Pen - Chapitre Deux

Julie Vautier

Arthur décide de faire appel à un tueur à gages pour éliminer l'assassin de sa femme. Arthur n'avait pas prévu que son tueur à gages serait une gamine de dix-huit ans.

Le rendez-vous était fixé à quatorze heures. Ce jour-là, je ne travaillais pas. Le restaurant était fermé, comme tous les dimanches. Dans mon salon, j'ai observé le magazine que j'avais lancé dans un coin. J'ai détourné les yeux et n'y ai plus pensé de la journée. J'ai éteint ma télévision, ai attrapé mes clefs au vol et suis sorti. Il était à peine midi, mais j'avais besoin de sortir. De m'éloigner du fantôme de Barbara.

Chaque pièce de mon appartement me faisait penser à elle. Le fauteuil où elle s'asseyait. La fenêtre où elle recousait les poches trouées de mes manteaux. Le livre qu'elle avait commencé à lire mais qu'elle n'a jamais pu finir. Après son enterrement, j'avais pensé à déménager. J'y pense encore aujourd'hui. Mais finalement, j'y suis attaché à cet appartement. Je me suis attaché aux peintures écaillées de la chambre. Je me suis attaché à la chaise bancale que personne n'utilisait jamais. Alors, je n'ai pas déménagé.

En sortant, mes pas m'ont naturellement dirigé vers le Starbucks le plus proche. J'ai fait demi-tour et suis allé dans un café. J'allais au Starbucks avec Barbara. Dans le café, j'ai commandé un hamburger et une bière. J'ai mangé seul, en silence, comme depuis un an. Je n'avais pas vraiment d'amis. Les seuls que j'avais ont déménagé aux quatre coins du pays. Personne n'était resté à Wilkes-Barre, à part moi. Je n'avais plus de famille. A une époque, j'avais un frère mais il est parti vivre en France il y a dix ans. Je n'ai plus jamais eu de nouvelles de lui. Pourtant, j'avais essayé d'en avoir. Peut-être qu'il ne voulait plus me parler.

A quatorze heures moins le quart, j'étais aux portes de l'agence. Leur logo bleu et blanc se découpait sur le mur gris de l'immeuble. Je suis entré, je me suis présenté. On m'a demandé d'attendre. J'ai attendu. Puis, on est venu me chercher et on m'a mené au grand patron, Robert Growney. Le cerveau de l'agence, c'est lui. C'est lui qui lui permet d'exister. C'est un homme élégant, au casier judiciaire vierge et aux chemises toujours impeccablement repassées. Il porte des nœuds papillons de couleurs vive et boit des litres de San Pellegrino. C'est un bel homme, d'une quarantaine d'années. C'est lui qui allait m'aider à venger Barbara.

Il m'a accueilli à la porte de son bureau avec un sourire de commercial. Il m'a installé et m'a proposé un café. J'ai décliné l'offre. Finalement, il a croisé les bras.

-          Monsieur Kingdom, votre requête est compliquée à traiter. Vous me demandez d'éliminer un membre éminent des Sons of Devil, le gang le plus influent de Wilkes-Barre. Comprenez bien mes réticences.

J'ai hoché la tête en disant que je comprenais mais que c'était important pour moi. J'avais de l'argent, cela faisait un an que j'économisais. Dès que j'avais entendu parler de l'agence, j'avais commencé à mettre de l'argent de côté. Je voulais venger Barbara, j'étais prêt à dépenser autant qu'il le faudrait. Son prix serait le mien.

-          Ce n'est pas un problème de prix. Comprenez simplement que l'affaire sera plus difficile à étouffer. Nous ne parlons pas d'un dealer ou d'un petit voleur. Nous parlons de Johnny Cave, comprenez bien.

Je comprenais bien mais s'il refusait de m'aider, j'engagerais quelqu'un d'autre qui aura moins de scrupules. Je pouvais aller à la prison la plus proche et attendre la sortie d'un criminel de grande envergure ou d'un petit braqueur en manque d'argent. Mes liasses pouvaient convaincre n'importe qui de devenir un tueur. Robert Growney a soupiré, les bras toujours croisés. Il a ensuite réfléchi longuement.

-          Je ne sais pas si…

Il n'a pas poursuivi sa phrase. Il a décroisé ses bras et s'est excusé du regard.

-          Ce n'est pas grave, je me débrouillerai seul.

Je me suis levé. Robert Growney a posé sa main sur mon bras. Il m'a demandé combien de dollars j'étais prêt à débourser pour un tel meurtre. J'ai sorti six mille dollars de ma sacoche. Il a observé les liasses. Il en a pris une, a inspecté les billets et l'a reposée.

-          Sept mille, et je vous envoie mon meilleur élément.

J'ai accepté. Je demanderai une avance sur mon salaire et je vendrai ce vélo qui pourrissait dans ma cave. Je trouverai ces mille dollars manquants. Je me suis rassis et ai rangé mes liasses. Growney en a gardé une. « L'acompte », qu'il a dit. Je n'ai pas objecté. Il voulait être sûr que je reviendrais.

-          Comprenez bien, je dois assurer mes arrières.

Nous avons convenu d'un rendez-vous avec son agent. Le Dolly's serait parfait. C'était un bar discret. Il organisait tous ses rendez-vous là-bas. Les employés le connaissaient bien. Le 30 septembre serait un jour parfait. J'y rencontrerai son agent, « mon meilleur élément, vous verrez ! ». Je devrai commander un café au lait et un croissant. L'agent sera arrivé avant moi. C'est lui qui me reconnaîtra. Nous conviendrons de toutes les modalités du meurtre, je lui donnerai l'argent et je le laisserai partir en premier. J'attendrai ensuite vingt minutes avant de sortir.

Je me suis de nouveau levé. Growney m'a serré la main. Je suis sorti de l'agence et ai erré comme une âme en peine dans les rues. J'ai fini par atterrir devant le cinéma de quartier que Barbara aimait tant. Il y avait une séance qui démarrait dans dix minutes. J'ai acheté un ticket, sans même savoir quel film j'allais voir. Cela m'importait peu. Je ne voulais juste pas rentrer chez moi. L'appartement me paraissait si vide et si froid. Je n'avais jamais eu aussi peu envie de rentrer.

Il n'y avait presque personne dans la salle. Un couple de jeunes dans un coin se susurrait des mots à l'oreille. Ils ne prêteraient pas beaucoup d'attention au film. Un quinquagénaire était installé au quatrième rang, au milieu. Moi, j'étais au fond, sur le siège le plus à gauche. Barbara venait souvent seule ici, je l'accompagnais peu. Je n'aimais pas ce cimetière de vieux films que personne ne regardait plus. J'aimais mieux regarder ces films de mon canapé avec un bol de pop-corn.

Les premières images sont apparues sur l'écran. Le couple de jeunes commençait déjà à s'embrasser. L'homme de cinquante ans a penché sa tête. J'ai senti les larmes monter en reconnaissant La Petite Boutique des Horreurs, le film préféré de Barbara. J'ai pleuré aux premiers accords de la première chanson.

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