliards de francs-or, auxquels il faut ajouter les indemnités et les pensions. De façon générale, la fortune française enregistre une perte de 25 %. L'incidence sur les budgets privés s'exprime par l'augmentation croissante du coût de la vie. Les prix de détail ont doublé durant les derniers mois, ceux de gros ont triplé. Le déficit est écrasant. La petite épargne est la plus touchée. Pourtant, on traite les défaitistes prophètes de mauvais augure. Le gouvernement lui-même donne l'exemple de la confiance et vote, sans désemparer, indemnités et pensions. L'affirmation « On les aura!!! » s'est transformée en « Le Boche paiera !!! ».





Chapitre Trois :


La conférence de la Paix s'ouvrit à Paris, au Quai d'Orsay, le 18 Janvier 1919, exactement quarante-huit ans après la proclamation de l'empire allemand à Versailles. Dans le grand salon rouge et or, dit Salon de l'Horloge, soixante-dix-neuf sièges attendaient qu'y prissent place les délégués des quatorze puissances, véritable Babel de continents, de races, de langages, et d'intérêts le plus souvent opposés.

La victoire commune avait, à coté des belligérants, fait surgir des peuples qui n'avaient qu'indirectement pris part à la guerre. Seuls les vaincus étaient écartés : Allemagne, Autriche-Hongrie, Turquie, Bulgarie. Ils n'auraient pas à discuter des conditions de paix, elles leur seraient imposées. Elles seront un diktat. La Russie se voyait frappée du même ostracisme, son gouvernement né de la révolution n'étant pas reconnu, et l'URSS, encore déchirée entre armées blanches et armée rouge, isolée du reste du monde par ce qu'on appelait le « cordon sanitaire ».

C'est donc dans cette mêlée, parmi des gens incapables de s'entendre sans le secours des interprètes que la conférence allait procéder au remaniement de la carte du monde, dans une ignorance parfois totale des ses contingences politiques, économiques, voire géographiques.

Après de longs tâtonnements et de discussions de préséance souvent orageuses, les décisions suprêmes furent confiées à un directoire de quatre membres : « the Big Four », Clemenceau, Wilson, Lloyd George, et le ministre italien Orlando. C'est cependant au président Poincaré que revint l'honneur d'ouvrir cette première séance. Après un discours très académique, il se rassit, tandis que l'interprète, lieutenant Mantoux, lisait la traduction anglaise. La tâche de l'interprète deviendra bientôt épuisante, car les débats vont se poursuivre en anglais. Une déception pour la France.

Le président Poincaré quitte la salle. Son rôle de grand introducteur est terminé, et il ne plairait pas à Clemenceau qu'un autre que lui occupât la première place. Elle lui est d'ailleurs accordée d'office, après un vote de pure forme ratifiant la proposition de M. Wilson : « J'ai le plaisir de proposer M. Clemenceau, président du Conseil, comme président permanent de la conférence. » Clemenceau conclura son allocution par ces mots : « Nous sommes venus ici amis, nous devons repasser cette porte en frères. Faisons la paix du monde, vite et bien. ».

Le 14 Février, une réunion plénière rassemblait les délégués au Quai d'Orsay. « Séance historique. », écrivait la presse pour qui, chaque nouvelle manifestation de la vie diplomatique dictait l'emploi de cet adjectif. Le président Wilson devait en effet soumettre à l'approbation de la conférence sa grande pensée, son projet de pacte de le « League of Nations », traduit en français par le terme plus adéquat de « Société des Nations ». Lorsque le président se leva, tous les assistants eurent l'impression qu'ils allaient être témoin d'un événement exceptionnel dans les destins de l'humanité. Sous la jaquette noire qui amincissait encore sa haute silhouette, les mains posées à plat sur la table des deux cotés des feuillets où étaient inscrits les articles du pacte, Wilson ressemblait à u pasteur dominant la foule des fidèles. Sa voix, ses gestes, étaient empreints d'une sorte d'onction religieuse. Puis, soudain, le ton devenait plus tranchant, la voix plus impérative, l'index pointé en un geste de commandement.

L'un après l'autre, le président commentait les articles du pacte : « La guerre définitivement mise hors la loi, les nations égales entre elles et solidaires réduisant leurs armements à la limite de leur seule nécessité défensive, s'interdisant toute agression et unissant leurs forces contrez quiconque violerait l'engagement solennel. ». Ces principes figureront en tête des traités de paix.

L'agression n'était pas définie ; quant aux sanctions, elles restaient en fait à la discrétion des États. Wilson conclut : « Nous sommes ici mandatés par douze-cents millions d'hommes. Cette guerre, qui a eue des résultats terribles, en a eu aussi un très grand et très beau. Le crime a été vaincu. Les peuples ont été, une fois de plus, et plus que jamais, persuadés de la majesté et de la puissance du droit ! ».

Après le président Wilson, M. Léon Bourgeois, le « grand-père de la paix », prit la parole. Apôtre, bien avant Wilson, des principes pacifistes au tribunal de la Haye, il tient à rappeler, mûri par l'expérience, la nécessité d'appuyer par une force armée les décisions de la Ligue, d'accorder aux nations les plus exposées des moyens accrus de défense, et de les y aider par le soutien économique et financier de tous les participants. Il ne fut pas écouté. Il semblait qu'une profonde lassitude s'était emparée des délégations.

La France n'obtint que deux satisfactions : la réduction générale des armements ne serait applicable dans l'immédiat qu'aux vaincus. Et l'Allemagne ne serait pas admise à la S.D.N. Son projet de pacte adopté par les délégués à la conférence, le président Wilson avait regagné provisoirement l'Amérique. Il s'inquiétait des réactions d'une opinion publique et d'un sénat profondément attachés à la doctrine de Monroe, et qui redoutaient de voir les Etats-Unis s'engager trop avant dans les affaires européennes.

La conférence poursuivait ses travaux au sein des commissions, mais s'enveloppait d'un tel mystère que le public n'en apercevait que de rares échos. Prudente précaution permettant de masquer les conflits d'intérêts. Pour éviter de brutales ruptures, on laissait en suspens les questions importantes, ou l'on recourait aux compromis, aux solutions hâtives, dans l'espoir que le temps simplifierait les problèmes.

Les petits pays et les nouveaux États sont les plus exigeants. Deux hommes d'une haute intelligence, mais dévorés d'ambition et aveugles par l'esprit de parti, vont dicter leurs volontés à la conférence. Sur les ruines de l'empire Ottoman, le Crétois Venizelos rêve de fonder une plus grande Grèce, sur celles de l'empire austro-hongrois, le Tchèque Benès une Tchéco-Slovaquie élevée au rang de puissance souveraine.

Ainsi, le Proche-Orient va se scinder en petits États où les rivalités d'intérêts, de religion, de caste, allumeront, à l'extérieur, la lutte entre Arabes, et, à l'intérieur, le désordre et la guérilla permanente. Plus redoutable est le dépècement de l'Autriche-Hongrie. S'inspirant du principe des nationalités et des 14 points de la politique wilsonienne, les constructeurs de la nouvelle Europe ont taillé dans ce manteau d'Arlequin qu'était l'empire de François-Joseph, conglomérat de peuples et de races, mais que maintenait dans une harmonie relative l'union imposée par la Double-Monarchie. La Tchéco-Slovaquie, plus hybride encore, dans laquelle vont s'affronter Tchèques, Slovaques, Ruthènes, Hongrois, et minorités allemandes, ne constitue en aucune façon, une entité ethnique ou politique. De même la Serbie, démesurément grossie en Yougoslavie, futur champ clos entre Serbes et Croates, creuset où les Oustachis fondront la balle qui, en 1934, tuera Alexandre Ier.

Pourtant, ce morcelage de l'Europe centrale au nom d'un principe des nationalités inapplicable, réjouit le jacobinisme de Clemenceau, l'anti-papisme de Lloyd George et de Wilson, le maçonisme de Benès. L'Autriche-Hongrie, rempart du catholicisme en Europe, n'est plus. Si jamais l'Allemagne, redevenue puissante, jetait ses regards sur l'Autriche désarmée, Benès n'en serait que modérément attristé : « Plutôt l'Anschluss que les Hasbourgs !!! », scande-t-il alors.

Le Grand Architecte de l'Univers a exaucé Benès. Les Hasbourgs ne sont pas revenus. Mais Prague a vu flotter successivement sur son Haradzin, l'étendard à croix gammée et le drapeau rouge des Soviets.

La Pologne est ressuscitée. On lui a concédé une frontière du Brandebourg à la Silésie. Elle passe dans des villes où un magasin allemand côtoie un magasin polonais. Elle coupe en deux une usine, une place publique, une mine. Pour donner au pays libéré un accès à la mer, on a établi un passage en territoire allemand. On l'a baptisé « couloir de Dantzig ». De 1939 à 1945, il a coûté la vie à cinquante millions de victimes. De Dantzig, cille a énorme majorité allemande, on a fait une ville libre liée à la Pologne par une union douanière, et sous contrôle d'un haut-commissaire de la S.D.N.





Chapitre Quatre :


En mars, le président Wilson revint à Paris. Sa nouvelle résidence était l'hôtel Croisset-Bischofsheim, place des Etats-Unis, demeure somptueuse du romancier et auteur dramatique Francis de Croisset. C'est là qu'allaient se poursuivre les conversations entre les quatre grands.

Comme les discussions à la conférence, les entretiens des Quatre s'enveloppèrent de mystère. « On ne sait rien. », écrivait à son fils l'ambassadeur Paul Cambon. « Tout se passe dans l'ombre, et quand on aperçoit un filet de lumière, on constate qu'il n'y a rien. ». Le terme est inexact. Il y eut, en effet, de tenaces marchandages, de violentes scènes ponctuées d'éclats de voix, et de véritables saisies au collet entre Clemenceau et Lloyd George. A plusieurs reprises, Wilson menaça de regagner le George-Washington.

Au dehors, les badauds considéraient avec indifférence cet hôtel où quatre hommes en désaccord prétendaient établir l'ordre du monde. On s'en désintéressait sous l'effet compliqué d'un désir de fête et des préoccupations qu'inspirait, avec le développement du communisme en Europe, la situation économique et sociale. Avec la « vie chère » néologisme de la guerre -, les revendications ouvrières, les grèves, se multipliaient. On accueillit comme un heureux dérivatif un fait divers sinistre : l'affaire Landru.

Wilson, mécontent de l'accueil peu encourageant du Sénat américain, entendait sauver sa Ligue des Nations ; Lloyd George se tailler une bonne part dans les dépouilles de l'empire ottoman, hâter la démobilisation, ménager l'Allemagne, et limiter les prétentions françaises. L'irrédentisme italien s'inquiétait, avec Orlando, des visées yougoslaves sur la côte adriatique. Voici comment les juge Paul Cambon : « L'esprit de Clemenceau est funeste. Il crie, s'emporte, mais s'en laisse imposer. S'il était plus décidé, Lloyd George s'inclinerait. On veut tout sacrifier à l'alliance anglaise et à l'amitié américaine. Elles se maintiendront d'elles-mêmes si l'on sent chez nous une force. Mais si nous nous inclinons au moindre signe de Wilson, on nous traitera par-dessus la jambe. Clemenceau n'écoute pas Pochon qui, d'ailleurs, n'ose pas trop parler ; pas plus que Lloyd George n'écoute Balfour. Clemenceau est dépassé par l'importance de questions dont il ne connaît pas le premier mot. Il a une culture littéraire, mais ne sait rien de l'Histoire. Il croit que la France a commencé en 1789. Quant à Lloyd George, il ignore tout ! Wilson, lui, est un esprit fumeux, sauf quand il s'agit des intérêts de l'Amérique. ».

Deux questions capitales se posaient pour la France : sécurité et réparations. Elles ne reçurent vraiment satisfaction ni l'une ni l'autre.

L'Autriche-Hongrie avait été démembrée, l'Allemagne allait sortir de la guerre amputée de ses colonies, de l'Alsace-Lorraine, de Dantzig, de la Prusse occidentale, de la Poznannie, de Memel, de morceaux de Silésie. Des plébiscites seront prévus à Eupen-Malmédy – frontière belge – et en Haute-Silésie. Ils seront révisés au profit de la Belgique et de la Pologne. Par la même voie du plébiscite, elle perdra le Sleswig du Nord, et récupérera plus tard la Sarre. En tout, elle sera amputée de 73 000 km² et de huit millions d'habitants. Cependant, elle sortira de la guerre plus homogène territorialement, et peuplée de 59 millions d'habitants contre 39 millions à la France. Enfin, l'armistice prématuré du 11 Novembre lui laissait une armée qui, ne se considérant pas comme vaincue, gardait du prestige. Tout permettait de penser que l'esprit de revanche ne tarderait pas à l'animer. C'est ce que Foch eut voulu conjurer. Dès le 28 novembre 1918, il avait remis au gouvernement une note déclarant le bouclier du Rhin : « indispensable à la sécurité française. Il importe donc, écrivait-il, d'occuper de façon permanente la rive gauche du Rhin, et de neutraliser les régions rhénanes en les détachant de la Prusse. ».

Wilson s'indigna : la proposition Foch allait à l'encontre des principes consacrés par les 14 points. Lloyd George appuya Wilson dans son opposition. La Grande-Bretagne, désormais héritière de la plus grande part des colonies allemandes, débarrassée de la flotte rivale créée par Guillaume II et Tripitz, s'inquiétait moins de la question du Rhin que d'une prédominance éventuelle de la France en Europe. L'équilibre des forces redevenait le premier objectif de la politique anglaise, et la reprise des échanges commerciaux avec l'Allemagne celui de la City. Naturellement, plus question de pendre le Kaiser, ni d'aider davantage, en Russie, les armées contre-révolutionnaires dont le triomphe pourrait susciter une alliance germano-russe contre la Pologne. Aussi, en même temps qu'on refusait à la France les gages de sa sécurité, on abandonnait à leur sort les troupes blanches d'un Youdenitch, d'un Denikine, d'un Koltchak. Le simple « cordon sanitaire » suffirait à tenir le bolchevisme en respect !!! Généreux, les Anglo-saxons nous offraient, en échange du renoncement à l'occupation permanente de la rive gauche du Rhin, une garantie susceptible d'apaiser nos justes craintes : à la moindre attaque allemande non provoquée, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne voleraient au secours de la France.

Foch ne fut point dupe du marché. Jusqu'au bout, il défendra la thèse française, trop faiblement soutenu par Clemenceau. En effet, Lloyd George menace : « Si certains amendements sont apportés au projet du traité, mes collègues et moi refuserons de recommencer des opérations de guerre, soit mème un blocus. »

En mars, note du maréchal au comité des Quatre : « Si nous ne tenons pas le Rhin de façon permanente, il n'y a pas de neutralisation, de désarmement, de clause écrite qui puisse empêcher l'Allemagne d'y déboucher. Il n'y a pas de secours suffisant pour préserver la France d'une défaite complète. ».

Poincaré, consulté par Foch, tout en l'approuvant intérieurement, n'ose pas dépasser les limites de pouvoir que lui accorde la Constitution. Il s'est tu à regret, et ne rompra son silence que le 5 avril 1920, lorsque recevant Foch à l'Académie française, il dira : « Souhaitons, monsieur le Maréchal, que le monde n'ait jamais à se repentir de ne s'être qu'incomplètement inspiré de vos conseils. ».

Ses nombreuses notes n'ayant pas été retenues, Foch demanda de pouvoir lire la dernière devant le Conseil des Quatre, ainsi qu'un long mémoire préparé à leur intention. Le 31 mars 1919, ol était admis à l'hotel de la place des Etats-Unis, et commenca sa lecture. Seul Clemenceau et Orlando l'écoutèrent avec intérêt. Wilson et Lloyd George demeuraient immobiles, et semblaient sommeiller. Comme les deux grands ignoraient presque totalement le français, Clemenceau proposa que l'interprète traduisit l'exposé. D'un simple geste de la main, ils répondirent que c'était inutile. Foch se retira ulcéré et, plus encore, bouleversé dans son coeur de patriote. Il réclama une audience par le Conseil des ministres sous la présidence de Poincaré : « Je désire, dit-il, que demandes et réponses soient enregistrées dans un procès-verbal.

- Non, grogna Clemenceau, pas de procès-verbal pour un Conseil des ministres. J'autorise simplement la prise de notes. ».

Il ajouta : « Elles ne pourront avoir, d'ailleurs, aucune valeur officielle. » Lorsqu'il eut terminé, Foch demanda : « Puis-je connaître les suites que le Conseil entend donner à mon intervention ?

- Le Conseil va délibérer. », répondit Clemenceau. Et de sa voix âpre : « Je rappelle que les délibérations du Conseil ont lieu à l'exclusion de tout témoin. ».

C'était un renvoi brutal, une rupture. Foch, dès lors, ne fut que tardivement informé des décisions du Conseil. Celui-ci s'était rallié aux propositions de son président, soumis lui-même aux décisions du comité des Quatre. L'occupation des provinces rhénanes ne serait que provisoire. Trois zone étaient prévues : Cologne pour une durée limitée à cinq ans. Coblence à dix, Mayence à quinze. Leur libération pourrait même être avancée si l'Allemagne remplissait honnêtement ses engagements. Cependant, concession à la France, la rive gauche du Rhin serait perpétuellement démilitarisée. En outre, l'armée du Reich ne pourra dépasser 100 000 hommes, et posséder des chars, de l'aviation, et de l'artillerie lourde. La marine sera réduite à des bâtiments légers, et une commission militaire interalliée veillera à l'application de ces mesures.

On sait ce qu'il advint de la garantie anglo-américaine, notre seul gage réel de sécurité : elle tomba lorsque l'Amérique refusa de ratifier le traité de Versailles. De son coté, l'Angleterre se jugea, par ce refus, dégagée de sa promesse.

Afin de « moraliser » le droit des Alliés aux réparations, on a décidé de déclarer dans le futur traité que l'Allemagne se reconnaissait expressément responsable de la guerre. Autrement dit, lorsque l'Allemagne désavouera cette reconnaissance forcée, le fondement des réparations sera ébranlé.





Chapitre Cinq


Il eut été juste d'accorder à la France un rang privilégié dans les réparations, l'Angleterre n'ayant eu à souffrir matériellement que dans sa flotte marchande. Mais là encore, Clemenceau se trouva en présence d'interlocuteurs intransigeants, réclamant une part égale dans le règlement, et présentant la note des avances. Le calcul des frais de guerre pour l'ensemble des belligérants se montait à 400 milliards de francs-or, ceux de la France seule à 209 milliards.

Il apparut, selon les experts britanniques, que l'Allemagne ne pourrait fournie plus de 73 milliards de francs-or – ou 60 milliards de marks. Seules des prestations en nature compenseraient bien partiellement le déficit. On décida donc de ne poser que le principe des réparations, et de créer une Commission des réparations, chargée de déterminer avant le 1er mai 1921 leur montant et leur mode de paiement.

Nos régions minières dévastées, l'annexion de la Sarre, longtemps française dans le passé, eut pu également amortir une part de la dette allemande. Mais, dès que fut abordée la question, Wilson s'alarma : « Vous voulez créer une seconde Alsace-Lorraine !!! ».

La Sarre, placée sous le contrôle de la Société des Nations, demeurera donc, pendant quinze années, une sorte de no man's land sous contrôle international. Seule l'exploitation de ses mines fut concédée à la France. Un plébiscite, fixé au 13 Janvier 1935, déciderait de la volonté des Sarrois.

D'autres possibilités d'alléger nos pertes s'offraient encore. Puisqu'on entendait, tout en ménageant l'Allemagne, nous faire payer nos dettes envers les Alliés, pourquoi ceux-ci n'accepteraient-ils pas un transfert de notre créance ? Autre refus nous privant d'une apuration de 34 milliards dépensés par nous pour la cause commune.

Enfin, suprême exigence de Lloyd George : tous les nouveaux États du Proche-Orient, encore dépourvus de maturité politique, avaient été placés sous mandat. Le mandat français sur le Liban s'étendait à la Syrie, donc sur Mossoul. Mossoul, région pétrolifère, intéressait au plus haut point les Britanniques. Et ceux-ci l'obtiennent après une vive altercation entre Lloyd George et Clemenceau.

Chaque jour, le fossé s'élargissait entre négociateurs. Le dernier éclat fit provoqué par les Italiens. Un accord interallié avait, en, 1916, promis à l'Italie la région de Trente, le Tyrol méridional, et la cote adriatique, avec Trieste et Fiume. Wilson déclara que l'Amérique n'étant entrée en guerre qu'en 1917, les accords souscrits avant son intervention avaient perdu toute leur valeur. Wilson accordait bien Trente, Trieste et le Tyrol méridional, mais il entendait laisser, grâce à Fiume, un libre passage vers la mer à l'Europe orientale et du Sud-Est. Orlando, furieux, quitta l'hôtel Croisset. L'Italie se retirait de la conférence. Elle y revint pourtant peu après. Elle se contentera de quelques îles dalmates. Fiume étant déclarée ville libre – ce qui n'empêchera pas D'Annunzio et ses volontaires de s'emparer de Fiume en septembre 1919 -. Malheureusement, la France fit les frais de l'incident. Orlando reprocha à Clemenceau de ne point l'avoir soutenu. Premières ombres sur la fraternité latine renouée en 1915. L'avenir se chargerait de les épaissir.

Il fallait néanmoins en finir !!! De concession en concession, de marchandage en marchandage, on était parvenu à élaborer le premier et le plus important des traités, celui avec l'Allemagne. Œuvre souvent bâclée, hybride, contradictoire, mêlant l'intransigeance aux abandons et, ainsi que le définissait Jacques Bainville : « Traité trop dur pour ce qu'il a de doux ; trop doux pour ce qu'il a de dur. ».

Le 27 Avril, la délégation allemande convoquée arrivait à Versailles, conduite par le comte von Brockdorff-Rantzau. Le 7 mai, dans les salons du Trianon Palace, sous la présidence de Clemenceau, assisté des chefs de gouvernement alliés, lecture était donnée des conditions du traité. Clemenceau ouvrit la séance par ces mots : « L'heure d'un lourd règlement de comptes est venue. »

Impassibles, les Allemands écoutaient. Aucune trace de leurs sentiments ne se lisait dans leur attitude, ni sur le visage aristocratique de Brockdorff-Rantzau. Mais dès le lendemain, les objections allemandes commencèrent à se formuler contre le « diktat » auquel Clemenceau se refusait de changer une ligne. A plusieurs reprises, il parut que l'Allemagne se refuserait à signer. Les journaux portaient en manchette et en gros caractères : « Signeront-ils ? ».

A Kreuznach, Foch se tenait prêt à une nouvelle offensive. Ils signèrent, le 28 juin, dans la galerie des Glaces, à Versailles, entre ces murs qui avaient vu jadis proclamer l'empire allemand et, exactement cinq années après l'attentat de Sarajevo. Quatre jours auparavant, le chef de la délégation allemande, en l'absence de Brockdorff-Rantzau, avait remis l'accord de l'Allemagne. Les termes en étaient aussi ceux d'une protestation : « Cédant à la force supérieure, et sans renoncer pour cela à sa manière de concevoir l'injustice inouïe des conditions de paix, le gouvernement allemand... », etc.

La cérémonie du 28 juin fut assez froide, purement officielle. Nul enthousiasme, à l'arrivée des délégués alliés, dans la foule massée sur l'avenue et aux abords du château. On ne manqua pas de noter, sans accorder de crédit à de prétendues obligations militaires, l'absence de Foch, de Joffre, de Pétain, de Mangin, de Fayolle. On aurait aimé voir à Versailles ces glorieux vainqueurs. Toutes les nations étaient représentées par leurs délégués et par les quatre grands. Aucun de la mission Brockdorff-Rantzau n'était demeuré à Versailles. A leur place, l'Allemagne avait envoyé deux obscurs plénipotentiaires, le nouveau ministre social-démocrate Hermann Müller et le docteur Bell, escortés de trois secrétaires.

Peu avant quinze heures, les représentants des puissances vinrent s'asseoir derrière une longue table de fer en fer à cheval. Sur le coté gauche, des sièges encore vides, attendaient les délégués allemands. Face à la rangée centrale, une élégante table Louis XV supportait un gros volume que le maître des cérémonies, M. de Fouquières, avait retiré d'un écrin blanc : le traité. Un public élégant, assez bruyant, emplissait le fond de la galerie. L'atmosphère rappelait celle d'un soir de générale.

Clemenceau entra, la figure renfrognée. Sans serrer des mains au passage, il se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre où se tenait le groupe des mutilés qu'il avait convoqués. A leur vue, l'expression de son visage changea. Un sourire illumina son regard. La voix rude s'amollit, les lèvres frémirent sous la moustache blanche : « Mes amis, vous avez bien souffert, mais voici votre récompense. ».

Puis, il regagna sa place entre Wilson et Lloyd George.





Chapitre Six :


Il est maintenant quinze heures. Clemenceau se lève et, d'un signe, réclame le silence. Tout le monde se tait, tandis que, par la porte du salon de la Guerre, précédés du directeur du protocole et d'un huissier à chaîne, pénètrent les plénipotentiaires allemands. Noires silhouettes raides et graves : cols de chemise démesurés qu'immortalisa le crayon de Hansi. Ils s'inclinent devant les délégués qui leur rendent leur salut. Puis Clemenceau d'un ton tranchant, mais très calme, prononce : « Messieurs, la séance est ouverte. L'accord a été fait, le texte est rédigé. Les signatures vont être données. Elles vaudront un engagement irrévocable. ».

Et il invite Müller et Bell à signer. Le bruit léger d'une plume d'or effleurant le vélin. Les deux signatures se détachent, nettes, très lisibles sur la dernière page du traité.

Dès que les Allemands ont quitté la petite table, le président Wilson et les délégués américains signent à leur tour. Puis viennent M. Lloyd George, M. Balfour, lord Milner et les représentants du Commonwealth, suivis d'Orlando et des Italiens. Enfin Clemenceau. Sa vieille main ne tremble pas, mais on devine son émotion. Et maintenant commence un long défilé. Des noms, des nations, des races : Tardieu, Delcassé, Pichon, Sonino, Hymans, Benès, Venizelos ; des Serbes, des Roumains, des Portugais, des Arabes, le Japon et l'Argentine, l'Orient et l'Occident, l'Europe et le monde !!!

Tout cela est un peu long. La lassitude et l'impatience gagnent le public. Un vrai soupir de soulagement accueille la dernière déclaration de Clemenceau : « Messieurs, le traité est signé. Le séance est levée. ». On l'entendra murmurer peu après : « Le traité sera un devenir perpétuel, à moins qu'il ne soit un fiasco complet. ».

La revue du 14 juillet 1919 fut une grande flambée d'allégresse nationale. Rarement Paris vit un spectacle aussi grandiose que ce défilé de la Victoire auquel prirent part toutes les armées combattantes.

Durant toute la nuit du 13 au 14, une foule pressée autour de l'Arc de Triomphe devant lequel s'élevait un cénotaphe éclairé de torches et illuminé par les projecteurs. Des milliers de gens campèrent toute la nuit à l'Etoile, le long des Champs-Élysées et des boulevards où s'empilaient ferraille désormais inoffensive, les canons pris à l'ennemi.

Le 14, de l'avenue de la Grande Armée à la place de la République, sur plus de sept kilomètres, il n'est pas une pierre de trottoir, pas un balcon, pas un toit qui ne soit occupé par de véritables grappes humaines. Près de l'Etoile retentit la fanfare du 28e de ligne. Un premier cortège s'avance, le plus glorieux peut-être, mais le plus affligeant : amputés, gueules cassées. La foule ne peut les acclamer, tant son émotion est intense.

Une fusée a jailli du sommet de l'Arc de Triomphe, le canon tonne, des fanfares éclatent. Précédés des escadrons de la garde républicaine, apparaissent, au sortir de l'arche, Foch et Joffre. Cette fois, on ne peut plus parler d'ovation. C'est un tonnerre, une avalanche, une tempête de voix qui se répercutent de proche en proche se fondent en un seul cri de gratitude. Derrière les maréchaux, les généraux Belin et Weygand. Puis, les états-majors alliés et, après eux, à intervalles réguliers, tous drapeaux déployés et précédés de leurs musiques, les troupes étrangères, Américaines au casque bombé conduits par l'imposant général Pershing, « marines » au coquet petit bonnet blanc. Les Britanniques de sir Douglas Haigh, troupes continentales et coloniales d'Afrique et des Indes, Écossaise et Irlandais avec leurs fifres et leurs cornemuses. Les Belges, ceux de Louvain et de l'Yser, les Italiens de l'Isonzo et de la Piave, les Japonais, les Chinois. On applaudit tout un univers en marche sous la lumière de Paris.

Soudain, l'enthousiasme se déchaîne et le chant de la Marseillaise se mêle aux acclamations.

Les plus attendus, les plus aimés de tous, les « poilus » de vingt et un corps d'armée, défilent avec à leur tète, Pétain et, derrière lui, Gouraud, Castelnau, Mangin, Fayolle. Et les noms, les souvenirs, les images remontent à la mémoire : la Marne, la Champagne, Verdun, la Somme !!!

La tète du cortège atteignait déjà les grands boulevards que des unités continuaient de franchir la place de l'Etoile.

Le défilé avait duré près de quatre heures. Vers midi seulement, place de la République, les maréchaux Joffre et Foch adressèrent l'ultime salut. Qui pensa, au soir de cette union des cœurs retrouvés pour un jour, que la paix comme la victoire exige de l'effort pour être gagnée ?

Dans les mois suivants seront signés les traités de Saint-Germain-en-Laye (avec l'Autriche), de Neuilly (avec la Bulgarie), de Trianon (avec la Hongrie), de sèvres (avec la Turquie). Et pourtant, vingt ans plus tard, presque jour pour jour, la Seconde Guerre Mondiale éclatait...

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