Questionnements

Dominique Capo

Moi, tout simplement, suite...

Le pire, je crois, c'est l'indifférence, le mépris, l'hostilité, ou le dédain dont je suis victime depuis mon enfance. Beaucoup d'entre vous m'admirent pour ma plume, pour mon imagination, pour la manière dont pose mes émotions sur le papier. Et cela m'enchante, me touche, me pousse à me dépasser.

Mais, jusqu'à ce que je diffuse mes textes – même incomplets -, ici ou ailleurs, je n'ai jamais osé les partager avec quiconque. Je les trouvais insignifiants, sans valeur. J'étais persuadé qu'ils n'intéresseraient personne. Comme je l'ai spécifié hier, j'ai effectué de nombreuses recherches, des années durant à la Bibliothèque Nationale. Je l'ai déjà dit également dans divers récits personnels plus ou moins récents, je m'y suis investi avec passion. Ces investigations m'ont ouvert les yeux sur un univers dont je ne soupçonnais pas l'existence : celui du Savoir, de la Connaissance, de la Réflexion. J'ai croisé des individus – hommes ou femmes – dont ces sujets étaient devenus leur mode de vie, leur but, ce qui les animait, ce qui les rendait heureux. Cela m'a très vite attiré, je l'avoue. Irrésistiblement, comme un aimant, ces millions de livres à portée de main ont suscité ma curiosité, mon envie de découvrir ce qu'ils renfermaient, ce qu'ils cachaient.

Evidemment, j'ai demandé l'autorisation à mes supérieurs, afin que je puisse en disposer pendant mes moments de pause. Ils ont tout de suite accédé à ma requête, jusqu'au sommet de la hiérarchie. La plupart de mes collègues ont été surpris que je cherche à franchir la barrière qui séparait les aide-bibliothécaires des lecteurs. Pour eux, il ne s'agissait pas du même monde ; ils étaient destinés à demeurer des ombres, des serviteurs de gens possédant une culture qu'ils n'avaient pas, des connaissances qui leur étaient étrangères. J'ai été le seul, à la grande surprise de tous, et à la grande satisfaction du directeur de la Bibliothèque Nationale, à oser défier l'ordre établi.

Au début, je dois confesser que ma démarche a été mal comprise, a indigné la majorité de mes collègues aide-bibliothécaires. Mais je n'en n'avais cure. J'ai installé mon matériel de recherches sur une petite table en face du comptoir où les lecteurs venaient remplir leurs fiches de transmission. Oh, ce n'était pas grand-chose : juste quelques feuilles, quelques stylos. Puis, lorsque j'ai eu – très vite – l'occasion de déambuler dans les myriades de corridors, à l'intérieur du labyrinthe que dessinaient les différents niveaux de la Bibliothèque Nationale, j'en ai profité pour examiner les titres des livres qui pourraient stimuler mon imagination, qui pourraient attiser ma curiosité livresque. Je les empruntais alors. Je les ramenais jusqu'à ma table de travail. Je commençais à les décortiquer, à prendre des notes sur les sujets qu'ils abordaient. Ainsi, progressivement, j'ai étudié l'Histoire, l'Astronomie, l'Archéologie, la Dérive des Continents, la Naissance de l'Univers, son expansion. J'ai étudié l'Histoire de la vie, de la première cellule jusqu'à l'apparition du premier hominidé. J'ai forcément étudié l'Evolution de l'Espèce Humaine, son expansion, durant la Préhistoire. J'ai étudié les Religions Préhistoriques, de l'Antiquité, actuelles, les sectes diverses et variées qui ont parsemées le cours de l'Histoire. J'ai étudié encore l'Histoire de la Pensée, la Philosophie, l'Histoire des sociétés humaines, de la Technologie. Les Mythes et les Légendes, les grands Mystères de l'Humanité, l'Esotérisme, l'Occultisme, la Parapsychologie, etc. Plus j'en découvrais, plus j'avais envie d'en apprendre ; plus ma soif de savoir devenait insatiable. Vorace, elle était éternellement sur le qui-vive de nouvelles informations qui pourraient m'être utiles.  

A cette époque, bien entendu, il n'y avait pas d'ordinateurs portables ; en tout cas, ceux de ce temps-là étaient hors de portée de ma bourse. Toutes mes notes, je les ai rédigées à la main. Lorsque j'avais une pause ou que l'activité tournait au ralenti, je m'installais derrière ma table. Je gardais un œil en direction des lecteurs, si jamais quelqu'un avait besoin d'aide afin d'intervenir si nécessaire. Mais, si la quiétude était présente assez longtemps – au minimum quelques minutes -, j'ouvrais le – ou les – livres que j'avais entamés. Je lisais, une, deux pages, un chapitre. J'identifiais les passages qui me paraissaient susceptibles d'exalter mon imagination, qui méritaient, selon moi, d'être approfondis, examinés, décortiqués. C'est ainsi qu'au cours des quatre années que j'ai passées à la Bibliothèque Nationale, j'ai accumulé des centaines de pages manuscrites évoquant des sujets comme l'Atlantide, les Templiers, l'Arche d'Alliance, le Graal, les Francs-Maçons, les origines occultes du Nazisme, les mystères de Rennes le Château, les Mythes Sumériens, Egyptiens, Incas, Hindous, Chinois. J'ai touché aux Philosophes du XVIIIème siècle. J'ai exploré les religions Hébraïque, Musulmane, Catholique, etc., jusque dans leurs fondements les plus méconnus. Je me suis passionné pour le pourquoi et le comment de l'apparition de la vie sur Terre ; sur l'expansion de l'Univers. J'ai réalisé qu'il y avait tant de domaines, tant de sujets, tant des théories, tant de modes de pensées ou de réflexion dignes d'intérêts. Et j'étais à l'endroit le plus approprié pour me pencher sur eux.

Bientôt, d'ailleurs, mes pauses ne m'ont plus suffi afin de me plonger dans cet univers qui me tendait les bras. Après mes heures de travail, j'ai demandé à pouvoir venir à la Bibliothèque Nationale en tant que « lecteur-chercheur ». Ce qui m'a été facilement accordé, mais qui a encore fait grincer les dents de mes collègues les plus rétifs à ce que j'avais initié. Heureusement, ce n'était pas le cas de tous. Quelques-uns me regardaient d'un air bienveillant, quoique intrigué.

A l'issue de mes heures officielles – j'étais employé à mi-temps -, je revenais, soit dans la salle de lecture dont je dépendais, soit dans une autre beaucoup plus grande et beaucoup plus imposante située rue de Richelieu – avant que la nouvelle Bibliothèque François Mitterrand ne soit érigée -, soit à la bibliothèque Sainte-Geneviève, qui était rattachée à elle. Pour cette dernière, j'y demeurais jusque vers vingt-deux heures, puisque c'était à cette heure qu'elle fermait ses portes. C'est pour cela que, comme je l'ai déjà indiqué dans un de mes textes personnels antérieurs, j'ai dévoré jusqu'à quatre livres en même temps à cette époque, en fonction des lieux où les ouvrages consultés se trouvaient.

Depuis que je suis enfant, j'ai toujours lu. Je l'ai maintes fois rappelé. Je ne pourrais pas vivre sans livres. Depuis que j'ai l'âge de quinze ans environs, j'ai écrit. La première fois, c'est à la suite de ma lecture de la saga Dragonlance ; elle-même dérivée de scénarios de jeux de rôles médiévaux-fantastiques qui m'avaient enthousiasmés. C'était aussi au cours de cette période que j'ai découvert, d'une part, les livres dont vous êtes le héros, et d'autre part, et fortuitement, les jeux de rôles. C'était bien avant que je ne travaille à la Bibliothèque Nationale et la révélation que j'y ai eue. J'étais, pour les livres dont vous êtes le héros, au collège. Ils m'ont permis de fuir la solitude que j'y vivais, les sarcasmes et les moqueries journalières de mes camarades de classe pour lesquels j'étais une « tête de turc » continuelle. Mon handicap, ma tâche de naissance faisaient de moi un paria, un infréquentable. Ils me repoussaient, me grimaçaient, cherchaient toujours à me nuire ou me ridiculiser. L'occasion était toujours présente afin de m'humilier, de me railler, ou de me brocarder. Et comme je n'étais pas armé pour leur répondre de manière ferme, pour les repousser, je n'avais qu'un système de défense : me réfugier dans mes lectures à chacune des récréations. Quant aux jeunes femmes, elles me considéraient, au mieux, comme un bon copain à fréquenter, mais de loin. Au pire, elles se ralliaient sans complexe à mes camarades de classe pour me blesser et me repousser dans mes derniers retranchements.

Durant toute cette période donc, je n'ai eu que très peu d'amis. Les seuls qui ne m'ont jamais lâché, qui ne se sont jamais détourné de moi, qui ne m'ont jamais abandonné ou oublié, ce sont mes livres. L'une des seules fois ou un camarade de classe m'a approché, c'est lors de la période où, tout à  coup, ceux qui se riaient de moi, se sont intéressés aux livres dont vous êtes le héros. Ils ont tous voulu m'en emprunter, ce que, naïvement, j'ai accepté. Espérant que cela arrangerait ma situation auprès d'eux. Comme je les achetais tous dès qu'un inédit était publié, le choix ne manquait pas.

Seul l'un de mes camarades est allé un peu plus loin que les autres dans sa démarche. Il semble que, lui également, découvrait le monde du jeu de rôles. Un jour, il m'a invité chez lui pour une partie de « Advanced Donjons et Dragons ». C'était alors les balbutiements de ce genre d'activité. En effet, nous étions en 1984 peut-être, et seules quelques boutiques confidentielles, réservées à des initiés, existaient. Et encore, la plupart des manuels de jeux de rôles n'étaient pas traduits ; ils étaient, pour la plupart, en anglais. Et il fallait vraiment vouloir s'y investir et être passionné pour se plonger dans cet univers. Je crois que, c'est ce jour-là qu'un pas supplémentaire concernant ma future vocation a été franchi. Mais, ce jour-là, je n'en n'ai même pas eu conscience. L'après-midi s'est bien déroulé, malgré que je sois gêné de me retrouver chez l'un de ceux qui, jusqu'alors, m'avait publiquement humilié, brocardé, et qui s'était si longtemps ri de moi. Il ne m'a fait aucune réflexion méchante ou blessante sur ma différence. Les heures ont défilées agréablement, mais cet intermède détendu n'a duré que le temps d'un après-midi ; il ne s'est jamais renouvelé. Chacun est ensuite retourné dans son coin : lui avec mes camarades. Car ils ont très vite perdu le gout de la lecture des livres dont vous êtes les héros et ont recommencé à me harceler de toutes les manières possibles et imaginables. Et moi, je me suis replié sur mes lectures, dans un coin du préau. Là où, je l'espérais, aucun d'entre eux ne viendrait me blesser moralement ; comme c'était le cas lorsque nous étions tous réunis en classe.

Le jour où la saga Dragonlance s'est retrouvée entre mes mains, je l'ai dévorée. Je m'en souviens encore puisque j'ai terminé le sixième volume de cette saga au Maroc, lors d'un séjour que mes grands-parents nous avaient offerts pour les vacances de printemps, à mon petit frère, à ma sœur cadette, et à moi. Tandis que ces derniers, malgré la fraicheur de la température, effectuaient des plongeons dans la piscine de l'hôtel ou nous logions, moi, j'étais captivé par les ultimes pages du dernier volume de cette saga épique.

C'est ensuite, après l'avoir quittée à regret – oh combien, je me remémore ces instants avec nostalgie aujourd'hui encore -, que l'idée m'est venue de prolonger mon lien avec ses personnages d'une manière différente. Je me suis dit « Et si j'inventais une suite à cette histoire ? ».

J'étais alors en possession de mon second ordinateur. Si je l'avais toujours, j'en aurais honte. Il passerait pour une antiquité. C'était un PC 1512. Mais à l'époque, rares étaient ceux qui avaient un ordinateur chez eux ; et encore moins un adolescent d'une quinzaine d'années. Nous étions alors en 1987 il me semble. Un traitement de texte lui était intégré. Mais, sa mémoire était pleine au bout de dix pages de textes. Et j'étais obligé de sauvegarder mes récits sur d'énormes disquettes, comme il en existait alors. Un jour où j'étais en vacances, tandis que mes milliers de pièces de lego inondaient le sol de ma chambre, je me suis assis derrière l'écran de mon ordinateur. Je me suis glissé dans l'univers Dragonlance pour tenter de faire revivre l'un de ses personnages phares : Raistlin Majère ; mon préféré.

Oh, le récit n'a pas été très développé. Juste une petite dizaine de pages. Il était bourré de fautes, de répétitions, de phrases mal construites. Mais cet élan a été suivi d'un second qui s'est produit presque immédiatement après.

En 1987, j'étais au lycée. Pour des raisons sur lesquelles je reviendrai peut-être plus tard, cette année a été l'une des pires de ma vie. Elle a marqué mon existence au fer rouge à plus d'un titre. Certes, je n'étais plus moqué, puisque je ne fréquentais plus les camarades de mes classes de collèges. Ils étaient avec moi au sein du même lycée. Mais nos chemins avaient divergés. J'étais toujours aussi solitaire la plupart du temps, bien que me soit fait un ou deux copains vraiment sympas qui m'accueillaient parmi les groupes qu'ils côtoyaient habituellement. Je ne cacherais cependant pas que j'y étais mal à l'aise. J'avais le sentiment d'y être un intrus qui n'y avait pas sa place, une charge pour c e copain, plus qu'autre chose, un boulet qu'on traînait.

Je sais que ce copain n'avait pas de telles pensées. Il était sincère. C'est lui qui m'a permis de découvrir la musique des années quatre-vingts, de commencer à fréquenter les « boums », comme on les appelait, à aller au cinéma, à passer des weekends, en dehors de chez mes parents. Mais durant ces boums, je ne dansais pas. Je me sentais ridicule. J'avais peur qu'on se moque de moi parce que mon handicap ferait de moi quelqu'un de maladroit si je me déhanchais sur la piste. Pire encore, j'étais persuadé qu'au moment des « slows », aucune jeune femme ne voudrait de moi comme partenaire d'un instant. De toute façon, j'étais trop timide pour oser inviter l'une d'entre elles.

Qui plus est, mes pensées étaient accaparées par une seule. Je ne la connaissais pas. Je ne la voyais, avec ses amis, dans la cour, que de temps en temps. Assis sur mon sac de cours, le nez plongé dans mes revues sur le paranormal – c'est ce que je lisais en priorité -, je guettais son arrivée. Cela ne durait que quelques secondes chaque jour. Si, un jour, je ne l'apercevais pas, j'étais profondément affligé. Par contre, dès que je la distinguais, c'est comme si un rayon de Soleil s'était posé sur moi. Comme si le jour se levait après la nuit. Elle me fascinait par sa beauté, par sa sensualité, par la cour qui l'entourait ; par tous ces garçons qu'elle fréquentait et qui osaient la draguer. Moi, jamais je n'ai osé l'aborder, l'approcher, lui parler. Je me suis contenté de l'admirer, de l'observer, de loin. Sachant que si j'osais faire un pas vers elle, ou que si j'osais lui déclarer ma flamme, les rires, les moqueries, les rebuffades, retentiraient, et me renverraient à ces heures sombres nées au cours de mon passage au collège.

Le seul moyen de l'atteindre, ai-je songé à ce moment-là, c'était de m'exprimer par écrit. Au cours d'une période de deux semaines de vacances, je lui ai rédigé une longue nouvelle d'une centaine de pages. Du matin au soir, durant ces deux semaines, je ne me suis adonné qu'à cette activité. Je m'y suis épuisé, restant enfermé du matin au soir dans ma chambre, à aligner les lignes et les paragraphes. J'en étais le héros, qui était confronté à des hordes de monstres qui envahissaient le lycée. C'était sanglant, naïf. Je la sauvais de ces myriades de zombies qui pullulaient dans tous les coins de l'établissement. Puis, nous finissions par nous réfugier dans une navette spatiale qui nous emmenait loin de la Terre. Elle voyait alors en moi son sauveur, et, malgré ma tâche de vin, malgré mon handicap, elle tombait enfin amoureuse de moi.     

Aujourd'hui, quand je repense à cette nouvelle, je réalise combien j'étais innocent, combien j'étais romantique, combien j'idéalisais les choses. Combien j'idéalisais les femmes, et combien leur regard sur moi me terrorisait, m'angoissait, m'attristait. C'était une source de souffrance. Ce premier amour a été si intense que, pendant plusieurs mois, j'en suis devenu anorexique. Je n'arrivais plus à manger, je vomissais. Je ne parvenais pas à m'endormir. Plus rien ne m'intéressait. Je me suis senti prisonnier d'un corps difforme, monstrueux, qui n'était uniquement source de souffrances – crises de convulsions -, de moqueries, de rejets. Comment aurai-je pu prétendre qu'elle me remarque, qu'elle ose me parler, m'accueillir auprès d'elle. Je n'étais qu'un moins que rien, qu'une larve, qu'un déchet humain, à côté des jeunes hommes séduisants et fiers de leurs attraits physiques qu'elle fréquentait. J'étais même sûr qu'elle avait déjà couché avec certains d'entre eux, et qu'après avoir profité de ses charmes, qu'ils l'avaient jeté pour aller en séduire d'autres. Rien que cette idée me faisait souffrir, me peinait. Elle, qui à mes yeux, était la grâce, la beauté, la sensualité, incarnés, qui aurait donné tout ce que je pouvais pour pouvoir la tenir dans mes bras.   

L'unique fois où j'ai essayé de dépasser mes terreurs a été un échec retentissant. Le copain d'un copain la connaissait. J'ai donc demandé à celui-ci s'il ne pouvait pas m'arranger un tête à tête avec cette jeune fille. A ma grande surprise, à ma grande satisfaction, et rempli de terreur également, elle m'a accordé cet entretien. C'était au stade municipal, juste avant notre cours de sport rattaché au lycée. Des jours durant, auparavant, je me suis répété les arguments, les phrases que je voulais lui déclamer. Ce que je ressentais, combien je la trouvais belle, attirante, séduisante. Combien je serai fier, honoré, heureux, de la côtoyer, même si ce n'était qu'amicalement. Je crois que  c'est ainsi que le pic de mon anorexie a été atteint. Au point que, ma mère, inquiète, m'a emmenée chez le médecin en se demandant quel mal me rongeait. Evidemment, elle ne s'est jamais doutée de la véritable nature de l'enfer que je vivais. D'autant qu'elle-même était la proie de ses propres tourments, de ses propres problèmes. J'y reviendrais peut-être plus tard puisque j'y ai été impliqué quelques semaines ou quelques mois après ; jusqu'à cette nuit terrible, sidérante, dévastatrice. De ces instants qui restent marqués au fer rouge en nous jusqu'au dernier jour de notre existence.

En tout état de cause, le jour et l'heure venue, j'ai rejoint notre lieu de rendez-vous. Je l'ai attendu quelques minutes. J'avais le cœur qui battait à cent à l'heure, de la sueur qui perlait du front, les mains moites. Je me sentais idiot, maladroit, incompétent, ridicule. Finalement, elle est arrivée. Toujours aussi belle, irradiante, lumineuse, séduisante à mes yeux. Et là, pris de panique, l'émotion étant plus forte que mon corps, je suis resté muet. Tous les mots, toutes les phrases, tous les arguments, que j'avais préparé, auxquels j'avais si longuement et si patiemment réfléchi, sont restés bloqués au fond de ma gorge. Pas un son, pas une syllabe, ne s'est échappée de mes lèvres. J'ai été statufié sur place. Prisonnier, je n'ai pas fait le moindre mouvement dans sa direction. Je n'ai pas prononcé ce discours auquel je m'étais si bien préparé. L'attente a duré quelques minutes. Et puis, comme elle s'est rendu compte que rien  ne viendrait, elle s'est éloignée et a rejoint ses camarades.

C'est pour cela que, malheureux, dépité, honteux, triste, je lui ai rédigé peu de temps après cette nouvelle. Je l'ai accompagnée d'une lettre lui expliquant que ma bouche n'avait pas su lui avouer lors de notre aparté. De plus, à ce moment-là, je dessinais beaucoup. Je dessinais davantage que j'écrivais. Donc, j'ai ajouté une fresque de mon crû, représentant son prénom stylisé, avec un décor d'héroic-fantasy dans le fonds. J'ai cacheté le tout à l'intérieur d'une enveloppe à son nom. J'ai remis celle-ci au copain de mon copain, qui le lui a donné. J'ai anxieusement patienté les jours suivants, espérant une réaction, un remerciement, un reproche, de sa part. Mais rien, rien n'est jamais venu. Et, jusqu'à la fin de ma scolarité, en 1989, au sein de ce lycée, j'ai attendu un miracle qui ne s'est jamais réalisé.   


Je reparlerai plus tard – peut-être – d'autres aspects qui m'ont profondément marqué, heurté, blessé. Ce que je voulais surtout spécifier, c'est que, de tout ce que je viens de décrire ci-dessus, mes parents ne se nullement préoccupés. Mes premiers pas en tant qu'écrivain, mes souffrances vis-à-vis de mes camarades de classe dont j'étais perpétuellement la cible. Mes premiers émois. Mes recherches à la Bibliothèque Nationale. Mon avidité intellectuelle qui en a résulté, ils n'y ont jamais montré le moindre intérêt.

A la fin du collège, on est obligé de rencontrer un conseiller d'orientation. Et comme je l'ai expliqué tout à l'heure, j'étais alors en pleine période où je dessinais énormément. Mon rêve était alors d'intégrer une école des Beaux-Arts, pour ensuite me diriger vers la Bande Dessinée. Mes parents, à cause de mon handicap, n'y étaient pas favorables, et le conseiller d'orientation est allé dans leur sens. Il a jugé que la seule voie où j'aurais, plus tard, la possibilité d'accéder à un emploi, était la comptabilité. Moi qui n'aimais pas les mathématiques, j'ai aussitôt eu l'impression qu'on m'envoyait en prison.

Evidemment, j'ai raté mes études ; d'autant que, durant la même période, ma famille, au sens large du terme, a été la proie de déchirements, de turbulences, intenses, destructrices, enfiévrées. Elles n'étaient pourtant que le prélude de ce qui se manifesterait en 2004, et où de lourds secrets, aussi incroyables que dévastateurs, seraient révélés. Déjà toutefois, entre 1987 et 1989, les pièces de ce qui allait advenir moins d'une vingtaine d'années plus tard, se sont mises en place. Et nous ne savions pas qu'en fait, elle existait depuis le mariage entre mon père et ma mère.  

En ce qui me concernait, malgré tout, cette période lycéenne a été un véritable désastre. En 1989, j'ai abandonné définitivement mes études, et je n'ai plus su quel avenir se présenterait à moi. J'ai erré trois ans de petits boulots en opérations de chirurgie esthétique afin d'effacer ma tâche de vin. Nous n'en étions alors qu'aux balbutiements de la chirurgie plastique et esthétique. Mais mon chirurgien m'avais malgré tout promis que je retrouverais un visage « normal » à 90 % grâce à sa méthode. Résultat aujourd'hui, mon visage est partiellement couturé de cicatrices. Il est certain qu'une bonne partie de ma tâche de vin a disparue. J'ai pourtant un œil dont la paupière est légèrement plus lourde que l'autre. Des cicatrices sur mon visage le rendent asymétrique. Et les complexes physique que j'avais jusqu'alors n'ont fait que s'accentuer. Alors que j'étais à l'âge ou la plupart des jeunes gens découvrent l'amour, les sentiments, le sexe, je n'ai connu aucun de ces bonheurs. Certes, j'ai eu quelques aventures, quelques petites amies. Toutes ne cherchaient uniquement que des relations sexuelles avec moi. Quand je leur proposais d'aller au cinéma, de sortir au restaurant, d'aller faire les magasins, elles refusaient systématiquement. Elles me disaient : « jamais je n'oserais me promener dans la rue avec toi ; j'aurais trop honte. ». Je les avais, en grande majorité, croisé sur des sites téléphoniques de rencontres (avant internet).

Mais il s'agissait tout de même de cas exceptionnels. Le plus souvent, j'étais seul et j'en souffrais. Pire, c'était une véritable torture qui a gâché mon existence durant cette décennie. Elle m'a entrainé sur des chemins équivalents à l'Enfer. Je ne souhaite à personne, même à mon pire ennemi. Elles m'ont fait frôler la mort ou la folie en de nombreuses occasions. Je me suis scarifié, j'ai hurlé, j'ai renversé mon appartement entièrement une fois. Un jour, voyant que je ne fréquentais aucune jeune femme de mon âge, mon père m'a demandé si je n'étais pas homosexuel. Le summum, je crois, a été atteint lorsque les copains de jeux de rôles que je fréquentais à l'époque « Bibliothèque Nationale », avaient tous plus ou moins régulièrement des petites amies. J'étais le seul de la bande qui était éternellement seul. Je ne disais rien lorsque certains se vantaient devant moi de leurs aventures d'un soir, de leurs rencontres amoureuses, qu'ils avaient enfin rencontré le grand amour pour quelques-uns. Plusieurs, je m'en souviens, étaient en couple ; ce qui ne les empêchaient pas d'aller voir ailleurs. Je savais que, parfois, ils sortaient en couple en boite de nuit, qu'ils se présentaient les uns aux autres de jeunes femmes de leurs relations. Que certains charmaient ces dernières, etc. Ces rumeurs arrivaient d'une manière ou d'une autre jusqu'à mes oreilles. Mais évidemment, je n'étais jamais convié à ce genre d'événement. Aucun d'eux, sachant à quel point je souffrais de mon célibat imposé, ne m'a aidé pour que je puisse me sentir comme eux. Pour profiter pleinement de cette jeunesse qui me glissait entre les doigts.

Car j'étais parfaitement conscient du fait que ces années étaient éphémères et ne reviendraient jamais. Je savais que la jeunesse, la beauté, l'amour, l'insouciance, passeraient très vite. Or, elles ne m'ont vu que pleurer, qu'être désespérées, triste, solitaire. Un jour, cette souffrance a été telle, ma a ce point aveuglée, que j'ai fini par me fâcher avec mon meilleur ami de l'époque – et encore aujourd'hui. A cause d'une fille sur laquelle chacun d'entre nous avait des vues. Je m'étais rendu compte de l'attirance réciproque qu'ils avaient l'un pour l'autre. Mais cette jeune femme m'attirait également. Et j'ai, un temps, essayé d'empêcher leur rapprochement, et leur amour de s'épanouir.

Cela n'a servi à rien, bien entendu. Ils ont fini par s'aimer. Et cet ami de jeux de rôles, s'est un temps éloigné de moi. Nous ne nous sommes retrouvés que quelques années plus tard, comme si nous nous étions quittés le jour précédent. Nous avions tourné la page de cette malheureuse histoire. Du reste, pendant cette ère apocalyptique sentimentalement pour moi, c'est l'un des seuls qui a toujours été présent. 

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